‹ Le pays des nègresChapitre 9 sur 114 · CORSINO, COCOTTE-LIQUEUR, PETIT-ZOZO S · texte numérisé non relu

CORSINO, COCOTTE-LIQUEUR, PETIT-ZOZO S

— Général, c'est gnon histoire trop longue.

— Raison de plus. Je te donnerai quelque chose pour cela.

Ce dernier argument, que j'avais employé en désespoir de cause, manque rarement son eifet, et, dans cette circonstance, il en fut ainsi. Courouille se serait volontiers fait payer à la ligne comme un romancier-feuilletoniste. Il se plaça à ma droite, et, avec une simplicité à laquelle je tâche de conserver son cachet créole, en traduisant, aussi littéralement qu'il est possible, il me raconta ce sombre drame d'amour.

« Corsino, mon cousin, habitait à Plaisance une case » que son grand-père avait laissée à son père et que celui- » ci lui avait transmise à son tour. Les caféiers qui garnis- » saient les glacis d'alentour, étaient à lui. Il possédait, M en outre, un grand jardin où il y avait des bananiers en » grande quantité et plusieurs champs d'herbe.

» A la fin de son congé, il songea à prendre femme. » Dans le bourg, la fille de Bernadette Coco, commandant » de la section, faisait tourner toutes les têtes, — des » vieux comme des jeunes. Sa peau était lisse et violette » comme une caïmite. En un mot, c'était un "VTai bonbon : » aussi r appelait-on Cocotte-Liqueur, et jamais nom ne fut » mieux porté.

» Corsino l'aimait depuis qu'il avait l'âge de connais- » sance. Il savait bien qu'elle regardait d'un œil de ra- » padou le Petit-Zozo, fils de Chachoute, le potier, et » que 1q dimanche, au bamboula, elle dansait avec lui la » djouba en écoutant avec plaisir ses fleurs. Mais il » crut que ce n'était pas sérieux et qu'elle l'oublierait. Il » demanda Cocotte-Liqueur au père Coco, Celui-ci, » qui trouvait le placement avantageux, lui donna sa » flUe.

» Cependant Cocotte-Liqueur, apprenant que son père

» allait la marier, marier à Corsino, engagea Petit-Zozo à » lui parler bien vite. Chachoute fit aussi des démarches » pour son fils. Coco ne voulut rien écouter, parce que » Petit-Zozo, sans conduite, était toujours dans les gai- » lières ou sous les tonnelles. Corsino, lui, n'avait pas » demandé un coh ; il avait du bien ; il était économe. » Préféré par tous ces bons motifs, il devint le mari de » Cocotte -Liqueur.

M Neuf ou dix mois après les noces qu'avait bénies le » P. Chatte, curé du Cap, et pour lesquelles on avait tué » tant de coqs d'Inde, tant de cabris, tant de poules, tant » de porcs, — sauf votre respect, — que les invités purent » emporter chez eux de quoi manger pendant huit jours, » Corsino, revenant du Borgne, par une nuit aussi claire » que celle-ci, vit un zombi sortir de sa case et s'enfuir » à travers les bananiers, pas assez vite cependant pour » qu'il n'eut pas le temps de le reconnaître.

» — C'était Petit-Zozo, n'est-ce pas?...

» — Oui, ou avoir deviné juste, général.

» — Diable ! Cocotte-Liqueur n'était pas blanche I...

» — Moé di ou général, Il être couleur caïmite vio- » letie..

» — C'est vrai ; continue, je n'aurais pas dû couper le » fil de ton récit.

» — En vérité de mon Dieu trois fois saint ! moé » pUis connaître, nen qui bord moéyé.

» — Au moment où Petit-Zozo se glisse dans les bana- « niers...

» — Bien, Je reprends. — Corsino, horriblement verdà- » tre, tremblait non de peur, car il était de force à rompre » les reins à six fatras-bâtons comme Petit-Zozo ; mais » vous comprenez, la colère... Enfin il avança vers la case » et frappa à la porte. Cocotte-Liqueur se leva et ou\Tit. « Son mari lui parut bien sombre. Elle le questionna. Il

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