‹ Le pays des nègresChapitre 35 sur 114 · VOL DES FONCTIONNAIRES · texte numérisé non relu

VOL DES FONCTIONNAIRES

Tous ces crimes inutiles étaient-ils le résultat de la crainte d'une nouvelle invasion que Dessalines croyait certaine ?

Dans cette prévision, il avait formé à Marchand un dépôt d'armes et de munitions. L'arsenal était garni de 50,000 fusils, 50,000 briquets, 5000 sabres de cavalerie, de nombreuses pièces de rempart et de campagne et de deux millions de livres de poudre. On commença dès 1805 à en fabriquer près de Marchand, à Baurin. Des officiers polonais qui, restés dans l'ile après le désastre du corps expéditionnaire, avaient passé du service de la France à celui d'PIaïti, dirigeaient la fabrication. Outre cette manufacture, Dessalines projetait d'établir plusieurs fonderies, sur les difierents points de l'Empire, lesquelles l'auraient mis en état de se passer des armes et des munitions tirées jusqu'alors de l'étranger. On fit venir des Etats-Unis un assez grand nombre de bons ouvriers.

Tout avait une apparence de prospérité matérielle. Le commerce était florissant. Les ports ouverts étaient fréquemment visités par des navires anglais, américains, danois.

Chaque commandant militaire dans son département, dans son arrondissement ou dans sa commune, était maitre absolu. Il avait de fait droit de vie et de mort sur ses administrés. Les commandants de place remplissaient les fonctions de juges. Les administrateurs des finances n'osaient rien leur refuser. Ils retiraient du Trésor de fortes sommes sans même en donner reçu. Ils toléraient la contrebande quand on leur donnait quelques parts secrètes dans les bénéfices. Les mulets de l'Etat, malgré un arrêté de l'empereur, servaient à leurs besoins particuliers. Dans beaucoup de communes, ils s'appropriaient en souverains le quart des subventions en nature déposé dans le magasin de l'Etat.

Pendant que les hauts fonctionnaires, civils et militaires, faisaient de la sorte une fortune aussi rapide que scandaleuse, le peuple, principalement celui des campagnes, foulé à l'excès, portait tout le fardeau de l'Etat. Le plus petit larcin, commis par un habitant, était toujours puni de mort, et le coupable expirait sous les ' coups de bâton des soldats, qui remplissaient le triste office de bourreaux. Aussi, avec ce régime terrible, l'agriciîlture était en plein développement, quoique les habitants fussent toujours employés en foule à l'achèvement des fortifications intérieures. Les femmes de corvée chantaient un carabinier dont le refrain était : « L'Empereur ménagé maman pitiies ».

La plaine de l'Artibonite se couvrait de cotonneries. Les sucreries incendiées pendant la gueiTe, étaient relevées. La culture du café n'était pas négligée. On exporta 30,870,114 livres de cette denrée, sans tenir compte de la quantité, presque égale, sortie par contrebande.

Tout cela était le résultat de l'administration d'un homme qui n'avait rien appris. Dessalines ne savait pas même lire. Il n'avait pas eu le faculté de s'instruire, mais si l'on n'exige pas d'un Chef d'Etat qu'il soit le Pic de la Mirandole de son temps, on lui demande au moins qu'il ait de la dignité, qu'il se tienne à l'abri du ridicule.

Tel n'était pas le cas de Jacques P"". Un administrateur, accusé de prévarication, fut mandé à la capitale pour faire approuver ses comptes. Dessalines lui ordonna de repasser ses calculs à haute et intelligible voix devant son état-major. A la fin de plusieurs colonnes successives, le fonctionnaire obtint des zéros et retint naturellement les unités, comme l'indique Barème. DessaUnes, sans le laisser achever, s'écria : « Je ne m'étonne pas que vous ayez été dénoncé puisque, moi présent, vous osez tout retenir, et ne laissez à l'Etat que les zéros. »

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