LE PONT-ROUGE . ICI
raudeurs du quartier faisaient de fréquentes descentes. L'infortuné en perdait la tête, et il y avait de quoi.
— Encore, me disait-il d'un ton de rieur, si je pouvais la repeupler avec les canards sortis de ma clarinette, la perte me serait légère.
On tolère les enjambements des poètes ; on peut bien accorder aux voyageurs la permission de faire des coqs-àl'àne.
Je vous dirai en conséquence que le Port-au-Prince n'est pas seulement doté d'un Conservatoire, mais qu'il a aussi une Ecole de médecine. Le directeur d'alors, M. Jean- Baptiste Dehoux, docteur en médecine de la Faculté de Paris, est un Haïtien fort hospitalier, de manières charmantes et d'une science profonde. Privé d'éléments, peu soutenu par l'Etat, il luttait néanmoins avec une prodigieuse constance contre des difficultés insurmontables, afin de constituer une véritable école, rêve de sa vie. On doit vraiment admirer l'énergie avec laquelle il se dévouait à cette œuvre patriotique.
Il eut la courtoisie de m'inviter aux examens de fin d'année.
Une fois installé, la chose que je voulais voir la première et sans retard, était ce pont historique, témoin, le 17 octobre 1806, de l'assassinat de Dessalines.
La course n'étant que de cinq à six lieues pour pousser jusqu'à Sibert, habitation sur laquelle Christophe défit Pétion, aller et revenir, ne demande pas plus d'une matinée. Afin d'avoir une monture, je m'adressai rue des Casernes à M. Baudet, prédestiné, comme on le voit à son nom, à être le Chéri-Lyon du Port-au-Prince. Il me donna son alezan, fine bête, dominicaine d'origine, qu'il ne louait qu'aux gentilshommes. Je fus très sensible, on le pense bien, à cette marque de considération que quatre piastres payèrent largement. M. Toulmé-Duplessis, qui
porte un nom cher à l'enseignement et aux lettres *, s'offrit gracieusement à m'accompagner, proposition qui me fut particulièrement agréable, ce que prouva mon empressement à l'accepter.
Le Pont-Rouge est presque aux portes du Port-au- Prince. Nous sortîmes de la ville par le portail de Saint- Joseph près duquel s'élève une église récemment construite sur les plans de M. Brébant, architecte français ; nous prîmes la route de la Croix-des-Bouquets, et, après avoir laissé à gauche le fort Lamarre, nous arrivâmes au bout d'un petit temps de galop, devant un ponceau d'une seule arche ogivale aux parapets en moellons, jeté sur le lit d'un ruisseau à sec la majeure partie de l'année et qui ne mériterait pas d'être visité s'il n'avait été rendu sinistrement fameux par l'assassinat que mon compagnon, alors jeune homme, aujourd'hui homme d'une instruction solide, m'a raconté, d'après Ardouin et Madiou, car il ne pouvait pas dire comme Enée du siège de Troie : J'y étais. ,
— C'est à Marchand que Dessalines apprit la révolte de Mécerou, dans le Sud. A cette nouvelle, il s'écria : « Je veux que mon cheval piaffe dans le sang jusqu'à Tiburon. « Ignorant que Christophe eut été proclamé chef de l'insurrection, il lui écrivit de se tenir prêt à entrer en campagne. Il envoya aussi au général Pétion l'ordre de marcher sur les Cayes à la tête des troupes de la seconde division de l'Ouest.
Le commandement de Marchand confié à Vernet, ministre des finances, il courut éteindre lui-même la rébellion. Ceux qu'il avait appelé à l'honneur dangereux de l'accompagner étaient : les généraux Mentor et Bazelais, les colonels Roux et Charlotin Marcadieux, les secrétaires Dupuy
1 Voir La Littérature française d'outre-mer.