LES CÔTES DU NORD
Sa baie, éloignée de la pointe Majsi de la côte de Cuba, seulement de vingt-cinq lieues, est couverte par une presqu'île de 6,400 mètres de long sur 2,600 mètres de large. Les navires y sont en sûreté par tous les temps.
L'aridiié des terres environnantes repousse le cultivateur. Elles produisent cependant, à ce que l'on m'a dit, car je n'en ai pas mangé, d'excellents raisins et des figues savoureuses. J'ai vu tant de moutons dans la ville qu'on peut bien la surnommer comme Ithome dans l'antiquité : jiTjTepa (jiTiXwv. Je ne sais pas jusqu'à quel point il est vrai « que la rivière du Môle, qui procure de l'eau à toutes les maisons, en rend l'air fort sain, » ainsi que je l'ai lu dans la Géographie de Beaubrun Ardouin.
Notre navigation, sauf la chaleur, était charmante. La goélette voguait, tantôt rasant le flot de ses deux voiles, comme une mouette de ses ailes, et tantôt, glissant le long des hautes falaises, elle mêlait son mât aux arbres du rivage qu'une écume ondoyante frangeait d'argent.
Que faire pendant qu'on suit les côtes, à moins qu'on ne les regarde '? L'occasion est admirablement propice à cela.
Après le Cap-à-Foux et la Pointe-à-Perles, nous longeâmes la Plate-Forme. Cette forteresse naturelle, qui réunit tous les avantages que recherche le génie militaire, vaut la peine qu'on la décrive. C'est une longue chaîne de rochers qui trempent perpendiculairement dans la mer et dont le sommet forme un plateau sur lequel on pourrait facilement placer plusieurs batteries. Du côté de la terre, ces rochers, à pic comme la falaise, sont inaccessibles. L'espace de terrain qui s'étend derrière, couvert d'arbres, a reçu le nom de Jardin du Diable. Le gayac, le bois de fer, le bois à brûler, y sont abondants. Partout où le roc vif laisse à la végétation quelque place, on aperçoit des cierges épineux de différentes espèces qui croissent près-
!•'( LE PAYS DES NECrRES
que horizontalement ou du moins qui ne s'élèvent pas à uu pied et demi de terre, tandis que le nopal, arbuste des lieux arides, monte à plus de huit pieds et présente quelques cochenilles. Cà et là poussent des opuntia isolés.
Nous ne tardâmes pas à traverser la baie de Henné, laissant derrière nous le Petit- Paradis, hélas ! et l'Anse- Rouge.
Le Port-à-Piraent, qu'il ne faut pas confondre avec la bourgade du même nom que nous rencontrerons dans le Sud, se montra bientôt à nous. Ce village possède une source d'eaux thermales, appelée Eaux de Baignes. Du temps des colons, il y avait un établissement de bains. Beaucoup de malades que les médecins considéraient comme incurables, lui durent leur guérison.
Non loin des eaux de Boignes, dans un vallon fermé par deux montagnes, se cache Terre-Neuve, fondée avant la Révolution au milieu d'une commune fertile en café et en bois de construction. On y voit des mines de fer et de cuivre, dans lesquelles on a retrouvé des outils, ce qui démontre que les Espagnols les exploitaient. Des minéralogistes y ont découvert des particules de la variété de mica appelé or du chat ou sable doré. Il y a de remarquables grottes, décorées de stalactites et de stalagmites fort belles.
Après le Port-à-Piment, nous reconnûmes à la chute du jour, la Pointe-Corydon. La Conception, grâce au bon vent, fila de nombreux nœuds pendant la nuit. La brise continua de souffler le lendemain, mais le soleil, brûlant, monta vers le zénith et l'air devint chaud.
Je m'étendis sur le pont dans l'ombre projetée par les voiles et je dormais presque, lorsqu'une manoeuvre ayant changé leur position, je me trouvai sans abri. Je me relevai. La goélette doublait la pointe de la Pierre. J'aperçus un tohu-bohu bizarre et compliqué de maisons en bois et de
LES GONAIVES 95
halles en briques, disséminées sur une grève plate. Nous étions devant les Gonaïye?.
