MAUREPAS, GAI'OIX, RÉBECCA
Les généraux Romain et Dartiguenave et l'adjudant-général Gérard posèrent en embuscade, dans les fossés de Limonade, un bataillon d'infanterie. Sitôt que Capoix, sortant du Fort-Liberté, parut dans le chemin, Romain et Géi'ard allèrent à sa rencontre et l'engagèrent à s'arrêter pour prendre quelques rafraîchissements. Capoix, qui ne se doutait de rien, descendit de sa voiture et tendit la main à Romain. Au même instant Gérard, faisant avancer les soldats apostés, lui enleva son épée, en déclarant qu'il était prisonnier. Capoix n'opposa aucune résistance. Il se contenta de dire à Romain : « Ton maître Christophe est bien heureux de m'avoir pris dans ce piège ; j'allais bientôt lui faire sentir la vigueur de mon bras. Finissons.» Et, il offrit sa poitrine aux balles des soldats du peloton d'exécution.
Ce même jour, 8 octobre 1806, Mécerou campait à Garata, coïncidence qui prouve, selon certains, l'intelligence de Christophe avec les révolutionnaires du Sud.
Enfin Jean-Louis Rébecca, ancien adjudant de la 9'^ demibrigade, cassé pour insubordination, usa de son ascendant sur ses camarades pour les porter, en janvier 1807, à reconnaître le gouvernement établi au Port-au-Prince.
Le commandant de l'arrondissement était alors le général Guillaume, Les troupes, qu'il maltraitait, l'avaient en haine. Le 13 du mois de mai, les soldats et les officiers de la 9", excités par Rébecca, lui demandèrent avec force menaces trois gourdes par revue au lieu de deux. Il refusa. Quelques heures après les soldats envahirent sa demeure pour lui couper la tête ; mais ils ne le trouvèrent pas, car il s'était caché à l'approche des séditieux. Il resta enfermé plusieurs jours. Apprenant que l'effervescence s'était calmée, il revint occuper son hôtel et fit donner trois gourdes à chaque soldat. Les troupes ne l'en huèrent pas moins, après la revue, et, aux cris de : Vive Pétion ! Vive
la République I nommèrent Rébecca leur chef suprême. Guillaume se sauva auprès de Christophe.
Rébecca s'empara du Gi^and-Fort, enleva les munitions. Ensuite, par le chemin du Gros-Morne et des Trois-Rivières, il gagna les Trois-Pavillons. De là il envoya un courrier à Pétion, lui demandant de prompts secours.
Aussitôt après l'arrivée au Cap de Guillaume, Christophe expédia à Pourcely, colonel de la 9°, le brevet de général de brigade et le décret le nommant commandant du Port-de-Paix. Les officiers de la 9" conférèrent avec lui. Le 3* bataillon, quoique animé du même esprit que les deux autres, n'avait pas suivi Rébecca. Il occupait les postes de la ville et son drapeau était à l'arrondissement.
Le lendemain, un soldat descendit des Trois-Pavillons. Il portait une lettre adressée à Pourcelj. Voici la teneur :
« Général — en nous insurgeant nous n'avons pas été » guidés par l'ambition ; nous réclamons nos droits, qui » sont méconnus par Christophe ; nous demandons d'être » libres ; venez vous joindre à nous, général ; emmenez » avec vous tous les officiers ; qu'ils viennent reprerdre » leurs places à notre tète ; nous sommes tous frères ; ne » combattons pas les uns contre les autres. Christophe est » notre ennemi commun ; aujourd'hui, il dépouille le peu- » pie ; demain, ce sera le tour des chefs.
Après avoir lu cette lettre en présence du colonel Jacques-Louis, un des intimes de Christophe, Pourcely dit au messager :
— Allez répéter à Rébecca qu'il est un brigand et que je n'embrasserai jamais la cause de la rébellion.
