LES FORTS
pour y ayoir tenu garnison pendant longtemps. Il débarqua à Bainet. Le même jour, un brick et une goélette, sortant des Cajes, vinrent j toucher. Ces deux navires, destinés à ravitailler la place affamée, n'étaient, au grand étonnement de Pélion, chargés que de quelques barils de farine de manioc, secours dérisoire. La viande de cheval commençait à manquer. Les assiégés faisaient bouillir des cuirs afin de pouvoir' les manger une fois ramollis. Ils dévoraient les lianes et les herbes qui tapissaient les remparts. Les soldats pouvaient à peine se tenir debout. Pourtant lorsqu'ils entendaient battre la charge, ils retrouvaient de nouvelles forces et s'élançaient vers le point attaqué avec une vigueur qui étonnait les assiégeants. Les munitions de guerre diminuaient chaque jour. Pour répondre aux batteries ennemies, les assiégés étaient obligés de recueillir les boulets qu'on leur lançait et de ne tirer qu'à courts intervalles.
Pétion s'embarqua à Bainet avec deux compagnies du régiment de Faubert, gagna, malgré les croiseurs, la rade de Jacmel, et toucha au rivage. Aussitôt tous les forts saluèrent son arrivée. La légion de l'Ouest, qu'il avait autrefois commandée, le reçut avec enthousiasme et Gautier lui céda son rang.
Du premier coup d'œil, il comprit qu'il ne pourrait conserver la i)lace. Les fortifications étaient en débris. Pourtant il mit si bon ordre à tout que les assiégeants s'aperçurent bientôt à la nouvelle attitude des assiégés qu'un chef habile était avec eux.
Dessalines n'en ordonna pas moins à Henrj Christophe de reprendre le Grand-Fort. Cette défense fut assaillie à la fois par la l""" et la 2® demi-brigades, qui laissèrent cinq cents hommes sur le champ de bataille. Le bataillon européen qui ne recula point d'une semelle fut anéanti sur place.
Le siège fut poussé avec l'opiniàtrel^é particulière à
•idi LE PAYS DES NEGRES
Dessalines. Il fit bombarder la ville presque sans relâche. Péiion, présent partout, montrait, au milieu des projectiles, le plus grand sang-froid. Maintes fois des bombes éclatèrent auprès de lui sans détourner son attention des objets qu'il considérait.
L'hôpital était encombré de blessés et de malades. Duperoy, médecin français, se multipliait pour suffire à leur donner des soins.
Il y avait six semaines que Pétion avait pris le commandement de Jacmel, quand il se vit forcé de chasser les bouches inutiles. Un grand nombre de femmes, qui se dirigèrent sur le quartier-général de Christophe, furent accueillies par le canon et la mitraille. Quand la fumée se fut dissipée, beaucoup gisaient. Christophe fit approcher de sa tente les survivantes et jeta devant elles des morceaux de biscuit. Ces malheureuses se ruèrent sur cette nourriture. Après s'être diverti de ce spectacle navrant, Christophe les fit précipiter vivantes et pêle-mêle avec les prisonniers dans les puits desséchés de l'habitation Ogé qu'on couvrit ensuite de branchages auxquels on mit le feu.
Il préludait ainsi aux monstruosités qui, en 1812, couvrirent le Nord de deuil .
Environ ce temps-là, un espion, qui instruisait Dessalines de tous les projets de Pétion, fut découvert. C'était un sergent de la légion de l'Ouest, nommé Mimi Dufortin. On le fusilla avec le blanc qui l'avait corrompu. Quelques jours après, un nommé Jastram, ancien chef de bureau de l'administration, était arrêté sous la même accusation.
La famine, cet insaisissable ennemi, croissait toujours. On mettait tout sous la dent, même des choses immondes, Pétion assembla un conseil de guerre dans lequel il fut décidé qu'on évacuerait la place. La retraite était bien dangereuse. Jéremie, commandant des gardes nationales rurales, indiqua un sentier conduisant à l'habitation Ogé
DISPOSITIONS DKS ASSIEGES 3b5
par lequel les troupes gagneraient facilement les mornes. Pour détourner l'attention deTennemi, Pétionfit canonner, pendant toute la journée du 12, la division Laplume, qui occupait le grand chemin et à laquelle Dessalines envoya en effet du renfort.
