‹ Le pays des nègresChapitre 17 sur 114 · LE PORT-DE-PAIX · texte numérisé non relu

LE PORT-DE-PAIX

Cette île, berceau de la plus riche colonie que la France ait possédée dans les Antilles, est fameuse. On se souvient que des aventuriers français, sous la conduite de Pierre Vadrosque et de Blain d'Enambuc, et des aventui'iers anglais, sous la conduite de Warner, chassés de l'ile Saint-Christophe vinrent s'j fixer en 1630. C'est là que vécurent, pendant de long'ues années, ces redoutables hôtes, appelés d'abord boucaniers, parce qu'ils faisaient cuire leur viande, assaisonnée de piment et de jus d'oranges améres, sur un boucan, espèce de gril de bois en usage chez les Indiens. Leur vêtement était très simple : une chemise et un caleçon teints de sang. Ils ceignaient leurs reins d'une courroie à laquelle pendait, soit un sabre fort court, soit un coutelas ou un poignard. Ils marchaient les jambes nues, attachant simplement à leurs pieds de grossières sandales, faites de peaux séchées au soleil. Leur seule ambition consistait à avoir un fusil à longue portée et une meute de vingt-cinq à trente chiens.

Leur genre de vie était singulier. Ils choisissaient des chefs que souvent ils égorgeaient. Ils ne souffraient point de femmes parmi eux. Ils formaient à deux des associations. Tout ce qu'ils possédaient personnellement, mis en commun, restait au survivant, si l'un des membres de la société venait à mourir. Ils chassaient les sangliers et les bœufs sauvages dont il y avait dans l'île de grands troupeaux. Quand ils en avaient réuni un certain nombre, ils les faisaient porter aux navires, qui trafiquaient avec eux, par des engagés, émigrants qui se vendaient en Europe pour servir dans les colonies durant trois ans Un de ces malheureux osa faire une fois observer à son maître, qui choisissait toujours le dimanche pour se mettre eu route, que ce jour devait être consacré au repos, ainsi que l'ordonne le commandement de Dieu :

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Les dimanches tu garderas, En servant Dieu dévotement.

— Moi, répliqua le farouche chasseur, je dis : Six jours tu ëcorclieras les taureaux que je tue, pour porteries peaux au bord de mer le septièrae.

Et des coups de bâton accompagnaient cette injonction péremptoire.

Plus tard, traqués par les Espagnols, les boucaniers se livrèrent à la piraterie et changèrent leur nom en celui de flibustiers, de fly-boaf, vaisseau qui vole, ou de free-boaier, francs butineurs. Imaginez des tigres qui auraient un peu de raison, dit Voltaire dans son Essai sur les mœurs. Ils ne craignaient rien. Ils affrontaient la mort pour le plus léger butin . On distinguait parmi eux Pierrele-Grand, de Dieppe, qui, avec une barque armée de quatre canons et montée par vingt-huit hommes, captura le vaisseau d'un vice-amiral espagnol ; Michel-le-Basque, qui enleva un navire de guerre portant un million de piastres ; Nau rOlonnais, et Montbars le Languedocien, surnommé V exterminateur. Rien n'égalait l'intrépidité de ces forbans, si ce n'est leur courage, ou plutôt leur audace. Aussi le bruit de leurs exploits remplit-il le Nouveau-Monde de terreur.

Le repaire de ce.^ fabuleux coureurs des mers devint, lorsqu'ils eurent disparu, l'asile des lépreux de la colonie de Saint-Domingue. Le conseil supérieur du Cap-Français, voyant le nombre de ces malheureux s'accroître de jour en jour, rendit, le 25 avril 1712, un arrêté ordonnant le transport des « ladres » à la Tortue.

Cette île a une longueur de neuf lieues sur une largeur de dix-huit cents mètres. Elle s'élève sur le bleu foncé des vagues comme l'écaillé d'une tortue gigantesque. La pointe occidentale ressemble à la tête de ce crustacé, tandis que l'extrémité orientale figure la partie postérieure. De là

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