LA DETTE FRANCO-HAÏTIENNE
nébuleux, bornent l'horizon, comme un paravent peint de vertes forêts. Sur le golfe, des îlots, couverts de mangliers et de palétuviers, semblent des pontons de verdure à l'ancre au milieu de flots jamais troublés. Fiers et Cabat trouveraient là des inspirations nouvelles pour leurs pinceaux.
Il y avait chez le comte de Lémont compagnie intime : le chancelier du consulat, M. Huttinot et sa dame. La France fut le sujet de notre conversation. L'ile eut aussi sa part.
Nos relations diplomatiques étaient très tendues à ce moment.
Les porteurs de titres de l'emprunt, contracté en France par Haïti en 1825, réclamaient des dividendes. A cette dette s'ajoute l'indemnité due aux colons ruinés par l'affranchissement de l'ile. Tout compté, la somme atteint le chiffre d'environ vingt- cinq millions de francs. Le service de cett« double dette avait été prévu et le budget d'octobre 1870 portait quatre cent cinquante mille piastres, réservées à cet effet. Cependant on n'avait pas encore donné une gourde. La France réclamait près de cinq millions d'arriérés. Malgré et peut-être à cause des promesses de paiement réitérées par le secrétaire d'Etat des finances, le comte de Lémont n'avait pas réussi à faire rentrer au moins une partie des intérêts. Les dates des diverses échéances passées, M. Darius Denis envoya au général Brice un million de francs pour être déposé dans la Caisse des dépôts et consignations en attendant le règlement des comptes en retard.
L'n tel procédé porte en soi son commentaire.
En rentrant en ville, j'examinai les ruines du Palais- National et des bâtiments élevés sous Geff"rard pour loger les bureaux des ^secrétaireries d'Etat ; le fort Riche, qui n'est qu'un vestige ; le tombeau de Pétion d'où il me sembla entendre sortir une voix qui disait : « En politique, il faut compter sur les institutions et jamais sur les hom-
mes. » Près de ce mausolée, je vis les sarcophages destl nés à contenir les restes du Père de la république et de sa Elle Célie. Ils sont en marbre blanc et d'un beau travail Une guirlande de laurier, avec une épée romaine, orne le couvercle de celui du héros. Sur le sarcophage de sa fille se déroule une guirlande de roses autour d'une croix sur laquelle on lit : « Je suis la résurrection et la vie. « La pluie, le hàle, le soleil, brunissent la blanche pierre dont les soldats ont brisé les angles en aiguisant leurs manchettes dessus.
A quelques jours de là, j'allai avec trois rédacteurs du Civilisateur^ MM. Enélus Robin, Dumézile Marcellin et Félix Richiez, rendre visite à un artiste français, M. A Auroux, ancien concertant des concerts populaires, organisés à Paris par M. Pasdeloup.
Des ânes, chargés, que poussaient devant elles des négresses, vêtues d'un long peignoir de gingm", ballonné par le vent ; de cabrouets attelés de bœufs, conduits par des habitants qu'un tablier de peau, attaché aux reins, préserve des coups de coriies, répandaient la vie dans le paysage et le mouvement sur le chemin qu'ils encombraient souvent avec obstination.
Une avenue de hauts cocotiers, partant du sentier que nous prîmes dans les mornes, aboutit à l'habitation que l'on aperçoit avec peine, cachée qu'elle est par des bou quets d'arbres.
Nous trouvâmes M. Auroux dans sa basse-cour. Chargé de la direction d'une école de musique, dont les cours sont très irrégulièrement suivis, il délaissait la clarinette Bohn, à laquelle il devait de nombreux succès, pour élever des porcs américains et des coqs chinois qu'il cherchait à acclimater. Mal lui en avait pris. Cet essai lui donnait mille tracas sans aucun profit. Chaque nuit il avait à veiller sur sa basse-cour et sur ses étables dans lesquels les ma-