‹ Le pays des nègresChapitre 109 sur 114 · AQUIN · texte numérisé non relu

AQUIN

Je dois au capitaine Cantin tous ces renseignements que je n'ai pas pu recueillir moi-même, attendu que nous ne touchâmes pas à Saint-Louis. Je les rapporte pour les navigateurs au long cours auxquels ils peuvent être de quelque utilité .

Longeant la Caye à Loustique, la Caje-à-ramiers et la Grosse-Caje, le steamer, passant entre cette dernière et le Diamant, entra, vers midi, dans la baie d'Aquin, le Yaqiiimo des aborigènes, où C. Colomb atterrit en 1494. Après l'expédition qui enleva l'honneur à ce dernier si mérité de donner son nom au Nouveau-Monde, Alonzo de Ojeda et Amérigo Vespucci, cet heureux usurpateur, y touchèrent aussi le 5 septembre 1499. Ils y revinrent en 1502. Mais, dans ce dernier voyage, Vespucci, brouillé avec Ojéda, l'avait fait mettre aux fers.

Bientôt les Espagnols y bâtirent une ville nommée Villa nueva de Yaquimo et surnommée Puerto de Brasil, à cause de la quantité de brésillet trouvée dans les forêts avoisinantes.

En 1606, ils l'abandonnèrent ; les boucaniers s'y établirent et leur prononciation fit Aquin de Yaquimo. Ils fondèrent à une lieue et demie environ de la ville actuelle, sur la rive gauche de la rivière, un bourg transféré en 1714 à l'endroit connu aujourd'hui sous le nom de Vieux -Bourg,

Le général Borgella, qui commanda cette place, en a été, pour ainsi dire, le restaurateur. L'ouverture de son port lui donna de l'accroissement. Cependant il fut fermé en 1826. C'était priver les habitants de cet arrondissement des avantages que présentent les relations directes avec l'étranger, et on l'a rouvert.

Aquin est renommé pour ses moutons, ses huîtres et ses truffes qui, cependant, sont loin de valoir les tubercules périgourdins.

La seule curiosité naturelle dont on m'ait parlé est un

étang d'une lieue de longueur sur une demi-lieue de largeur et dont les eaux saumâtres, parce qu'il communique avec la mer, lui ont valu le nom à" Etang salé.

Aquin n'est pas la première venue des villes d'Haïti. Elle a eu des enfants célèbres et conserve des souvenirs historiques. Le premier qu'on retrouve est celui d'un assassinat politique.

Les Pompons blancs, mis en goût par le meurtre de Ferrand de Baudières, firent irruption, le 26 novembre nSQ, dans la maison d'un nommé Labadié, homme de couleur, surnommé le Vénérable., en raison de sa sagesse et de la pureté de ses mœurs, mais qu'ils accusaient d'être le complice du sénéchal duPetit-Goave. Ils tirèrent sur lui vingt-cinq coups de fusil, puis ils attachèrent avec de fortes cordes son cadavre à la queue d'un chev'al de son écurie, qu'ils lâchèrent, sous un soudain coup de fouet, dans un chemin pierreux. Click ! clack I et le voilà lancé. Les torrents sont moins rapides et moins impétueux , dirait Mazeppa.

Le coursier efiaré ne s'arrêta que sur l'habitation de son maître, à trois lieues de la ville. La famille, qui s'j trouvait en changement d'air, donna la sépulture à ces lambeaux humains.

Le second, souvenir se rapporte au 16 avril 1848. A cette date Louis- Jacques prit les armes contre Soulouque. Faustin P"" fit appel aux Piquets. Un de leurs chefs, Jean Denis, féroce pillard, se porta sur la ville, occupée par les rebelles au nombre de trois ou quatre cents, et les mit en déroute dès la première rencontre. La majeure partie des vaincus, composée de mulâtres qui n'attendaient aucun quartier, s'enfuit dans les mornes où beaucoup périrent plus tard. Cent quatre-vingt-neuf nègres de la classe aisée, qui avaient pris parti pour eux et qui déposèrent les armes, comptant que la vie leur serait laissée en considération de

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leur couleur, furent garrottés et dans cet état égorgés jusqu'au dernier.