A huit heures du soir, la garnison sortit en silence, à l'exception du corps que gardait le blockhaus. Il devait résister le plus de temps possible afin de favoriser l'évacuation . Prévenu par un transfuge que les Jacméliens allaient sortir par le sentier le blockhaus. Dessalines avait massé ses troupes sur ce point, à la tombée de la nuit.
■ Pétion et Auger étaient à l'avant-garde, guidée par Jérémie. Quatre cents femmes, enfants ou vieillards, suivaient. Ils se heurtèrent au corps de Christophe. Dans l'obscurité la mêlée devint horrible et le carnage affreux. Nérette, profitant du désordre des Jacméliens, se lança sur eux avec la onzième et coupa- leurs colonnes en deux tronçons. Pétion se fraya un passage jusqu'à la rivière où il n'y avait pas de poste ennemi et de là gagna les bois. Gautier demeura seul dans le chemin du blockhaus aux prises avec toute l'armée assiégeante. Les huit cents hommes se retranchèrent les uns derrière des arbres renversés, d'autres derrière d'énormes pierres. Dessalines, les voyant si bien se défendre, fit taire le canon et parlementa. Mais ceux qui n'avaient pas été blessés se précipitèrent aux cris de : Vive la légionl Vive Jacmel ! sur les troupes du Nord et parvinrent à atteindre le versant du Cap-Rouge, puis l'habitation Gast où ils s'arrêtèrent. Les bandes de Pierre Conil et de Michel Selles ne tardèrent pas à les assaillir. Chassant devant eux ces montagnards, ils gagnèrent Bérard. Ils ne purent se tenir longtemps sur cette habitation. Le 13 mars, dans l'après-midi, toujours harcelés, ils prirent le chemin du Grand-Tapion. Le 14, ils arrivèrent à Girard où ils rencontrèrent la bande de Figaro, accourue
à leur secours au bruit de la fusillade. Ils s'y arrêtèrent pour attendre des nouvelles de Pétion.
Celui-ci, comme on le sait, s'était jeté dans les bois. Dans la- nuit du 12 au 13 et pendant la journée suivante, il avait repoussé les tirailleurs ennemis. Il n'arriva au Grand-Tapion que le 14, à cinq heures du soir.
La garnison de Jacmel avait évacué la place au nombre de quatorze cents hommes. Quand elle fut ralliée à Girard, elle était réduite à six cents. Auger, âgé seulement de vingt-trois ans, avait disparu dans la nuit du 12. Ses compagnons d'armes le crurent mort et le regrettaient vivement. Ils disaient que jamais soldat n'avait été plus intrépide. Les restes de la légion de l'Ouest se rendirent au Grand-Goave où commandait Faubert. Ses soldats accueillirent avec de vives acclamations les braves de Jacmel et leur présentèrent les armes.
Le 13 mars, dans la matinée, les troupes du Nord entrèrent dans Jacmèl. Christophe était d'avis qu'on rasât la ville et qu'on passât au fil de l'épée les habitants qui s'y trouvaient encore. Dessalines repoussa cette motion. Christophe, mécontent, resta sous sa tente, comme Achille, jusqu'au départ de l'armée pour le Sud.
Louverture se hâta de venir jouir de son triomphe. Le 1*7 mars 1800, il annonça à la colonie la prise de Jacmel. Quoiqu'il dît dans sa proclamation qu'un seul homme eût été fusillé, le nommé Charles, ancien officier de guides, pour avoir passé à l'ennemi, il ne trompa personne. Mais la victoire s'était prononcée en sa faveur. L'adulation vanta sa grande générosité envers les rebelles et le compara à Titus de bienfaisante mémoire.
Que me reste-t-il à vous dire de Jacmel? Elle a donné, comme les Cayes à Simon Bolivar, l'hospitalité à l'un des libérateurs de l'Amérique espagnole. François Miranda, obligé de quitter Caracas, sa ville natale, à la suite d'une