UNE SCÈNE EN PLEINE MER
Malgré toute leur activité, le navire s'enfonçait sensiblement. On quitte les pompes et la chaloupe est mise à la mer. Quand tout le monde y eut pris place, elle se trouva tellement chargée que les flots affleuraient les plats-bords. Le capitaine s'arme de son pistolet et déclare que le sort décidera ceux qui doivent être sauvés. Le sort, favorable à Bauvais, est contraire à sa femme. Bauvais l'embrasse avec tendresse, couvre de baisers ses petites filles, obtient du capitaine qu'elles soient placées sur les genoux de leur mère. M"*® Bauvais s'attache à son mari. Elle le supplie de la laisser mourir avec lui. Bauvais est obligé de l'asseoir lui-même dans la chaloupe. Qui pourrait exprimer le déchirement de ces deux coeurs à cette heure fatale? Enfin l'embarcation se détache du navire qui voguait toujours, quoique plus lentement ; sa voilure se détachait en blanc sur le ciel dans le magnifique balancement de la mer. De la chaloupe on voyait sur le pont, comme si on y eût été. Bauvais, se tenant aux haubans du mât d'artimon, la regardait en agitant son mouchoir en signe d'adieu, s'enfoncer rapidement dans les plissements profonds des vagues. Les quelques hommes condamnés par le sort, frappés de sa résignation sublime, ne songeaient plus à eux. En moins d'un quart d'heure la cale acheva de se remplir. Quelques minutes s'écoulèrent. La chaloupe était déjà loin. Cependant Bauvais ne la quittait pas des yeux. Le navire, peu chargé, enfonçait avec une lenteur sinistre. Bauvais, immobile, assistait à son propre engloutissement. Bientôt le navire sombra sous voile à la vue de M*"® Bauvais qui s'évanouit.
Eetournons à Jacmel.
Parti, le 13 septembre 1799, des Gonaïves, Dessalines passait un jour ses troupes en revue dans la savane qui s'étend à l'entrée de Léogane. Les soldats paraissaient ombres et abattus. Le siège d'une ville, défendue par des
retranchements qu'on croyait inabordables, le renom d'intrépidité de la légion de l'Ouest, les vengeances du ciel dont les menaçaient les femmes du parti de Rigaud, tout cela n'était pas de nature à les encourager.
Dessalines chercha à relever leur moral. Chaque soldat reçut dix paquets de cartouches et des vivres.
Quand la nuit couvrit de ses ombres la savane où ils avaient établi leur campement, des milliers d'étoiles filèrent soudain dans le firmament. On eût dit d'une pluie de feu. Les soldats effrayés de ce phénomène, comme les légions de Drusus d'une éclipse dont ils ignoraient les causes, se jetèrent à genoux, tendant les bras vers le ciel et demandant pardon à Dieu. Les femmes criaient que le ToutrPuissant allait venger sur Toussaint-Louverture les victimes innocentes qu'il avait fait périr.
Dessalines, frappé lui-même, demeurait immobile au milieu de son camp, sans pouvoir réprimer le désordre. Peu à peu ces météores disparurent, et les troupes, remises de leur frayeur, rentrèrent dans leurs cantonnements.
Ce fut sous l'influence de cette panique que l'armée du Nord marcha contre Jacmel. Elle arriva devant cette place au commencement de novembre 1799 . Un mois s'était écoulé depuis la fuite de Bauvais.
Toussaint-Louverture avait recommandé d'employer les voies de la conciliation avant d'en venir aux mains. En conséquence, Dessalines se fit précéder d'une proclamation par laquelle il promettait amnistie pleine et entière à ceux qui se soumettraient sans retard à l'autorité légitime. A peine Pierre Fontaine l'eût-il reçue qu'il assembla les officiers et leur en donna lecture. Ils jurèrent tous de s'ensevelir sous les ruines de la ville.
