PROCLAMATION DE L'INDÉPENDANCE
s'entassa sur la place d'Armes autour de l'autel de la patrie qu'ombrageait le palmier consacré à la Liberté.
Il était déjà sept heures et l'on ne savait pas ce qu'était devenu Boisrond-Tonnerre, sans lequel la cérémonie ne pouvait avoir lieu . On le chercha vainement dans toute la ville. Enfin quelqu'un eut l'idée de regarder par le trou de la serrure dans sa chambre. Une lampe brillait encore sur la table, et l'on dut réveiller d'un profond sommeil cet autre Tjrtée. Il se baigna à la hâte et se rendit au gouvernement.
Peu de temps après, les acclamations de la foule saluèrent l'arrivée sur la place d'Armes du cortège des généraux. A leur tête, Dessalines, tenant entre ses doigts enrichis de pierreries — l'expression est de mon conteur, — l'acte de l'indépendance, signé par tous ses illustres compagnons, 'brillait de tout l'éclat de son costume rouge, couvert de broderies d'or. Monté sur l'autel de la patrie, après avoir rappelé dans un discours fait en créole les cruautés exercées sur les indigènes par les Français, il s'écria : « Jurons de combattre jusqu'au dernier pour l'indépendance de notre pays. »
Les généraux, les troupes, le peuple, répétèrent ce serment patriotique. Alors Boisrond-Tonnerre lut, d'abord la proclamation adressée à la nation, ensuite l'acte de l'indépendance, qui furent publiés dans toute la République en même temps que l'élévation du général en chef à la dignité de gouverneur-général.
Le reste de la journée fut consacré, suivant l'usage, aux réjouissances publiques.
Nous séjournâmes cinquante-six heures aux Gonaïves, la ville aux larges rues, qui, blanches de sel, semblent toujour.i couvertes d'une gelée étincelant au soleil.
lY
L'Artibonite. — Petite-Rivière-de-l'Arlibonite. — Le naturaliste Descourlils, sauvé par la femme de Dessalines. — La Crêle-à-Pierrot. — Marie-Jeanne. — Marchand, — Le carabinier. — La princesse Célimène et le capitaine Chancy. — Saint-Marc. — L'assemblée coloniale. — P. Pinchinat. — L, Gabart. — La Gonave. — L'Archaie. — La Croix-des-Bouquets. — Les sources puantes. — Attentat contre Louverlure. — Affaire du Eornet.
A mesure que la Conception avançait, s'ouvraient de nouvelles perspectives et se présentaient de nouveaux points de vue. Des bourgades, de; ruines, des fleuves, des mornes, échelonnés sur la côte ; des îles, semées sur les flots, se montraient tour à tour. Je vis distinctement l'embouchure de l'Artibonite, Y Atiboniho des Indiens, le Nil d'Haïti, qui, du haut du Monte-Gallo, l'un des contre-forts du Cibao, où eUe prend sa source, se précipite à travers les rochers dans la savane de Guaba, entraînant avec elle le Libon à droite et le Rio-de-Canas à gauche ; creuse son lit entre le Loma del Peligro et le mont Honduras ; emporte en courant la Rivière des Indiens, le Guajamuco et la Rivière du Fer-à-Cheval ; passe entre le Morne-au-Diable et le Mont-Garry, qui lui font un arc de triomphe ; traverse la plaine de Saint-Marc, cette Vega Real en petit, et repliée à chaque instant sur elle-même pendant soixante lieues, comme un gigantesque
L ARTiBONiTb; yy
serpent aux larges squames bleues, lassée de ces longs détours, heureuse de trouver le repos, se jette sans regret dans la mer, près de la Grande-Saline.
Sur la rive droite de l'Artibonite, à cinq lieues de la mer en ligne directe, et à deux cents mètres du fleuve, au bord d'un de ses affluents, on trouve un village qui a pris le nom du petit et du grand cours d'eau : Petite-Rivièrede-l'Artibonite.
C'est dans ce village qu'en 1794 le commissaire civil Polverel fit arrêter le chef de ban'iO Guiambois qui conspirait en faveur des Espagnols et voulait leur livrer l'Artibonite. Plus tard Lully y tailla en pièces Blanc Cassenave et sa horde de nègres appelés Congos tout nus. Blanc Cassenave était un mulâtre, à la solde de l'Espagne, ivrogne et féroce, qui buvait du sang dans un crâne. Un autre Artibonitien, un nègre, Cotro, indigné des massacres ordonnés par Toussaint-Louverture, prit les armes. Dessalines l'invita à une entrevue. Sur la foi de ses promesses, Cotro se rendit au rendez-vous. On l'assassina, et ses membres furent jetés dans le fleuve.