A Aquin toujours sont nés Montbrun, qui fut général dans l'armée française, et Julien Raymond, qui, en 1784, alla en France solliciter des améliorations au sort de ses frères. Il présenta, en 1785, au maréchal de Castries, ministre de la marine et des colonies, un mémoire réclamant l'égalité des droits politiques entre les affranchis et les blancs de Saint-Domingue.

On me montra sur la place d'Armes les tombeaux des chefs indigènes Vaval et Francisque. Comme j'allais copier leur épitaphe sur mon calepin, le capitaine Cantin me cria : « Vite ! vite! nous partons... * Je n'avais eu que le temps de prendre la première ligne :

Ci- gît les restent...

Ce début promettait. Ah ! capitaine Cantin, vous m'avez fait perdre un chef-d* œuvre.

Je songeais encore au restent de l'épitaphe que déjà le fort élevé par Jean-Louis François sur le sommet du morne Bonnet-Carré, était hors de ma vue. Rasant la pointe du Morne-Rouge, le steamer entra dans la baie des Flamands et se trouva au bout d'une heure à la hauteur des Côtes-de- Fer, bourgade située sur une rivière qui sépare le département du Sud de celui de l'Ouest, et ainsi nommée des rochers dont est garnie la côte.

A trois heures et demie, ayant traversé l'anse à Gaigne à Gauthe, ayant reconnu le cap Raymond, la Petite-Anse et le cap Bainet, nous passions devant Bainet qui s'élève au fond d'une baie de trois cents mètres d'ouverture et de dix-huit cent soixante de profondeur, sans un récif, sur une côte qui en est hérissée, particularité qui a contribué à lui faire donner son nom, dont l'orthographe ne s'accorde pas avec son origine : Baie nette. Aux environs de Bainet, le sol est montueux et coupé de profondes ravines. Ce

canton produit du café et dit-on, sa population est, relativement considérable.

Cinq lieues marines plus loin, après l'Anse-à-Canot et la Pointe-à-Meunier, le steamer, soulevé par les flots houleux, roulait comme un poussah.

— Cantin, mon bon commandant, il paraît que c'est un moment solennel, comme dit M. Demost, votre capitaine d'armement ?

— Parbleu ! Comment voulez-vous qu'on ne roule pas avec un vieux wary à vapeur comme celui-là ?

— Cependant vous n'avez pas le mal de mer, vous ?

— Non, mais crojez-vons qu'il ne me tarde pas d'en finir avec la navigation. Vie de marin, vie de chien.

— Capitaine, je vous crois... on retourne souvent à son vomissement.

Au même moment j'envoyais dans la mer le trop plein de mon estomac.

— Vous n'aurez pas longtemps à souflrir, nous avons doublé le cap de Jacmel. Si les flots sont si agités, c'est que la baie, :iui a deux mille sept cent quarante mètres d'ouverture sur trois mille de profondeur, est exposée au vent du Sud qui souffle pendant tout l'hivernage. A cause de cela il ett bien difflcile de bloquer Jacmel. D'ailleurs, les fortifications qui dominent la rade, tiendraient les croiseurs à distance. Du côté de terre la ligne de défense est complétée par les mornes du Bel-Air. Voulez- vous que je vous nomme tous les points de la côte ? Voici, à bâbord, la pointe de la Vigie, la baie Baguette où Colomb mouilla en 1503, la pointe de la Redoute, le grand Tapion blanc, le petit Tapion blanc, le Grand-Mouillage dans lequel se jette la rivière, le Petit-Mouillage avec le Petit-Récif, le Grand- Récif; à tribord, la Petite-Anse que dominait une batterie, l'Anse de la Saline, l'Anse inaccessible, le Trou-Forban, le Cap-Maréchaux...

