‹ Le pays des nègresChapitre 18 sur 114 · LA TORTUE · texte numérisé non relu

LA TORTUE

son nom. Une végétation épaisse revêt de haut en bas ses flancs, creusés de petites anses. Elle est peuplée de cabris, de cochons marrons et de crabes l'ouges, fort estimés des gourmets. L'arbre dont l'ombrage est mortel et qui porte un fruit semblable à de petites pommes, en espagnol manzanas, ce qui lui a valu son nom, le maucenillier en un mot, empoisonne ses forêts d'acajous, dont l'exploitation était faite d'une façon intelligente par un ingénieur français, M. Arnoux, le dernier des boucaniers, mort depuis à la peine.

Quand nous arrivâmes devant le Port-de-Paix, éloigné de Saint-Louis, seulement de quelques lieues, il était midi. Pas une barque dans la rade. Le bourg paraissait désert comme le jour où Colomb, venant du Môle, y toucha.

Partout, sur ces côtes, on retrouve les traces du grand navigateur.

La goélette ne devant reprendre la mer que le lendemain, je profitais de cette relâche pour descendre à terre avec M. Lambert, mon compagnon de traversée. A peine avions-nous fait deux pas sur le rivage où, à côté d'énormes piles de bois de campêche, de longues couleuvrines gisent éparses sur le sable, pareilles à des serpents do bronze, qu'un homme de police nous accosta. Il s'exprimait en créole, qui est du français pour le moins aussi corrompu que le grec parlé par les habitants de Soles. Je le compris peu. Mon compagnon, qui entendait parfaitement ce patois, me traduisit ses paroles. Il demandait nos passe-ports. Justement nous les avions laissés à bord.

— Allons chez le commandant, dis-je, et nous suivîmes l'homme de la Force à la loi.

Devant le bureau de l'arrondissement, un factionnaire, le fusil entre les jambes, montait la garde, assis sur un banc.

L'hôtel du commandant n'avait rien de particulier qui

82 LE PAYS DES NE(iRKS

le distinguât du commun des cases. Un rez-de-chaussée, divisé en deux compartiments par une cloison de bois à hauteur de tête : c'est tout. Dans la pairie où nous étions, on voyait à droite, en entrant, un pupitre de pitchpin, à gauche un lit de camp.

Entendant du bruit dans la pièce de devant, le commandant qui vse tenait dans celle du fond, s'avança. Ramassé dans sa petite taille, il avait la peau de la nuance d'un marron d'Inde. Une expression assez prononcée de raideur caractérisait sa figure ornée de côtelettes.

— Général, dis-je en le saluant, nous venons du Cap et nous allons au Port-au-Prince. Nous sommes descendus sans nos papiers, pensant qu'ils ne nous étaient pas indispensables pour entrer dans la ville, où nous séjournerons quelques heures à peine...

Le commandant bredouilla sur le ton d'un homme habitué à porter le hausse-col, que nos raisons étaient fort plausibles, sans doute, mais que tout étranger, voyageant, sur le territoire de la République, devait, afin de s'assurer la protection des autorités, leur présenter des papiers en règle et c cetera. Je connaissais la litanie.

De nouveau, je priai ce rigide fonctionnaire de vouloir bien considérer que nous passions seulement. Bast ! Il n'entendait pas ou plutôt il ne voulait pas entendre. Or, il n'est pire sourd... vous savez la fin.

Nous fûmes obligés de retourner à la goélette. Le commandant constata que nos passe-ports étaient en règle ; puis il les visa. Dès lors nous pûmes circuler en toute liberté.

Le rivage sur lequel s'étale le Port-de-Paix, décrit un croissant dont la corne gauche porte le Petit-Fort, près du Morne aux Pères, et celle de droite, le Grand-Fort. Visité par Colomb, en 1492, ce mouillage fut surnommé par lui ValparaysOf vallée de délices. Un nitay-

Le commandant Ouest-ct-iN'ord. (Page 82.)

Page 1