RIGAUD S'EMBARQUE
répéta à Bonnard sa réponse aux trois premiers députés. Les siens, d'après son vœu, exigèrent que son adresse aux habitants du Sud fût publiée dans tout le département. Par cet écrit, Louverture proclamait l'oubli du passé, le pardon des coupables, etc., à l'exception de BeUegarde, Millet, Dupons et Pétion. Il pressait en outre ses députés de hâter le départ de Rigaud afin que le général Michel, qui s'apprêtait à partir pour la France, pût apprendre au Premier Consul la pacification de la colonie. Il lui recommandait encore d'exhorter le général mulâtre à laisser sa famille aux Cayes et à lui offrir, s'il n'y avait pas de navire en partance dans ce port, passage à bord du Boston, frégate américaine sur laquelle le général Michel devait s'embarquer.
La députation s'aquitta avec conscience de cette mission.
Rigaud laissa échapper son indignation quand on lui parla de livrer Bellegarde, Millet, Dupons et Pétion. Il ordonna au colonel Vincent et à ses collègues de quitter la ville.
Dans ce même temps, Bonnard revenait avec la réponse invariable de Louverture. Rigaud, dans son entêtement, fit tirer le canon d'alarme et essaya de faire une levée en masse dans la plaine des Cayes. Les Piquets eux-mêmes restèrent sourds à ses appels désespérés. Le général en chef, voyant la mauvaise foi de son antagoniste, qui prolongeait les négociations pour gagner du temps, envoya à Dessalines, qui renversait tout devant lui, l'ordre de passer outre.
Dessalines somma Saint-Louis de se rendre. Les débris de la légion de l'Ouest, survivant à tant de combats, occupaient ce bourg. Ils ne firent qu'une courte résistance. Cette poignée de braves qui, couverts de blessures, les pieds gonflés par les marches, se tenaient à peine debout, fut acheminée sur Aquin. Louverture se trouvait dans
cette ville. Il les fit ranger sur la place d'Armes, monta sur l'autel de la Patrie et leur dit : « En combattant pour le traître Rigaud, vous avez combattu contre la France, notre mère ; vous avez soutenu une cause anti-patriotique, mais puisque j'ai publié une amnistie, j'oublie le passé. Je ne vous parlerai que de la conduite que vous avez à tenir désormais. Jurez-vous d'être fidèle à la mère-patrie, notre bienfaitrice ? Jurez-vous d'obéir entièrement à ses lois et de ne jamais prendre les armes contre elle ? » Gautier avança quelques pas, se tourna vers l'Eglise, porta la main à sa poitrine, la leva ensuite vers le ciel et dit : « Je le j ure ! , . . »
Les officiers et les soldats répétèrent ce serment.
Dessalines passa quatre jours à Saint-Louis, attendant des ordres. Louverture qui, afin d'éviter de nouveaux combats, n'en envoyait point, voulant donner à Rigaud le temps de s'embarquer. Enfin, l'ordre vint de marcher en avant. Il quitta Saint-Louis, après en avoir confié le commandement à Jean-Louis Balarquier, l'un des chefs de bataillon de la 7^, et atteignit le même jour Cavaillon qu'occupaient les restes du 5'^ régiment, commandés par Delva. Celui-ci abandonna le bourg à l'approche de l'ennemi. Poursuivant sa marche, Dessalines arriva sur l'habitation Delmas que traversait la grande route des Cayes. Il y campa et fit savoir à Rigaud qu'il lui accordait six jours pour évacuer la place. Le commandant du Sud fit tous ses efEorts pour porter les citoyens à soutenir un siège ; mais il ne trouva que des cœurs tièdes et des courages abattus. Tout le monde aspirait à la paix. Donc ayant réfléchi que Dessalines était à la tête de troupes jusqu'alors victorieuses ; que ses soldats désertaient en grand nombre ; que le Sud, son fidèle département, déjà épuisé de tout, serait ravagé encore; que la France, occupée de la guerre continentale, ne pouvait le secourir, il comprit qu'il fallait