Avant de tenter l'assaut, Dessalines donna l'ordre au général Laplume, qui commandait la première division de l'armée dite de droite, de s'établir entre la mer et l'habi-
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tation Ogé, et au colonel Henry Christophe, qui commandait la seconde, de s'établir entre Ogé et Saint-Cyr, et de s'efforcer d'atteindre le rivage. Il y avait déjà devant Jacmel vingt mille hommes. La ville ne comptait que trois mille défenseurs, dont dix-huit cents de la légion de l'Ouest et douze cents de la garde nationale ou des volontaires, tant de la Gosseline, de la rivière Gauche, du Taco, du Coq-qui-Chante, que de la ville, sous les ordres de Mathieu Douget.
Pendant plusieurs jours, assiégeants et assiégés ne firent qu'escarmoucher. Dessalines comprit vite qu'il n'était pas sûr du succès de ses opérations, tant que Borno Déléard, qui entretenait des relations avec Lamour Dérance, occuperait Marigot. D'après ses ordres, Henry Christophe, à la tête de la 2** demi-brigade, marcha sur ce bourg. Borno Déléard, qui n'avait que deux cents hommes avec lui, se défendit contre deux mille avec une intrépidité rare. Les dragons de la légion de l'Ouest, au nombre de soixante seulement, montés sur de bons chevaux, firent des charges furieuses et obligèrent la 2° demi-brigade à se retirer.
Romain, colonel de la 1'® demi-brigade, attaqua à son tour Marigot. Après une résistance désespérée, Borno Déléard, ayant perdu les deux tiers de ses soldats, abandonna le bourg et rentra dans Jacmel. Les communications de Birot avec Lamour Dérance étaient coupées. Il se trouva ainsi sans provisions et sans moyen d'en tirer de la campagne, entourés d'ennemis, n'ayant d'autre ressource que son courage.
D'un autre côté, la garnison de Bainet, sous les ordres de Geoffroi, assaillie de toutes parts par les bandes de Piquets, dirigées par Lafortune, Confiant et Giles-Bambara, évacua Tiburon et rentra, dans la place assiégée, résolue à se défendre jusqu'à la dernière extrémité.
Il fallut donc l'assiéger dans les formes. Vers la fin de
novembre, Dieudonné- Jambon, commandant de Tarrondissement de Léogane, fit transporter pour cet effet, à force de bras, à travers les mornes de Tavet, de l'artillerie de siège. Dessalines, après avoir étroitement investi la place, battit vivement par le canon les forts Béliot, de Léogane, et le Blockhaus. Il mena ensuite ses troupes à l'assaut. Le lieutenant-colonel Auger se transporta sur tous les points menacés avec l'élite de la légion de l'Ouest et fit des prodiges de valeur. L'armée du Nord fut repoussée avec des pertes considérables.
Mais Louverture ne manquait pas de ressources. Les colons, dont il faisait refleurir les habitations par le travail forcé, mettaient à sa disposition des sommes d'argent qu'ils lui expédiaient de la Jamaïque, des Etats-Unis, comptant reprendre, après la défaite de Rigaud, leur prépondérance.
Celui-ci était dans une situation toute précaire. Déclaré rebelle et traître à la patrie par l'agent Roume, qui agissait sous l'inspiration de Louverture, il ne pouvait déjà plus ni nourrir, ni habiller, ni payer des soldats.
Redoublant d'activité, le général en chef fit transporter du Port-Républicain au camp de Jacmel de la grosse artillerie à travers les mornes Malanga. Il dirigea en personne les artilleurs, partageant leurs fatigues, s' attelant souvent avec eux et surmontant tous les obstacles. Ce n'est pas tout. Après avoir livré à Dessalines une artillerie formidable, rentré au Port-Républicain, il songea à bloquer le port de Jacmel. Il expédia. Y Active, goélette commandée par un nommé Dussau. Mais les croiseurs anglais, la voyant naviguer sous pavillon français, la capturèrent en dépit de leurs intelligences occultes avec Louverture.
Le général en chef résolut d'aller diriger en personne les opérations du siège.
