‹ Le pays des nègresChapitre 37 sur 114 · CORRUPTION DES MŒURS · texte numérisé non relu

CORRUPTION DES MŒURS

écartait ses vieux compagnons d'armes, ceux qui avaient partagé, dans les bois, dans les mornes, ses fatigues et ses dangers, pour accueillir de vils flatteurs qu'on n'avait jamais vus nulle part, avant l'expulsion des Français. « Montrant du doigt avec hardiesse les hommes qui étaient auprès de Dessalines, il ajouta : « De tous ceux qui vous entourent it n'y avait avec vous, pendant la guerre, que Bazelais, Roux, Diaquoi et Marcadieux. »

L'empereur, irrité davantage par ces paroles, le fit traîner en prison où il demeura un mois. L'impératrice, qui avait assisté à cette scène, finit par obtenir sa grâce en disant à S. M. qu'EUe devait profiter de ces vérités. Bedouet fut réintégré dans son commandement; Michel Tendant de lieutenant passa chef de bataillon dans la 12® demi-brigade.

Dessalines, qui domptait son peuple, ne pouvait maîtriser ses passions ni celles de ses favoris. Il se laissait aller à toutes sortes de débordements. Il faisait un usage immodéré de liqueurs fortes. Dans chaque ville il entretenait des maîtresses, agents secrets de sa politique que le trésor public payait. Il employait toutes les séductions pour vaincre les résistances des femmes entourées d'une certaine considération. La corruption était si grande que beaucoup allaient au-devant de ses désirs. Loin d'être honoré, le mariage était presque un objet de dérision. La plupart des grands dignitaires étaient placés, c'est-à-dire vivaient publiquement en concubinage. Plusieurs se donnaient le luxe de la pluralité des femmes.

Sous Toussaint-Louverture, les coffres de l'Etat étaient ceux du gouverneur-général; sous Dessalines, ils furent ceux de l'empereur avec cette diôerence, toutefois, que Toussaint s'était réservé le droit de dilapider, et, qu'à la façon du lion de Phèdre, il gardait tout pour lui, tandis que Dessalines, moins glouton, disait aux administrateurs :

« Plumez la poule ; mais prenez garde qu'elle ne crie : », ce qui signifie : « Faites votre fortune au détriment de l'Etat ; mais tremblez, si la voix publique vous dénonce. »

Pour rétablir l'ordre dans les finances, quand il j eut par trop d'abus, il envoya chaque année le ministre vérifier la comptabilité des administrateurs. Il ne pouvait, en effet, s'en rapporter qu'à Vernet, qui lui-même était mené par Vastey, le chef de ses bureaux. Celui-ci, dans une de ses inspections, s'arrêta à Léogane. Les livres de l'administrateur chez lequel il était descendu et qui l'avait parfaitement traité, étaient très irrégulièrement tenus ; mais, en sortant du bain qu'on lui avait préparé avant son départ, il aperçoit sur la table un rouleau de doublons, et son rapport fut favorable à un hôte qui faisait si bien les choses. Il fit révoquer d'autres fonctionnaires dont les livres étaient en règle.

Ceux-là avaient négligé de lui faire un présent.

Vernet est représenté comme un homme très borné et incapable. Il est à croire qu'il l'était. Dessalines disait de lui : « Mon pauvre compère ne s'occupe qu'à faire de bons déjeuners et sa partie de bête ; il s'en rapporte à Vaste j, dont la bourse se remplit chaque jour. » Pourtant, après l'avoir choisi pour ministre, il lui conservait sa confiance, et ne prenait à l'égard de Vastej, qu'il aimait aussi, aucune mesure de rigueur. Mais un souverain est responsable des maux que ses sujets endurent par sa faute, et le dérangement des finances et les abus de l'administration , auxquels il ne remédiait point, aliénaient les cœurs. Il perdit bien vite dans l'esprit de ses contemporains, qui lui devaient certainement en partie leur indépendance, tout ce qu'il avait fait pour eux de grand, de mémorable^ et il n'est pas étonnant que le peuple, souvent féroce, ait déchiré son cadavre après son assassinat, comme vous le verrez plus loin.

