‹ Le pays des nègresChapitre 103 sur 114 · CONDUITE DU GÉNÉRAL EN CHEF · texte numérisé non relu

CONDUITE DU GÉNÉRAL EN CHEF

Michel qu'un second Hédouville et fit souffler à ses oreilles des menaces d'assassinat et d'empoisonnement. Michel, dégoûté de la colonie par son arrestation sur la route de Santo-Domingo , demanda à retourner en France. Louverture l'exhorta à rester quelque temps encore dans la colonie pour attendre le résultat des négociations qu'il allait entamer avec Rigaud. A cet effet,, il partit du Cap dans le courant de juin et vint dans l'Ouest, au Petit- Goave, d'où il annonça aux citoyens du Sud par une proclamation, portant la date du 9 juin, qu'il avait reçu du gouvernement consulaire des instructions lui prescrivant de rétablir sans retarct l'ordre dans la colonie. Il accordait amnistie pleine et entière à tous les révoltés qui mettraient bas les armes.

Cette amnistie n'ayant pas produit l'effet qu'il en attendait, il envoya à Dessalines l'ordre de continuer la guerre. Celui-ci, qui avait son quartier-général sur l'habitation Muzaine, relevait d'une maladie qui avait failli le mettre au tombeau.

Le 28 juin, le général en chef apprit par des transfuges que l'armée du Sud occupait la plaine du Fond des Nègres, qu'elle avait deux pièces en bronze du calibre de quatre ; que l'infanterie poussait des avant-poâtes jusque près de Miragoâne, et que la cavalerie se tenait à la gauche de l'infanterie ; enfin, que le général Rigaud, venu des Cayes, avait pris le commandement et se disposait à attaquer.

Dessalines le prévint. C'était le 29. Comme ce jour-là il se trouvait gravement malade, il donna le commandement en chef au général Dommage, officier noir de l'Artibonite, qui avait sa confiance. Il y avait cependant dans l'armée deux généraux de brigade, Laplume et Clervaux, mais le premier avait servi autrefois sous Rigaud et le second était mulâtre.

Dommage entra dans la plaine du Fond des Nègres

avec dix mille hommes. Les 2® et 3* bataillons de la 4* formaient l'avant-garde. Venaient ensuite les 8®, 10° et 11"*, commandées par Laplume. Les 6° et 9°, sous les ordres de Clervaux, formaient l' arrière-garde.

Eigaud attendait l'ennemi avec son armée rangée en ijataille. Le combat fut rude et sanglant. Après plusieurs charges, la 10® enleva aux Rigaudins une pièce de bronze. Dommage, pour les envelopper, déploya ses colonnes. Rigaud battit en retraite. Sa cavalerie, au lieu de protéger l'infanterie, prit honteusement la fuite et atteignit Aguin à bride avalée.

La plaine était jonchée de cadavres. A l'extrémité, les troupes du Nord découvrirent deux camps assis l'un à droite, l'autre à gauche, sur deux mornes qui enclosent la petite vallée.

Laplume et Pierre-Louis Diane assaillirent ces deux positions qui furent enlevées en moins d'une heure. Les Rigaudins se rallièrent sur Trémé et Dufrété. Le colonel Romain Cap, qui commandait un des camps, n'avait opposé qu'une faible résistance. Comme Rigaud le lui reprochait, il répondit : « Le général Louverture n'en veut. qu'à vous w et il prit la fuite à travers les bois.

Laplume enleva le jour suivant, 30 juip, le rempart derrière lequel s'étaient abrité les Rigaudins. Mais il perdit par sa faute beaucoup de soldats, car, mécontent de ce que le commandement de l'armée était confié à Dommage, il attaqua mollement. Dessalines, qui arrivait à Muzaine, l'injuria, le menaça du geste et parla de le fusiller en lui disant qu'il dénodcerait sa conduite au général en chef.

Laplume se retira sans répondre un mot.