Le soldat retourna aux Trois-Pavillons. Les officiers sortirent de l'arrondissement et le nouveau commandant entra dans sa chambre pour faire la sieste. L'adjudant de place Alain s'approcha de lui :
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— Général, pourquoi ne vous mettez-vous pas à la téta de la 9^ ? Par sa lettre, Rébecca ne vous reconnaît-il pas pour son chef? Faisons la guerre à Christophe, tant qu'il en est temps encore, car plus tard, amis ou ennemis, nous serons tous ses victimes.. .
Pourcely, incertain, réfléchissait et ne répondait pas. Le colonel Jacques-Louis survint là-dessus. Il avait tout entendu. Il jeta à Alain un i*egard courroucé. Pourcely, sur son conseil, écrivit à Christophe que le fort des Trois- Pavillons était occupé par les insurgés.
Quand la uuit fut venue, le 3° bataillon se souleva à son tour au cri de : Vive Pétion ! enleva son drapeau de 1 arrondisseiient, piUa le trésor et tira sur l'arrondissement, occupé par les officiers de la brigade. Quelques soldats entrèrent même dans la maison de Jacques-Louis avec l'intention de le tuer. Celui-ci, qui se cachait depuis deux jours, eut le temps de se jeter dans un canot, sur lequel il gagna la Tortue, puis le Cap.
Les officiers étaient fort perplexes. Ils craignaient d'être égorgés. Un d'eux, Théodore Desvilles sortit, et, manœuvrant seul une pièce de quatre, délogea les soldats qui occupaient la place d'Armes. Le bataillon revint en masse, reprit la pièce et se dirigea vers l'arrondissement pour le canonner. Le capitaine Alain réussit à le détourner de ce dessein.
Le général Pourcelj et les autres officiers, jugeant que la position n'était plus tenable, abandonnèrent la ville.
Sur ces entrefaites, et au milieu de ces complications, Christophe avançait à marches forcées avec une division et le général Romain. Il trouva le Port-de-Paix presque désert. Tous les habitants qu'il put arrêter, hommes, femmes, enfants, furent baj-onnettés. Rébecca, après la fuite de Pourcelj, devait incendier la \alle, Christophe passa la nuit dans le Grand-Fort qu'il quitta au petit jour pour
établir son camp sur l'habitation Lallemand, à un kilomètre des Trois-Pavillons. Ce fort fut cerné et bombardé. Rébecca répondit par des décharges de mousqueterie ; mais ne voyant pas arriver les autres soldats de son corps, dispersés dans les mornes, il évacua, le soir, les Trois-Pavillons. Romain le poursuivit avec de la cavalerie et l'atteignit sur l'habitation Petite-Place-Payette. Rébecca, qui n'avait plus que soixante hommes, les échelonna dans les bayaondes et fit feu sur les troupes de Christophe. Le combat dura au plus une demi-heure. Le nombre triompha sans peine de l'héroïsme.
Romain donna l'ordre d'achever les blessés. Les soldats, reconnaissant le chef des insurgés, qu'une balle avait atteint à la cuisse, l'enlevèrent et le portèrent à leur général. Celui-ci lui demanda :
— Etes-vous Rébecca ?
— Oui.
— Ce Rébecca qui a eu l'audace de soulever la 9'^?
— Oui.
— Pourquoi avez-vous agi ainsi? Quel grief aviez-vous contre le généralissime ?
— J'ai pris les armes contre Christophe, parce que c'est un tyran qui rétablit l'esclavage, tout en parlant de liberté. Et vous-même, Romain, vous n'êtes que le vil séide de ce monstre.. .
Romain entra en fureur et reprit :
— Que voulez-vous ?
— La mort...
Aussitôt on trancha la tête à ce terrible blessé.