AiTivé devant Jacmel, il fit élever sur le littoral plusieurs
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redoutes pour empêcher les assiégés de recevoir des vivres par mer. En trois jours et trois nuits, sous le feu constant des grenadiers de la légion de l'Ouest, la 4® demi-brigade, conduite par le colonel Dommage et le lieutenant-colonel Gabart Vaillant, acheva ces travaux.
Cela fait, Christophe reçut l'ordre de marcher sur le fort des Trois-Pavillons. Il l'emporta d'assaut avec la 3^ demibrigade et poursuivit les fuyards jusqu'au bord d'un ravin profond. Aussitôt Auger, s'élançant de la place d'Armes avec le corps de réserve, aborda la 3« à la bavonnette, la culbuta, la chassa du fort.
Louverture, malgré cet échec, ne désespéra pas de s'emparer de la ville. Il n'ignorait pas que la famine s'y faisait cruellement sentir. Il réunit un conseil de guerre dans lequel il fut décidé que l'assaut général serait donné dans la nuit du 5 au 6 janvier 1800.
Au jour fixé, à minuit, Christophe ei Laplume attaquèrent le Grand-Fort et Talavigne dont ils restèrent maîtres. A la pointe du jour, Auger se précipita audacieusement sur eux et les délogea du Grand-Fort. Enhardi par ce premier succès, il partagea le corps de réserve en deux colonnes. Celle de droite, conduite par le capitaine Ducrot, marcha contre Talavigne, celle de gauche prit en flanc l'ennemi. En. même temps, Bazelais, menacé dans le fort de Léogane, lançait quelques boulets sur Dessalines. Ducrot, entendant gronder le canon, se hâta d'attaquer la fortification, mais il se trouva seul en face de Laplume et fut écrasé. En ce moment Auger survenait. Son choc fut impétueux. Il gagnait du terrain. Dessalines lança contre sa petite colonne la 4P et la 11® demi-brigades. Les colonels de ces deux corps. Dommage et Nerrette, parvinrent à l'arrêter et dégagèrent Laplume. Auger, entouré par des forces cinq fois plus nombreuses que les siennes, perça à la bayonnette les masses ennemies et se retira sous le fort de
Léogane. Dessalines, qui ne laissa jamais passer une occasion d'admirer la bravoure, s'écria : « Que de prodiges ne ferait-on pas avec ces braves ? »
Les Jacméliens perdirent dans cette affaire deux cents soldats et vingt officiers. Le chef de bataillon Bazelais fut grièvement blessé.
Louverture fit établir à Talavigne, restée en son pouvoir, une batterie de mortiers et de canons de gros calibre. Dès lors on lança jour et nuit des bombes et des obus dans la place. Le général en chef partit pour le Cap, ordonnant à Dessalines de pousser le siège avec la plus grande vigueur. La famine devenait horrible.
On mangeait des chevaux, des chats, des rats.
Le 10 janvier, Birot, reconnaissant l'inutilité d'une plus longue résistance, convoqua au Gouvernement tous les officiers de la garnison et leur proposa d'évacuer la place. La plupart accueillirent son avis. Mais quand cette décision eut transpiré dans la garnison, celle-ci s'en montra indignée. Il fallut y renoncer. Dans la nuit, Birot, Borno Déléard, Pierre Fontaine et Dupuche, à l'imitation de Bauvais, s'embarquèrent clandestinement sur une goélette commandée par Lartigue, chet des mouvements du port, et gagnèrent les Cayes.
Quand ils connurent la fuite de leurs chefs, les soldats, outrés d'indignation, les chargèrent d'injures et de malédictions. Quelques-uns parlèrent de livrer la ville à Dessalines. Au milieu de ce désordre, Auger et Gautier se présentèrent à eux, leur parlèrent avec énergie et reprirent leur ascendant. Le second fut nommé commandant de l'arrondissement et le premier adjoint.
Rigaud avait appris par les fuyards à quelle extrémité était réduite Jacmel. A la sollicitation de Pétion, il lui en confia le commandement. L'adjudant général partit, fier d'être envoyé dans une ville investie et qu'il connaissait