Combien était grande déjà l'influence de Dessalines qui, général de brigade, ne craignait pas de traiter de la sorte un de ses pairs ! Ce trait démontre encore dans quelle fausse position se trouvaient ceux qui avaient autrefois

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servi Rigaud. Laplume, général de brigade, avait en réalité moins d'empire sur les troupes qu'un chef de bataillon ou qu'un colonel du Nord ou de l'Artibonite. Dessalines pouvait donc le traiter comme le dernier soldat, sans offenser les officiers supérieurs de son armée.

Dans cette même affaire Auger, qui s'était couvert de gloire à Jacmel, et le colonel Pierre-Louis Diane furent grièvement blessés. Le premier alla mourir aux Cayes.

Les Rigaudins laissèrent sur le champ de bataille une grande quantité de provisions de bouche, huit cents pierres à feu, cinquante quatre gargousses de huit et deux canons.

Le 3« bataillon de la "7^, commandé par Guerrier, fut détaché de l'armée pour accompagner les prisonniers au Petit-Goave. Louverture se trouvait dans la ville quand ils arrivèrent. Lorsqu'il en partit, ces infortunés furent fusillés. Le général en chef assistait rarement à ces scènes de carnage. Il niait toujours en avoir connaissance, déplorant en public le sort des victimes et disant qu'on outrepassait ses ordres.

Dessalines ne donna pas à l'ennemi le temps de respirer. Il envoya une division, formée des 6'', 1°, 9°, 10^ demi- brigades, occuper les hauteurs de l'habitation Dufrété. Clervaux, qui la conduisait, en prit possession après un sanglant combat. Dessalines, qui s'avançait avec le reste de l'armée divisée en deux colonnes, l'atteignit le 5 juillet. De Dufrété il découvrit les troupes du Sud campées dans la plaine qui s'étendait à ses pieds. Il descendit des mornes avec la colonne de droite pendant que Clervaux, guidé à travers les bois et les ravins par Giles Bambara, montagnard du Petit-Goave, s'efforçait de tourner les Rigaudins.

Frappé de la force numérique de ses ennemis, Rigaud se replia avec précipitation sur Aquin. Dommage le pour-

suivit avec la 4° demi-brigade. Rigaud tint ferme dans le bourg., l'accueillit par un feu vif et soutenu, puis l'aborda à la baïonnette.

Les soldats de Dommage se débandèrent et pour fuir plus légèrement jetèrent leurs fusils sans tirer.

Dessalines, indigné, ordonna à la division du colonel Laurent de croiser sur eux la baïonnette pour les contraindre de retourner au feu. Ce fut en vain. Ces fuyards effarés, loin de faire volte-face, se précipitèrent en aveugles sur les armes de leurs compagnons et s'ouvrirent un passage.

Après cet échec, Dessalines envoya en avant la 8* commandée par Gabart Vaillant, depuis l'affaire du Fond des Nègres, dans laquelle tous les officiers de cette demi-brigade avaient été tués ou blessés.

Rigaud avait disposé ses soldats par pelotons à l'entrée delà ville. La 8® attaqua au pas de charge. La fumée devint si épaisse que les combattants cessèrent de se voir. Rigaud avait deux canons qui emportaient à chaque instant à l'ennemi des files entières. Gabart se précipita avec les chasseurs de la 8°, sur les canons, tua les canonniers et éteignit leur feu. En même temps, Clervaux, qui avait réussi à tourner les Rigaudins, entra dans la bataille. L'armée du Sud prit la fuite. Rigaud dont le chapeau et les habits étaient criblés de balles et qui avait eu un cheval tué sous lui, fit une charge à la tête de sa cavalerie. Reçu par une vive fusillade, il se retirait vers le fort du rivage quand le chef d'escadron Dessavines accéléra sa retraite, et faillit plusieurs fois mettre la main dessus. Deux drapeaux, une pièce de quatre en bronze et deux pièces de vingt-quatre, des provisions de bouche et le portefeuille de Rigaud demeurèrent aux vainqueurs.

Il était midi. Dessalines ordonna à ses troupes de bivouaquer. Elles prenaient un peu de repos ; soudain le cri : Aux armes l retentit dans le bourg.

