‹ Le pays des nègresChapitre 40 sur 114 · SOUVENIRS HISTORIQUES · texte numérisé non relu

SOUVENIRS HISTORIQUES

une porte dérobée, était allé attendre sur une habitation à trois lieues du Port-au-Prince, le dénouement de cette affaire.

M. de Mauduit, amené seul au Comité, qui siégeait dans une maison de la rue du Centre, près de la rue des Fronts- Forts, en face de la maison Bouzy, déclara qu'ayant toujours agi dans l'intérêt de la patrie, il ne ferait pas l'amende honorable qu'on exigeait de lui.

— A la lanterne, l'aristocrate!...

A ce cri poussé par une foule irritée, le gentilhomme, toujours ferme, répondit par un sourire de mépris. Les mégères, qui entouraient la Martin, enivrées de fureur, se jetèrent sur lui, et un sapeur de son régiment, fidèle encore la veille, lui trancha la tête qu'on promena dans la ville au bout d'une pique. Son corps fut, en outre, dépecé, et la Martin coupa avec des ciseaux ses parties sexuelles qu'elle emporta en guise de trophée.

Après cet acte de sauvagerie, la populace se rua à l'église où un Te Deum fut chanté avec pompe. Le soir on illumina et les navires en rade, tout pavoises, lancèrent des fusées si nombreuses qu'on eût dit d'une pluie d'étoiles.

Un nègre du nom de Pierre, esclave de M. de Mauduit, rassembla les membres de son maitre dispersés dans les différents quartiers et les enterra près du cimetière. Les révolutionnaires avaient défendu au clergé de l'inhumer en terre sainte, voulant que son cadavre devînt la pâture des chiens et des pourceaux. Pierre s'agenouilla, son pieux devoir accompli, sur la fosse comblée, fit une prière, et se brûla la cervelle.

Ne dirait-on pas un des traits rapportés par Valère- Maxime?

Le Port-au-Prince resta à la discrétion de Praloto. Les affranchis de l'Ouest l'assiégèrent, mais inutilement. Ceux de Jacrael s'en emparèrent en 1792 et le livrèrent aux

flammes. Ils furent cliassés par le capitaine Bessière, qui commandait la corvette le Serin.

La même année, les coalisés investirent la ville. Un Pompon blanc proposa d'armer les esclaves et de ne pas laisser un être vivant ni une maison debout dans cette abominable Babylone. Le Port-au-Prince, sommé de se rendre, ouvrit ses portes, malgré les efforts de Praloto, qui menaçait de l'incendier, si les habitants ne se défendaient pas. Le 5 juillet, l'armée des coalisés entra, Blanclielande prit contre les insurgés des mesures énergiques. Praloto, arrêté, fut embarqué pour Saint-Marc d'où l'on devait l'envoyer en France. Dans la nuit du 9 au 10 juillet, un Pompon blanc, que les Pompons rouges avaient persécuté, Roy de Lagrange, se rendit avec plusieurs sicaires à bord du navire qui portait le dangereux agitateur, le descendit dans un canot, sous prétexte de le conduire dans les prisons de la ville, mais, en réalité, pour le tuer et jeter son cadavre à la mer.

La domination des révolutionnaires succéda de nouveau à celle des métropolitains, mais ils possédèrent le Port-au- Prince à peine un an. Polverel et Sonthonax, en ayant expulsé Borel et ses saliniers, firent leur entrée solennelle, le 14 avril 1793. On exigea de la ville une contribution de 450,000 livres. Il y eut même de nombreuses déportations et quarante soldats du régiment ci-devant d'Artois, furent renvoyés en France pour apprendre à être patriotes et pour perdre leurs préjugés de couleur. Une guillotine, dressée sur la place de l'Intendance, fut essayée par un Pompon blanc natif de Rouen, du nom de Pelou, condamné par la cour martiale à être fusillé. Tout le peuple remplit la place pour voir fonctionner l'horrible machine. Quand la tête de Pelou roula dans le panier, un cri d'horreur s'éleva de la foule, qui se rua sur l'odieux instrument et le mit en pièce,?.

Page 1