TUERIE DES BLANCHES
» Commodore Loring, du BelléropJion, — sur lequel Na- » poléon l^"" devait s'embarquer douze ans plus tard à Ro- » chefort, — bloquait étroitement la ville, investie du côté » de terre par les troupes de Dessalines. Le capitaine-gé- » néral traita avec l'un et avec l'autre aux conditions » qu'ils lui dictèrent. Les Français évacuèrent le Cap, dont » les indigènes prirent possession. Ceux-là, en sortant de » la rade, engagèrent avec l'escadre anglaise un combat » naval. Inférieurs en nombre, ils furent défaits et con- » duits à la Jamaïque. Rochambeau, envoyé en An- » gleierre, fut échangé en 1811 contre d'autres prison- » niers de guerre. Il trouva la mort à la bataille de » Leipsick. »
Pendant que M. Karnès Gourgues me faisait ce récit historique, qui m'amusait moins que ses anecdotes, nous avions eu le temps de nous baigner, de nous rhabiller, de redescendre vers la ville. Déjà nous touchions à la Fossette.
— Voici donc, dis-je à mon interlocuteur, la partie de la ville qui souffrit le plus de l'assaut.
— Hélas ! Pis que cela. Elle a vu la tuerie des blanches...
— Quelle tuerie des blanches ?. . .
— Oui. Du l^-" fé\Tier au 22 avril 1804, Dessalines fit égorger tout ce qu'il y avait de blancs dans File. A cette dernière date, il disait : « Je puis mourir à présent, j'ai » vengé les tribus indiennes et les Africains éteints dans » la servitude. Haïti est devenu une terre rouge de sang » que le Français fuira désormais. » Cependant les fem- » mes blanches vivaient encore. Alors qu'on massacrait » sans exception leurs maris, personne n'avait demandé » leur sang. Des gens, grands fourbes et grands voleurs » de leur métier, s'insinuèrent auprès du gouverneur-gé- » néral par leurs flatteries. Ils devinrent ses conseillers et
» le portèrent adroitement à sacrifier les blanches, disant » qu'elles exécraient les Haïtiens, qu'elles élèveraient » leurs enfants dans les idées françaises, qu'avant vingt » ans enfin reparaîtrait une nouvelle génération de traî- » très. Dessalines , cédant à leurs suggestions , publia » l'édit du massacre, lequel fut général.
» Au Cap, Christophe nommé, après la reddition de la » ville, commandant du département, fit rechercher avec » soin ces malheureuses. Quelques scélérats promirent la * vie sauve à celles qui se livreraient à eux. Plusieurs, » affolées par la peur, consentirent, ce qui ne les empêcha » point d'être traînées à leurs bourreaux par ceux-là » mêmes qui avaient assouvi sur elles leur brutale concu- » piscence. Précédées de la musique militaire, jouant la » Marseillaise et le Chant du départ^ elles furent con- » duites à la Fossette, entre deux haies de soldats.
» Ce funèbre cortège défilait dans la rué Espagnole, » quand une Européenne, qui vivait dans une espèce de ré- » clusion et qu'on n'avait pas arrêtée en considération de » son âge avancé, entendant ces fanfares joyeuses, de- » manda quel en était 1« motif. On lui répondit qu'on allait » exécuter les blanches. Elle se leva aussitôt, et, appuyée » sur sa béquille, suivit les condamnées.
» — Puisqu'on égorge mes compatriotes, observa-t-elle, » je veux mourir avec elles.
» On arriva dans la savane où nous sommes. Les cris » de : Grâce! étaient fréquemment répétés. Clervaux se ;> montre soudain aux soldats hésitants :
» — Tonnerre m'écrase!... jure-t-il, vous n'allez pas » vite en besogne. Ces femmes portent dans leurs flancs » des Français. Tuez! Tuez!
» Et, joignant l'exemple au commandement, il arrache » à une mère son enfant qu'elle portait à la mamelle, et » lui brise la tête sur un tas de pierres.