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Sorti de l'Anse-à-Veau, un corps de trois raille hommes, commandé par le colonel Piverger, qui croyait Aquin toujours au pouvoir de Rigaud, était entré dans le bourg. Entouré, il se défendit avec une rare détermination. L'adjudant-général Blanchet et le colonel Batichon échappèrent à la mort en gagnant les bois ; mais Piverger, quoiqu'une balle lui eût fracassé le bras, combattait toujours. Il allait être victime de la fureur des soldats. Dessalines lui fit un rempart de son corps en s' écriant : « Ne lui arrachez pas la vie ! C'est un brave. » Néanmoins les officiers de la 4*^ voulaient le percer de leurs épées. Dessalines passa son bras sous le sien et le conduisit sur la galerie de la maison qu'il occupait. Tout à coup une balle siffla â ses oreilles. Un officier de la 4", voulant abattre Piverger, avait failli tuer le général. Cet officier fut mis au cachot. On n'entendit plus parler de lui.

Deux jours après la bataille d'Aquin, 7 juillet 1800, Dessalines, laissant l'armée sous les ordres de Laplume, partit pour l'Anse-à-Veau avec huit cents hommes. Dix lieues seulement séparent Aquin de l'Anse-à-Veau. A cause du débordement des rivières, "Dessahnes ne put atteindre le même jour cette dernière ville. Il passa la nuit sur l'habitation Piémont, qui en est à deux lieues. Dans la journée du 7, à deux heures après midi, les Rigaudins avaient évacué la ville. Dessalines y entra le jour suivant. Il mit la main sur trois pièces de vingt-quatre, sur cinq de huit, sur trois pierriers, sur cent deux boulets de vingtquatre, sur cinq boulets de huit, etc. Beaucoup de cultivateurs et de bourgeois, fatigués de cette guerre dévastatrice, furent reçus à récipiscence, en exécution de l'amnistie du l^"" messidor.

Le lendemain, 9 juillet (20 messidor), à quatre heures après-midi, il marcha sur le Petit-Trou, à cinq lieues de l'Anse-à-Veau. Parvenu à un kilomètre de ce bourg, il

divisa son armée en deux colonnes. Le colonel Paul Louverture conduisit la première. Lui-même, à la tête de la seconde, entra dans la place. Il trouva des cavaliers et des canonniers qui mettaient le feu aux maisons. Une courte fusillade les mit enfuite. Dessalines fit aussi tirer à boulet, sans en couler aucune, sur de nombreuses embarcations, chargées de familles, qui appareillaient pour Corail et Jérémie.

De même qu'à l'Anse-à-Veau, beaucoup de cultivateurs firent leur soumission. Les prisonniers d'Aquin avaient été emmenés. On les embarqua pour Saint-Marc. Louverture les fit fusiller. Pourtant ses proclamations prescrivaient à Dessalines le respect des propriétés et des personnes, le maintien de l'ordre, le rétablissement de la culture dans les régions soumises et surtout d'éviter l'effusion du sang.

Dessalines quitta le Petit-Trou, franchit les mornes de l'Anse et rentra à Aquin sans avoir rencontré l'ennemi. Après avoir accordé à ses troupes trois jours de repos, il marcha sur Saint-Louis. Son armée arriva au pied du morne Saint-Georges sur le sommet duquel étaient campés les restes de la légion de l'Ouest sous les ordres de Gautier. Cent cinquante de ces héros survivaient encore. Il résolut de les tourner. La 6® et la 9^, sous la conduite de Clervaux, s'engagèrent dans les montagnes, marchant en file, se passant leurs fusils et s'entr'aidant en se donnant la main dans les endroits trop escarpés. Quelques hommes eussent pu les arrêter. Mais Gautier ne se doutait pas qu'ils passeraient par ces chemins de chèvres. Dans l'après-midi, Clervaux était sorti de ces défilés dangereux et avait atteint le sommet du morne.

Gautier et Jean Cécile abandonnèrent la position et se replièrent sur Saint-Louis en passant par les marécages qui s'étendent le long de la mer.

La division Clervaux et celle de Dessalines, quittant

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