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— Oh ! Capitaine, grâce ! Ne voyez-vous pas que j'ai le mal de mer...

— Eh bien, je vous le coupe. — Mouillez !..

A ce commandement l'ancre, s'enfonça entraînant sa chaîne avec un bruit désagréable, qui me parut une musique délectable.

A Jacmel ou Jacquemel, selon la vieille orthographe, on débarque sur un petit warf bordé de balustres. Pour entrer en ville, il faut gravir un escalier dont les marches irrégulières, usées, roulent brique à brique sous le pied mal assuré, si bien que, par une nuit un peu obscure, on risque à chaque pas de faire une chute ou de se casser quelque membre.

Cette ville, très commerçante, s'est agrandie lentement. Elle n'était qu'un tout petit bourgs en 1678, époque où elle fut concédée à la Compagnie de Saint-Domingue qui y fit construire des magasins. En 1789, elle ne comptait pas plus de soixante maisons. A présent, elle se divise en deux parties : haute et basse. Dans la première, appelée Bel- Air, on jouit d'une vue étendue sur les campagnes environnantes et sur la mer. Dans la seconde, les, maisons, élégantes et bien aérées, ont de vastes cours. La plupart des magasins ont façade sur deux rues.

Jacmel n'a pas de fontaine. On va puiser à la Grande- Rivière, qui coule à l'Ouest. Les rues sont étroites et très inégales.

Tout d'abord, j'entrai à l'église, construite en 1864. Le toit est en mauvais état. Les murs, imprégnés d'humidité, le viennent verdàtres.

A peu de distance de l'église, sur les confins de la viUe haute, s'étend la place d'Armes, assez vaste pour permettre à quatre mille hommes d'exécuter toutes les manœuvres, soit d'infanterie, soit de cavalerie.

En me promenant, je passai devant la prison dans la-

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quelle les détenus sont absolument aussi libres que dans les savanes.

Les murs sont bas et les ouvertures non grillées.

De même que les autres villes d'Haïti, ses soeurs, Jacmel se mêle à son histoire et à son originalité ; elle est surtout fameuse par le siège mémorable pendant lequel le courage des soldats de la légion de l'Ouest disputa pied à pied le terrain à Dessalines, à Christophe, à Toussaint Louverture.

A cette époque, des forts isolés formaient autour de la ville une ligne de défense.

C'était d'abord, au Sud-Est, le Grand-Fort, sur un morne escarpé, dont le pied est baigné par la mer. A trois cents mètres au-dessus se trouvait une demi-lune établie, pour la sûreté de la rade, non loin du fort Béliot sur le revers méridional du Bélair et déplus de conséquence, car il servait de poudrière et renfermait le matériel d'artillerie. A cinq cents mètres du fort Béliot, en se dirigeant vers le Nord-Est, on trouvait le poste Constant, armé d'une pièce de huit, et un blockaus écarté de six cents mètres. Du côté du Nord, on rencontrait le fort Baril, ainsi nommé des barils remplis de terre qui avaient servi à sa construction. Puis, venait le portail de Léogane, devant lequel on avait élevé un retranchement, armé d'une pièce de quatre, qui balayait la route de Léogane. A deux cent quarante mètres de ce retranchement, se dressait sur une éminence le fort de Léogane, armé de quatre pièces de gros calibre, dont deux en barbette et deux montées sur affûts de côte. A cinq cent-soixante mètres de ce fort, vers l'Ouest, était le poste de Talavigne. A la suite, se prolongeait la barrière de Thomas Thuat, derrière laquelle était braquée une pièce de quatre. Cette position commandait le chemin de la rivière. A l'extrémité occidentale de la ville, le fort de l'Hôpital, garni de trois pièces de gros calibre, montées en barbette ou à cylindre, défendait les abords de la place,

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depuis Talavigne jusqu'au rivage. A l'opposite était un poste armé d'une pièce de quatre. Ce poste complétait la ligne de défense de ce côté-là : les assiégeants auraient pu, à la faveur d'une nuit obscure, pénétrer dans la ville en suivant le rivage. Au milieu de ce demi-cercle, sur lo sommet occidental du Bélair, se trouvait l'hôtel du Gouvernement, presque inaccessible et protégé par quatre pièces de gros calibre.