Cette tête, portée à Christophe, fut fixée au bout d'une pique et exposée aux regards de l'armée. Après quoi, plusieurs régiments, lâchés dans les mornes, y répandirent la nouvelle de la mort de Rébecca, annonçant en même temps qu'amnistie pleine et entière serait accordée à ceux
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fjui se rendraient. Quelques vieillards des deux sexes, qui ne pouvaient suivre les révoltés, à cause de leurs infirmités, firent leur soumission. Le reste de la population, redoutant la férocité bien connue du vainqueur, prit la fuite ou se cacha.
Ne connaissant pas le bourg, nous prîmes au. hasard la direction que nous tracèrent nos premiers pas. Après avoir traversé une place dite autrefois de Louis XVI, nous nous engageâmes dans un petit bois, et nous arrivâmes au bord d'une petite calanque, derrière le promontoire couronné des ruines du Grand-Fort. Les flots calmes léchaient doucement les sables de la grève d'où une légion de crabes, blottis sous les varechs et les goémons, s'enfuit à toute vitesse au bruit de nos pas.
Les environs du Port-de-Paix fournissent beaucoup de café, de vivres, et, notamment, des artichauts. Il y a des carrières d'albâtre, de craie, des mines de fer, de cuivre, de zinc, une d'argent au canton de la Plata. On a découvert au lieu appelé la Cuivrière, des sources d'eau minérale. Le Haut-Moustique ofire de beaux bois de construction, l'acajou moucheté et onde, ainsi que plusieurs espèces de lataniers.
Une multitude d'animaux vivent en paix dans ces retraites, à l'abri des poursuites de l'homme. Au milieu de? clairières, les cochons marrons fouillent du grouin la terre sablonneuse ; les pintades sauvages poussent leur cri rauque ; les musiciens montent la gamme ; les moqueurs sifflent ; les perroquets au plumage bariolé brillent sur la verdui'e des arbres ; et, des couleuvres, suspendues par leur queue flexible à l'extrémité d'une branche basse, font vibrer leur dard pour fasciner leurs voisins ailés.
Le patron de la Conception était allé, dès notre arrivée, visiter sa famille domiciliée loin de la ville. Il ne revenait plus. De nouveaux voyageurs, qui faisaient la
rjU LE l'A\S DES NÈGRES
côte, c'est-à-dire allaient de port en port, transportant des pacotilles qu'ils cliercliaient à placer aux conditions les plus avantageuses, avaient pris passage sur la goélette et nous avions tous liàte de poursuivre notre navigation interrompue. On ne pouvait point cependant partir sans patron. Notre attente devenait impatiente. Le subrécargue s'ac- { commodait seul de ce retard : il avait retrouvé une de ses maîtresse?.
Le troisième jour, vers quatre heures, le brisement de la mer, augmentant par degrés sur les grèves, indiquait que le vent s'était levé. Le capitaine revint enfin. On déploya les voiles, nous reprîmes la mer et le Port-à-l'Ecu que la Conception rasa légèrement, s'effaça dans le lointain, sous les ombres du soir.
Le canton offre toutes les espèces de raquettes, des opuntia, du gayac, de l'ébène, du grigri. On y trouve aussi des sources d'eau ferrugineuse et des salines naturelles qui donnent du sel d'une cristallisation régulière et très blanc.
La soirée était splendide. Une forte brise nous faisait voler sur la surface des eaux qui, resplendissantes de lumière, ressemblaient à un lac sans bord de métal eu fusion. L'ombre allongée de la goélette avec ses agrès, que la mobilité des flots variait, changeait, modifiait de la manière la plus fantastique, complétait ce tableau.
Connaissez-vous façon plus agréable de voyager que d'aller à la voile? Vous riez!.... Le négociant, désireux d'importer des jambons d'York ou du beurre de Nantes, doit à la navigation à vapeur l'avantage immense, j'en conviens, de les recevoir à temps pour répondre aux demandes de ses clients ; mais le touriste,
Avide seulement d'horizon et d'espace,
ne dit pas time is money. Il goûtera toujours les lentes