En 1802, lorsque Toussaint-Louverture porta la guerre dans le Nord, il remit le commandement de la Petite-Riviére-de -l'Artibonite à Dessalines. Apprenant que le géuéx'al Leclerc allait attaquer l'Artibonite, celui-ci fit battre la générale. Les blancs des Gonaïves se cachèrent dans les fours, dans les jardins de cannes, sous des lits, sous des branchages. Mais l'indigène avait le flair du tigre. Il les découvrit partout. Ces malheureux furent conduits hors de la ville, garrottés et presque nus. Dessalines fi-appa trois coups sur sa tabatière. C'était le signal. Les soldats tirèrent eur le groupe.
Pendant que les plaintes déchirantes de ceux qui n'étaient que blessés épouvantaient les habitants, deux jeunes Français se précipitèrent dans la chambre de
Universlta,
CANADIANA Oftavient*» ^
la femme de Dessalines, en ce moment à la Petite-Rivière, en lui disant : « Madame, de grâce, sauvez-nous! »
Pleine d'humanité, M.^^ Dessalines n'avait jamais laissé passer l'occasion de faire une bonne action. Pourtant elle eut un moment d'irrésolution. Elle se voyait menacée de la colère de son mari. Les instants étaient précieux. Le retard le plus court compromettait la vie des deux suppliants. On entendait les voix bruyantes des officiers de l'état-major de Dessalines qui approchait : « Cachez-vous sous le lit », dit-elle avec énergie. Presque en même temps, Lamartinière, Bazelais, Laurette, entraient dans la chambre. « Chaque goutte du sang des blancs, leur disait Dessalines, donne à l'arbre de la liberté une nouvelle vigueur ». Appuyés au lit, ils s'entretenaient des ressources de Toussaint-Louverture, quand tout à coup un fort éternument éclate dans la chambre, malgré l'effort fait pour l'étouifer. « Eh quoi! s'écria Dessalines, y aurait-il un blanc caché ici ? » Les officiers regardèrent sous le lit et virent les deux jeunes gens. Ils percèrent de plusieurs coups de sabre celui qui était devant. L'autre fut tiré par les pieds. M"^° Dessalines se jeta aux genoux de son mari, disant avec un accent capable de toucher un cœur d'airain. « Grâce ! grâce ! Messieurs, criez grâce avec moi ! c'est un médecin; ne le tuez pas : il peut nous être utile ». Dessalines ne l'écoutait point. Elle se cramponne à son cou, demandant, les larmes aux yeux, la vie de cet infortuné. Il la repousse avec brutalité, répondant : « Il mourra ». Elle tombe évanouie. Les officiers, émus par ses instances courageuses, unissent leurs supplications aux siennes. Le Français fut sauvé. C'était un naturaliste, Descourtils. Envoyé, en 1801, à Saint-Domingue, par une société savante, pour étudier les plantes et les minéraux du climat, il a publié La Flore des Antilles.
Au sud-est de la Petite-Rivière-de-l'Artibonite, sur la
LA CBETE-A-1'IERROT 101
même rive, à deux cents pieds d'élévation, on voit la Créte-à-Pierrot, sur laquelle se dresse un fort construit par Laplaine Sterling et Guy l'aîné, à l'époque de leurs démêlés avec Borel et ses saliniers, qui reçurent des couronnes coloniques pour avoir traqué les affranchis. Prise dans son ensemble, cette fortification, à laquelle conduit une montée insensible, a cent pieds de longueur. Elle est rectangulaire et à redan .
A l'arrivée de l'expédition française en 1802, Dessalines y mit une forte garnison et l'arma de douze canons. Ces préparatifs étaient à peine terminés, lorsque des éclaireurs lui annoncèrent que Rochambeau, venant du Mirebalais, avait pénétré, guidé par quelques indigènes, dans les mornes du Calios. Laissant aussitôt le commandement du fort à Magny et à Lamartinière, il s'engagea dans ces montagnes avec trois cents hommes afin d'arrêter quelque temps au milieu de ces Thermopyles haïtiennes les troupes de la métropole.
Lamartinière et Magny, craignant d'être attaqués d'un moment à l'auti'e, ordonnèrent à un officier, qui avait leur confiance, de veiller et de donner l'alarme dès qu'il apercevrait les ennemis. Cet officier, en faisant sa ronde, trouva un poste assoupi. Il fit bayonnetter le sergent sur place et demanda aux soldats si c'était de la sorte qu'on montait la garde. Dans la nuit des cultivateurs vinrent au fort : ils avaient vu les Français. En effet, à l'aurore, les échos des mornes répétèrent les crépitations sèches de la mousqueterie. Une colonne française, après avoir culbuté Dessalines, traversait l'Artibonite, et, ne rencontrant aucun autre obstacle, s'avançait hardiment pour enlever la Crête-à- Pierrot à la bayonnette.