Cette ville, dont le nom est indien^ érigée en paroisse en 1738, n'était, avant la Révolution, qu'un petit bourg. Depuis elle a pris de l'accroissement, surtout par l'ouverture de sou port au commerce étranger, qui tire du coton et du café de sa plaine de vingt-quatre lieues carrées, bordée à l'Est par les Monts-Noirs et qu'arrosent l'Ester et la rivière des Gonaïves.
Son port offre un mouillage sûr aux plus gros navires.
Le seul édifice à visiter est l'église où Dessalines fut saci'é empereur. Elle est bizarrement décorée et paraît pimpante au premier coup-d'œil au voyageur habitué à l'aspect sombre des chapelles des villages d'Europe.
C'est aux Gonaïves que le libérateur d'Haïti, prédit par Rajnal, fut embarqué sur la Créole pour le Cap-Français par le général Brunet. Le Premier des Noirs, qui n'était en somme qu'un affreux coquin. Tartuffe et Mandrin fondus ensemble ' , habitait un canton de la paroisse de la Marmelade, appelé d'Ennerj en 1776, à la conclusion du traité des limites entre les Français et les Espagnols, sous l'administration du comte de ce nom. On y bâtit un bourg auquel la flatterie donna le nom de Louverture, parce que ce dernier s'était adjugé plusieurs habitations des alentours.
Veut-on connaître quels étaient ses sentiments à l'égard des blancs ? Lorsque la nouvelle des préparatifs en France d'une formidable expédition contre Saint-Domingue arriva au Port-Républicain, il dit aux officiers de son armée qu'il fallait exterminer les blancs. « Je veux, s'écria-t-il, qu'avant peu, l'on ne puisse trouver ici une parcelle de chair d'homme blanc, surtout de Français,
' Voir les Drames d'Ha'iti,
pour s'en servir comme remède, si c'était prescrit contre la maladie la plus grave. »
Le fait historique le plus important, dont le chef-lieu du département de l'Artibonite ait été témoin, est, sans contredit, la proclamation de l'indépendance d'Haïti, comme me l'a dit dogmatiquement celui de mes compagnons de traversée qui me l'a raconté.
Dessalines fixa au 1*"" janvier 1804 la déclaration solennelle de l'indépendance qu'il avait affirmée, ainsi que Pétion, dès sa prise d'armes d'octobre 1802. A la fin de décembre 1803, les généraux du Sud, de l'Ouest, de l'Artibonite et du Nord, se réunirent aux Gonaïves pour célélirer cette fête nationale. Chareron et les autres secrétaires du général en chef avaient été chargés de rédiger le fameux acte qui, « de même que la proclamation adressée au peuple pour lui faire part de cet événement capital, devait être fortement raisonné et écrit avec conviction. »
Après plusieurs jours d'incubation, Chareron et ses collaborateurs firent éclore un pastiche de l'acte de l'indépendance des États-Unis qui déplut à Dessalines, à cause de l'emploi trop fréquent, disait-il, des mots : droits, principes, justice. Boisrond-Tonnerre, comprenant sa pensée, s'écria : ft Tout ce qui a été fait n'est pas en har- » monie avec nos dispositions actuelles. Pour dresser » l'acte de naissance de notre liberté, il nous faut la peau » d'un blanc pour parchemin ; son crâne pour écritoire ; y> son sang pour encre et pour plume une bayonnette ! »
A cette sauvage sortie, Dessalines répondit : « C'est » justement cela. Boisrond, je vous charge d'exprimer » au peuple ce que je pense. »
Boisrond s'enferma dans sa chambre, où il passa toute la nuit du 31 décembre au P'" janvier à développer ses idées.
A l'aube, les tambours battirent la générale. Le peuple