La garnison, composée des légionnaires de l'Ouest, éprouvés dans mille combats, montrait la plus grande intrépidité. Les femmes, elles-mêmes, pleines de courage, étaient résolues à partager ses dangers. Tous, voyant en Louverture, le protecteur des colons, le boureau des mulâtres et l'ennemi de la liberté des noirs, étaient animés contre lui d'une implacable haine.

Seul, Bauvais paraissait indécis. Les soldats se demandaient pourquoi leur général semblait, par son attitude, condamner leurs dispositions belliqueuses. Entraîné, pourtant, par l'élan général, il donnait des ordres et prenait ses mesures pour soutenir le siège. Il avait avec lui une foule de jeunes officiers courageux à l'excès. Il confia le commandement du blokhaus au chef de bataillon Brumache, celui du fort de Léogane au lieutenant-colonel Bazelais, celui du fort Béliot au chef de bataillon Dupuche. Il plaça peu de troupes dans le Grand-Fort et à Talavigne, vu que ces deux positions étaient protégées par les forts Béliot et l'Hôpital. Ordre fut donné aux commandants des forts et des postes de correspondre nuit et jour avec le bureau de place par des signaux. Sur la place d'Armes, devenue le quartier-général, étaient campés six cents hommes d'élite commandés par Benjamin Auger. Ce corps devait se tenir toujours prêt à se porter sur le point menacé au premier mot du commandant de place, Pierre Fontaine, qui avait la confiance de Bauvais.

Quel fut l'étonnemeat de tous ces braves et des habitants quand, dans une matinée de septembre 1799, le bruit circula que le général Bauvais s'était embarqué, la nuit précédente, pour Saint^Thomas, laissant sa femme et ses enfants I L'étonnement fit vite place à- l'indignation. Les soldats qualifièrent de traître leur ancien chef. Celui-ci, en partant, avait laissé au colonel Birot une adresse pour les officiers. Birot réunit sur la place d'Armes la légion de l'Ouest et la garde nationale, et leur communiqua cette pièce, dans laquelle Bauvais disait que : « Destitué et déclaré en état de révolte par une lettre de l'Agent du Directoire, datée du Cap, le 22 thermidor, il ne pouvait ni ne devait continuer à commander cet arrondissement sans se rendre plus coupable et encourir de nouvelles disgrâces. Il allait en France où il ne néghgerait rien pour éclairer le Directoire sur tout ce qui se passait dans la colonie. » Après avoir entendu cette lecture, les troupes se retirèrent de la place dArmes ne dissimulant pas leur irritation que les officiers parvinrent difficilement à calmer.

Le navire sur lequel Bauvais avait pris passage ayant été capturé par un corsaire anglais, il fut dépouillé et conduit à la Jamaïque. Peu de temps après il passa à Curazao où sa femme et ses enfants en bas âge vinrent le rejoindre. Après un séjour de quelques mois dans cette colonie hollandaise, il s'embarqua pour la France, muni d'un passeport de l'agent Roume.

Le ciel était serein ; la traversée paraissait devoir être heureuse. Le vent faisait voler le navire sur les vagues gonflées. Bauvais, assis sur le gaillard d'arrière avec sa famille, songeait au malheureux sort de la colonie, déchirée par les factions, aux accusations portées contre lui. Comme il était plongé dans ces douloureuses réflexions, ce cri de détresse part de la cale : IL y a une voie d'eau!... Equipage et passagers se précipitent sur les pompes.

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