Une vive canonnade l'arrêta au bord des fossés, tandis que la fusillade éclatait à l'est du fort. Quelques centaines d'indigènes escarmouchaient avec les chasseurs français.
lOC LB PAYS DES NÈGRES
Le feu cessa par degrés. Quatre cavaliers entrèrent dans le fort à bride abattue. C'étaient Dessalines, Bazelais, Laurette et Roux.
— Que font ces hommes autour de cette pièce? demanda le premier à Magny.
— Général, ils la transportent dans l'embrasure qui domine la Petite-Rivière.
— Moidié ' / quelle lenteur. . . .
Dessalines fait un geste d'impatience et la pièce vole à sa place. Soudain on entend des cris :
— Un espion ! un espion!...
Un nègre, porteur d'une proclamation adressée à la garnison par le général Boudet, proclamation qu'il avait cachée dans son catogan, est conduit à Dessalines, qui le poignarde de sa propre main, sans l'interroger.
Cependant les autres divisions françaises s'étaient mises en marche.
Le 12 mars, ayant fait sauter en passant un dépôt de poudre enfoui par Dessalines dans l'habitation Ducasse de Plassac, sur laquelle s'étaient armés en 1790 quatre-vingts mulâtres, refusant d'ajouter -à la formule du serment civique la promesse de toujours respecter les blancs, elles s'arrêtèrent à portée de canon de la Crête- à-Pierrot.
Du haut du fort, Dessalines les vit, aux premiers rayons du soleil, se déployer dans la savane. Il s'assit auprès de la poudrière et réfléchit quelques instants. Puis, sortant brusquement de sa rêverie, il saisit une torche enflammée et dit en l'approchant d'un caisson :
— Je ne veux garder avec moi que les braves ; nous serons attaqués avant midi. Que ceux qui veulent redevenir esclaves des Français sortent du fort et qu'ils restent autour de moi ceux qui veulent mourir en hommes libres —
' Juron particulier à Dessalines,
LA CRETE-A-PIKKROT 103
La garnison répondit unanimement :
— Nous mourrons tous pour la liberté I
— Si les Français, continua Dessalines, pénètrent dans cette enceinte, Moidié! je vous ferai sauter.
On attendit l'attaque avec impatience.
Arrivée à deux cents mètres environ de la Crête-à- Pierrot, la division Boudet fit halte. Quatre cavaliers s'avancèrent jusqu'aux fossés et examinèrent avec scrupuleuse attention le fort qui paraissait abandonné. Dessalines avait fait mettre ses soldats à plat ventre. Avec Magny et Lamartinière, il suivait les mouvements de l'ennemi. Les quatre cavaliers se retirèrent. L'un d'eux revint au galop, tenant à la main un pli cacheté. Il demanda à le remettre à Dessalines. Pour toute réponse celui-ci pointe un canon et commande : feu ! La mitraille emporte le parlementaire en lambeaux.
Aussitôt la division française s'ébranle; on sonne la charge ; l'attaque commence.
Le brillant panache qui ornait le front de DessaUnes, attirait les coups des assaillants. Le bras nu comme la lame de son sabre, il frappait d'estoc et de taille, tuant tous ceux qui l'approchaient.
Les Français firent d'incroyables efforts pour s'emparer des redoutes, mais l'artillerie les repoussa. A la nouvelle de cet échec, le général Leclerc quitta le Port-Républicain et prit la direction du siège. Pamphile de Lacroix remplaça les généraux Boudet et Dugua, blessés dans le premier combat.
LeSj opérations traînaient en longueur. Dessalines, quoique malade, sortit du fort, ne s'y croyant pas en sûreté, et courut dans les communes voisines, où il pouvait rassembler encore quelques soldats.
— Examinez, dit-il à Lamartinière avant de partir, cet anneau que je porte au médium. Lorsqu'un de mes officiers
VOUS le présentera, vous battrez en retraite. Jusque-là tenez bon...
Il s'élança sur son cheval et disparut, suivi de Bazelais et de Laurette. A Plassac, il ne retrouva pas ses munitions que le général Boudet avait fait sauter comme on le sait déjà. Cette circonstance hâta l'évacuation de la Crêteà-Pierrot. La garnison manquait de poudre.
Cependant elle résistait toujours. Une griffe d'une beauté brûlante et d'une intrépité au-dessus de son sexe, native du Port-Républicain, Marie-Jeanne, la maîtresse de Lamartinière, l'exhortait à s'ensevelir sous les ruines. Armée d'un sabre et d'une carabine, cette terrible amazone prêchait l'exemple.
Pétion, qui servait alors sa patrie, dirigeait le bombardement. Toutes les fois qu'un projectile tombait dans l'enceinte du fort, les assiégés qui connaissaient la justesse du pointage de l'adjudant-général, criaient : C'est Pétion ! gare Pétion !
