‹ Le pays des nègresChapitre 36 sur 114 · IGNORANCE DE DESSALINES · texte numérisé non relu

IGNORANCE DE DESSALINES

Il le destitua sans autre explication.

Toujours à cause de l'ignorance de l'empereur, Inginac faillit tomber en disgrâce. Une femme, à laquelle il avait refusé de la mettre en possession d'un bien qu'elle réclamait sans présenter de titre de propriété, lui avait dit des injures, et il l'avait mise à la porte en lui jetant l'épithète de Messaline. Celle-ci fit le voyage de Marchand et dit à l'empereur que le directeur des domaines l'avait appelé une Dessalines. Si Inginac ne fut pas jeté dans un cachot, c'est que le général Bazelais parvint à faire comprendre à S. M. ce que l'on entend par une Messaline.

Voilà pour ses qualités intellectuelles et son esprit; maintenant, voici pour son cœur et sa sensibilité.

Attiré un jour par les menaces que se faisaient deux officiers en querelle, Pontu, ancien partisan de Rigaud, et Laurore Gabart, capitaine dans la 4*' demi-brigade, l'empereur mit la tête à la fenêtre et leur commanda de se battre de suite. Ces deux officiers se mirent en ligne à vingt pas de distance et avancèrent l'un sur l'autre en déchargeant leurs pistolets. Pontu, atteint, tourne sur luimême et tombe. Dessalines, qui paraissait jouir vivement du spectacle de ce duel improvisé, s'écrie : « Quelle belle pirouette ! » Et Bigot, ancien officier du Sud, revenu naguère dans l'île, connaissant ses sentiments à l'égard de l'antagoniste de Toussaint-Louverture, pour le flatter ajouta cette réflexion : « C'est ainsi que crève un rigaudin ».

Une autre fois une femme lui porta plainte contre un officier général. Pour toute réponse, Dessalines ordonna de la passer aux verges. Le capitaine de service au palais fut au désespoir : la plaignante était sa mère.

Les officiers de l'état-major général, quoique habitués à des scènes horribles, étaient touchés jusqu'aux larmes. L'infortunée, placée entre deux haies de soldats armés de

lianes, avait la mort devant les jeux. Charlotin Marcadieux, le seul qui osât dire la vérité à Dessalines, se précipita dans la cour du palais au moment où il commandait aux soldats : Exterminez-là . — Arrête, monstre, cria-t-il; serais-tu capable d'ordonner la mort d'une femme innocente? Tu as mis les choses dans un tel état que bientôt je serai forcé de me faire tuer pour toi. Dessalines rentra dans ses appartements sans répondre. Marcadieux mit la femme en liberté.

On doit cette justice à Dessalines de constater les efforts qu'il a faits pour rapprocher les nègres et les mulâtres, lorsque, comprenant que la rivalité des castes, mettait en péril la nationalité haïtienne, il voulut éteindre jusqu'au dernier brandon de discorde par des moyens qui n'étaient pas toujours bons, il faut bien le dire, à atteindre le but proposé.

Ainsi le colonel Giles Bambara, convaincu d'avoir tenu des propos hostiles aux mulâtres, dans les mornes du Petit- Goàve, fut mis dans un cachot. Il y mourut.

Au Port-au-Prince, deux officiers nègres, Michel Tendant et Bastion, se prirent de querelle sous la galerie de l'église, devant Chervain et Bedouet, mulâtres. Celui-là aurait dit : « Allons-nous en. Cela ne nous regarde point. Ne mettons pas le doigt entre l'arbre et Técorce, » Tendant dénonça Bedouet, qui était commandant de place, pour n'avoir pas puni Chervain à propos de ces paroles. Dessalines les appela tous les deux à Marchand. Dès qu'ils furent introduits auprès de l'empereur. Tendant se jeta à ses pieds, implorant justice. Dessalines le releva et donna ordre de conduire de suite Bedouet au fort Fln-du-monde. Celui-ci, qui n'avait point été entendu, éclata en récriminations :

S. M. connaissait assez ses sentiments pour ne pas le condamner sans l'entendre ; depuis quelques temps, Elle

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