‹ Le pays des nègresChapitre 15 sur 114 · TUERIE DES BLANCHES · texte numérisé non relu

TUERIE DES BLANCHES

» Dès lors les soldats se livrèrent à la boucherie la » plus affreuse, assassinant toutes ces créatures inoffen- » sives, qui poussaient des gémissements à attendrir des » tigres. »

— Assez! assez! dis-je à M. Karnès Gourgues. Eloignons-nous de ce champ du sang

La Concej)tion. — Mon embarquement. — A fond de cale. — Baie de l'Acul. — L'Acul-du-Nord. — Le Port-Margot. — Le Bo'gne. — Saiut-Louis-du-Nord. — La Tortue. — Boucaniers et Qibustiers.

— Le Port de-Paix. — Vos Passe-porls'?... — Pddre Juan, Maurepas, Capoix, Rébecca. — Pas de patron !... — Jean-Rabel. — Derenoncourt. — Le Gibraltar du Nouveau-Monde. — La Plate-Forme. — Le Jardin du diab'.e. — Le Port-à-Piment. — Les eaux de Boignes.

— Les Gonaïves. — Sentiment de Louverture à l"égard des blancs.

— Proclamation de l'Indépendance.

Outoe le fort Vertières et le faubourg de la Fossette, presque entièrement détruit en 1865 par le président F. Geffrard, j'avais visité le Calvaire, admirablement situé de l'autre côté de la ville, les cahutes de la Providence, étrange Cour des miracles, que je suis bien tenté de dépeindre ici, mais dont je vous épargne pour le moment la description, que vous trouverez dans les Drames d'Haïti, et, sur le chemin de Machegalle, les vestiges d'un cimetière qui, du temps de colons, servait aux Juifs de lieu de sépulture, et oii on trouve un puits fort profond, dans lequel Christophe fit précipiter pas mal de mulâtres.

Il ne me restait donc plus rien à voir au Cap où dans ses environs. Je songeai à le quitter.

Aujourd'hui, le voyageur n'a plus à attendre que le vent, devenu propice, permette aux barques de sortir du port.

A BORD DE LA COiNCEPTIOX ?:.

Il peut choisir un vapeur comme on choisit en Europe un train de chemin de fer. La Compagnie générale transatlantique, VHamburg américan packet compatig, le Service accéléré des bateaux à vapeur cC Haïti, se disputent le profit de le transporter. Les agents de ces différentes compagnies font à l'envi les jeux doux à ses dollars, et, riyalisant de réclame, déclarent, à l'imitation des fabricants du chocolat Perron , que les bateaux les plus confortables, les plus rapides, les plus élégants, sont les leurs.

A Tépoque où je passai au Cap, toutes ces lignes ne se faisaient pas concurrence. Les communications entre les ports de l'île étaient, par conséquent, très rares ; et, se rendre d'un point à une autre de la côte, quelque rapprochés qu'ils fussent, était beaucoup moins facile, je vous le garantis pour en avoir fait l'expérience, que d'exécuter le tour du monde en quatre-vingts jours, comme le Philéas Fogg de Jules Verne.

AUer par terre n'était pas non plus sans difficultés avec des bagages. Il fallait, dans ce cas, un cheval, des bêtes de charge, un guide, toutes choses qu'on se procure avec peine et qui coûtent des prix exorbitants. Sans doute j'aurais aimé le pittoresque d'un voyage de plusieurs journées à travers les mornes, par des sentiers qui ne le cèdent pas en escarpement à ceux des Pyrénées ou des Alpes, mais c'était à la fois imprudent et peu sûr.

Restaient les bateaux caboteurs.

Le général de division, inspecteur des fortifications, M. Martin, dont j'avais fait la connaissance au Cercle des négociajits, me mit en rapport avec le subrécargue de la Conception, goélette qui allait sur lest au Port-au-Prince, en touchant à presque tous les ports de la côte septentrionale. Elle devait mettre à la voile incessamment, si Dieu voulait^ pour me servir d'une locution fort usitée là-bas à

laquelle il était rationnel d'ajouter... et le vent aussi. Je ne laissai pas échapper cette occasion et j'arrêtai mon passage, dont le prix fut fixé à neuf piastres, la nourriture comprise. Cela me parut très cher, vu le pauvre ordinaire de la goélette, invariablement de morue et de bananes.

Le jour où nous devions prendre la mer, il ne s'éleva pas même de terre ce que les nominaiistes appelaient flahis vocis. Le départ fut forcément remis. Le lendemain, le vent souffla un peu ; nous sortîmes de la rade en courant des bordées.

Mon embarquement fut assez plaisant. Peut-être en lirez- vous volontiers les particularités.

Lorsque je voulus envoyer mes malles à la goélette, plus de huit fainéants, qui faisaient la sieste dans la rue, la tête au mur, se présentèrent pour se charger de deux ou trois colis que le moins fort eût pu voiturer. Un d'entre eux saisit une caisse assez lourde qui contenait des livres, et, avec l'aide de quatre de ses compagnons, la hissa sur une brouette, chacun ne la soutenant que du bout des doigts. Le reste de mon bagage, dont un commissionnaire n'aurait pas été embarrassé, en occupa une demidouzaine. Trois bouteilles de pale-ale, cadeau utile de l'inspecteur des fortifications, furent portées par trois hommes. Une boîte de biscuits dont je m'étais muni, car le menu du bateau ne m'affriandait guère, et mon sac de voyage, suivaient, l'un devant l'autre, portés sur la tête par deux nègres de taille à soutenir le monde sur leurs épaules, à l'égal d'Atlas. Je conduisais l'escouade, tenant sous le bras les menus objets dont je ne me sépare jamais en voyage. A notre vue, les passants s'arrêtaient; les commis paraissaient sur les portes des magasins, curieux de voir un blanc marchant en si grand équipage. Ma suite nombreuse leur donnait de ma personne une opinion si haute, à en juger par l'expression de leur physionomie

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