Enfin, dans la matinée du 24 mars, un vieux nègre boiteux, arrêté aux avant-postes par les soldats qui le prenaient pour un espion, fut amené devant Leclerc qui le questionna. Il répondit par des bêlements. Le capitainegénéral crut avoir affaire à un idiot et le renvoya. Notre nègre se dirigea clopin dopant vers l'Artibonite, se jeta dans le fleuve qu'il traversa sans difficulté, tantôt disparaissant, tantôt reparaissant. Lorsqu'il eut atteint la rive opposée, il fit plusieurs bonds, agile comme un cabri, dansa la chica, invectiva les postes avancées et s'élança vers la Crête-à -Pierrot où il présenta à Lamartinière l'anneau de Dessalines. C'était l'ordre d'évacuer le fort, ce que les restes de la garnison firent à la faveur de la nuit.
Le siège de la Crête-à-Pierrot doit être regardé comme un des faits d'armes les plus mémorables de notre guerre de l'indépendance, dit l'historien haïtien Madiou,
DKSSALINES-VILLE 105
La Crête-à-Pierrot n'est plus qu'un poste militaire ruine et mal gardé.
Il faut que je vous parle à présent de Marchand et d Dessalines. Rassurez-vous : c'est tout un.
La prédilection de Dessalines par la plaine de l'Artibonite, théâtre de ses exploits, le porta à y établir sa résidence, lorsqu'il eut été fait empereur. En 1804, il transforma l'habitation Marchand, placée à l'entrée des gorges du Cahos, en une ville qui s'appela de son nom Dessalinesville. La population des quartiers circon voisins travailla à la construction des maisons et les fortifications, commencées pendant la guerre contre la métropole, furent promptement terminées. C'est là, selon les uns, et selon d'autres, plus tard, au siège de Santo-Domingo, que les soldats, pour se délasser, composèrent un chant et une danse, le carabinier, espèce de pyrrhique qui ne tarda guère à passer des îamps dans les salons haïtiens. Sur le versant méridional le la montagne qui domine la nouvelle ville, on voit enîore six forts : La Source, CuWuté, Décidé, Innocent, Ecrasé, Fin du monde, où Bedouet fut enfermé. Tout )rès de Marchand, à Baurin, habitation arrosée par la ridére de la Courte-Haleine, on installa une manufacture de )oudre, afin de ne pas en manquer, si les Français bloquaient l'île.
Sa capitale achevée, Dessalines, se reposant dans sa 3rce, songea sérieusement à unir, chose difficile, les nègres t les mulâtres. Pour cela il se proposa de donner en maiage à Pétion, qu'il appelait pa^^a au bon cœur, sa fille îélimène. Caressant ce projet, il partit de Marchand pour î Port-au-Prince. Au portail Saint-Joseph, il fit un accueil lein d'affabilité au gendre de ses pensées, venu à sa ren- Dntre.
Le lendemain, il y eut audience au palais. L'Empereur jçut dans ses appartements privés Pétion et plusieurs
100 I.K l'AYS DKS >EGRES
autres intimes. Il leur dit que son désir était de voir le peuple haïtien se bronzer par la fusion des mulâtres et des nègi'es, et qu'il allait donner l'exemple en mariant sa fille à Pétion.
Celui-ci fut tout à fait décontenancé. Un de ses aides-dccamp, qu'il affectionnait d'une façon particulière, le capitaine Chancy, neveu de Toussaiut-Louverture, lui avait fait des confidences : la princesse Célimène, éperdument éprise du jeune officier, s'était rendue à ses supplications amoureuses.
Il répondit à l'empereur qu'il était très flatté delà préférence, mais qu'il se trouvait dans la nécessité de refuser cet excès d'honneur, n'ayant aucun penchant pour la vie conjugale.
Le vrai motif de ce refus fut connu quelques jours après.
Dès 1802, le capitaine Chancy, bel officier de vingttrois ans, avait inspiré de l'amour à Célimène. Partageant sa passion, il l'appelait, à la cour de son oncle, sa fiancée, disant souvent à Dessalines qu'il serait son gendre un jour. Celui-ci voyait d'un œil favorable, à cette époque, les assiduités du neveu du gouverneur auprès de sa fille. Fait empereur, il se prononça contre cette alliance, déclarant que son sang ne se mêlerait jamais à celui de Toussaint^ L'Ouverture.
Toutes les fois que Pétion expédiait des dépêches à Ma: chand, c'était Chancy qui les portait. Ses voyages d Port-au-Prince à la capitale devinrent plus fréquents continua clandestinement ses relations avec son impérialt amoureuse, si bien qu'elle devint enceinte.
Lorsque Dessalines eut connaissance de la chose, il en. tra dans une telle exaspération que ses familiers n'osaient plus l'approcher. Roulant avec rapidité la main autour de sa tête, ce qui était chez lui l'indice d'une grande surexcir