YI

La capitale. — Le tremblement de terre de 1770. — Pétion, enfant, échappe à la mort. — Le Port-au-Prince devient la ville du feu. — Souvenirs historiques : Pompons blancs^ Pompons rouges, Pompons jaunes. — Praloto, la Martin. — Assassinat du colonel de Mauduit. — Beau trait d'un esclave. — Mort de Praloto. ■ — Polverel et Sonthonax au Port-Républicain. — La Guillotine. — Tentative du Commodore Ford pour s'emparer de la ville. — Ferme attitude de Sonthonax. — Halaou et les nouveaux libies. — Le combat des Trois-Rigoles. — Luttes intestines. — Bébé Coutard, — Sir Charles Grey prend le Port-Républicain. — Escarmouche. — Traité entre l'Anfrleterre et L'Ouverture. — Le capitaine-général Leclerc vient au Port- Républicain. — Rochambeau emprunte ses mises en scène à Lucrèce Borgia. — Le général Lavalette livre le Port-Républicain à Dessalines. — Les Vêpres haïtiennes. — Le P. Lecun et son sofa.

Voici, au fond d'un golfe profond, sur des grèves basses, la capitale d'Haïti, vaste agglomération de cases de bois et de halle? ou fire-pyoofs en briques, dressées, à côté d'amas de ruines, le long de rues larges, se coupant à angle droit, mais sans noms, sans numéros, véritable labyrinthe où l'étranger s'égare et se perd.

Des mornes, rangés en cercle derrière la ville, étendent vers elle leurs pentes où l'on distingue de nombreuses habitations qui ressemblent de loin à des fleurs blaaches, répandues sur le gazon vert foncé. Le plus haut de ces mornes porte, comme un diadème, le fort Alexandre, du haut duquel la vigie signale les navires qui viennent au port. C'est sous ce fort, construit par lui en 1804, que

Pétion est enterré. Depuis les halles les plus rapprochées de la mer, sur les quais, jusqu'aux warves, le terrain est plat, entrecoupé de rigoles, couvert d'objets et de débris de toute sorte.

Appelée V Hôpital par son fondateur, M. de la Caze, en 1749, cette ville doit le nom de Port-au-Prince, suivant Charlevoix, à M. André, commandant du vaisseau le Prince, qui y aborda en 1706, et, au dire du comte d'Estrée, aux ilets du Prince, situés dans sa rade.

Les affranchis, en butte aux vexations des petits blancs, firent, en 1793, du Port-au-Prince, Port-aux-Crimes . A son tour, Polvérel changea ce nom en celui de Port- Répuhlicam, lorsqu'il eût fait signer aux planteurs la déclaration de la liberté de leurs esclaves. En 1806, Christophe, en guerre avec Pétion, l'appela de nouveau Portaux-Crimes ; en 1811, elle reprit la dénomination de Portau-Prince.

Sa position topographique, favorable aux relations avec les quatre départements; sa proximité de la riche plaine du Cul-de-Sac, dont les produits alimentent ses marchés, furent les motifs de la préférence qui lui a été accordée, au préjudice du Cap. On évalue sa superficie, y compris les places et les édifices publics, à neuf cent soixante mille mètres carrés, divisés en cent et un îlets inégaux. Les rues, au nombre de vingt-six, sont larges de trente à trente-trois mètres, mais mal entretenues. Les ménagères en font l'égoùt collecteur des balayures de leurs cuisines.

Aussi dit-on qu'elles sont cacadaynisées.

Pour pénétrer dans les maisons, on est obligé de passer des ruisseaux, où croupissent des eaux infectes, sur des passerelles vermoulues, si peu sûres que, sous les pas, elles semblent crier de passer à côté. Si la pluie vous surprend au milieu de la rue, gardez-vous bien de quitter la chaussée pour chercher l'abri des galeries. L'élévation du sol, qui

Page 1