LE CAPITAINE CHANCY 1Û
tatiou, il formait mille projets de vengeance, et n'en trouvait aucun d'assez horrible.
Mentor, son conseiller, qui ne laissait jamais passer l'occasion de le pousser au mal, se hasarda à lui dire :
— Sire^ je ressens toute votre douleur. Un mulâtre seul pouvait avoir la témérité de porter le déshonneur dans l'auguste famille de Votre Majesté. Jamais un de vos sujets noirs n'eût eu la pensée d'un tel crime. Cet affront ne peut être lavé que par du sang.
Saget, honorable habitant de l'Artibonite, qui avait sauvé la vie à Dessalines, dans un engagement avec les Français, vint aussi lui porter ses condoléances :
— Sire, dit-il, nous partageons tous votre douleur. Mais l'affront que Votre Majesté a reçu n'est pas irréparable.
L'empereur se leva pour le chasser.
— Pardon, Sire, continua Saget, non ; il n'est pas irréparable. Donnez la main de la princesse au capitaine Uhancj.
— Moutié! il ne l'épousera pas ! jura Dessalines avec fureur.
Peu de jours après cette scène, il envova en mission au Port-au-Prince le capitaine Daran de son état-major avec ime compagnie de di^gons commandée par Prophète.
Ces deux officiers, laissèrent leurs hommes à la Source- Matelas, distante de sept lieues de la ville, où ils entrèrent seuls. D'après les instructions qu'ils apportaient, le commandant de l'arrondissement, ce fameux Germain Frère, qui se coiffait d'un bonnet à poil sur lequel il avait écrit : mort aux Français, appela à son bureau le capitaine Chancy, auquel il annonça qu'il allait être envoyé à Marchand.
En attendant, il le tint en prison.
Aussitôt que Pétion apprit le sort de son aide-de-camp, il lui fit passer dans un garde-manger ses pistolets de po«he.
L'empereur persistant à refuser la main de sa fille, il n'avait plus qu'à se suicider pour éviter le supplice.
Dans la nuit qui suivit, les sol lats de garde accoururent au bruit d'une détonation dans la cachot du jeune prisonnier.
Cliancy avait cessé de vivre.
M. Liautaud-Ethéart a fait de ce tragique ' événement un drame intitulé : La Fille de U Empereur, dans lequel la princesse, apprenant la mort de son amant, dit à son père : « Sire^ vous avez tué le père de mon enfant... »
Le vingtième jour après notre départ du Cap-Haïtien, l'aurore embellissait les cieux, lorsque la goélette entra dans le Canal de Saint-Marc, qui sépare Haïti de la Gonave, l'ancienne Guanaho on Guanavana des Indiens du Xaragua, dont elle devint le dernier asile après le supplice d'Ana-Kaona '*.
Quand nous eûmes doublé la Pointe-du-Diable, Saint- Marc se présenta à nous.
Fondée en 1716, cette ville ne fut d'abord qu'une agglomération de maisons sans ordre, séparées par des rues étroites et irrégulière.3. Elle grandit peu à peu. Avant 1791, c'était une des plus jolies cités de la colonie. Ses rues ont trente, quarante-huit et soixante pieds de largeur. Les carrières qu'on trouve aux environs ont permis de construire les maisons en pierre de taille. Parmi les ruines qui bordent le rivage au nord, j'en ai remarqué une surtout, celle qu'on appelle maison Saint-Macary. Au clair (le lune, elle fait l'effet des restes d'un temple grec.
Saint-Marc a vu se réunir dans ses murs, le 25 mars 1790, les 212 membres de l'Assemblée coloniale, sous la pré-
1 Voir dans les Romans exotiques la nouvelle historique portant ce •inême titre.
* Voir Los liidios ou la Découverte de V Amérique.