ASSASSINAT DE DESSALINES
, Boisrond-Toûnerre. Le P"" et le 2° bataillon de la 4^ demi- ."igade tonnaient l'escorte.
Arrivé à Saint-Mare, il ordonna au 3^ bataillon de la 4", ai y tenait garnison, de se joindre aux deux premiers.
n sortant de la ville, il rencontra dans la grand'route un e ses aides-de-camp, Delpêche, qui, fuyant l'insurrection, tait parti du Petit-Goàve pour venir se ranger à ses côtés, elui-ci conseilla à l'Empereur de n'approcher du Portu-Prince qu'avec une armée imposante. Dessalines, aussi lébranlable dans ses projets que vif dans ses actions, sans ai demander aucun éclaircissement, l'appela traître, et ai ordonna de sortir de sa présence. Delpéche, mortifié, 'achemina vers Saint-Marc, y entra, changea de cheval, t, poussé par une fidélité aveugle, s'élança à la suite de 'Empereur. Des soldats du 3^ bataillon de la 4^ le baj'onettèrent à Lanzac.
En entrant à l'Arcahaie^ Dessalines aperçut une fumée paisse du côté du Sud : « En ce moment, dit-il, mon comère Pétion donne du feu aux révoltés. » Il envoya en vant les six compagnies de la 3'^ demi-brigade qu'il trouva ans le bourg, sous la conduite du colonel Thomas et du hef de bataillon Gédéon : « Vous sentez-vous le cœur, emanda-t-ilà ces deux officiers, de marcher dans le sang usqu'aux Cayes? et il ajouta : « Le département du Sud era bientôt une solitude telle qu'on n'y entendra même lus le chant du<coq. »
Thomas et Gédéon répondirent qu'ils feraient leur deoir. Vers dix heures du soir, le 16, ils n'étaient plus qu'à pois kilomètres du Pont-Rouge. Un voyageur, qui les préédait, annonça en ville que l' avant-garde de l'armée de Empereur avançait.
Les généraux Guérin, Vaval et Yayou, se portèrent ussitôt au-devant des soldats, qui marchaient en désordre, t, par des promesses, les gagnèrent à la cause des repu-
blicains. Quant au colonel Thomas et au chef de bataillon, on s'assura de leurs personnes. « Il n'y a pas à balancer, leur dit Guérin, choisissez entre mourir ou adhérer à la révolution. » Ils déclarèrent qu'ils ne prendraient aucune détermination avant d'avoir vu Pétion. On les conduisit au bureau de la division militaire où celui-ci se trouvait. . Thomas, qui montra de l'hésitation à abandonner l'Empe- • reur, fut placé sur le champ à la tête de la 3'= demi-brigade rangée sur la place Valliére, et à laquelle Pétion donnait un témoignage de sa confiance en ne la faisant pas désarmer.
Gédéon avertit Guérin que l'Empereur lui avait recommandé de l'attendre au Pont-Rouge et qu'il.voulait en arrivant le voir de loin à ce poste. Guérin le pressa alors de se déshabiller et fit endosser son uniforme par un aljudantmajor de la 21" de Léogane qui lui ressemblait. Cet officier fut placé au Pont-Rouge à la tête d'un bataillon de la 15°, afin de mieux attirer l'Empereur dans le piège.
Le n, à cinq heures du matin, Sa Majesté quitta l'Arcahaie, suivie de son état-major seulement. La 4" demibrigade, qui eût pu l'escorter, avait été renvoyée à Montrouis pour s'y faire habiller. Chemin faisant, on rencontra plusieurs habitants venant du Port-au-Prince. Questionnés sur ce qui se passait en ville, ils répondirent tous qu'il n'y avait rien d'extraordinaire. L'Empereur continua à chevaucher sans soupçon.
Parvenu à Brouillard, habitation que nous venons de laisser à gauche, où il y avait alors un atelier nombreux, ; on n'entendit aucun cri qui annonçât la révolte.
A neuf heures, étant déjà à deux cents pas du Pont- Rouge, l'Empereur se tourna vers Boisrond-Tonnerre, qui se trouvait près de lui.
— Vois-tu Gédéon au milieu du pont ? dit-il. Il est l'esclave de la discipline. Je le récompenserai.
Celui qu'il prenait pour Gédéon était l'adjudant qui en
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avait revêtu runiforme, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire plus haut.
[ — Mais,- Sire, observa le colonel Léger, officier du Sud, faisant partie de son état-major, je me trompe singulièrement ou ce sont des soldats du Sud.
— Vous voyez mal, répondit Dessalines. Que seraientils venus chercher ici ? . . .
Au même instant, il entend le commandement d'apprêter les armes et les cris : Halte, Empereur ! Halte, Empereur ! . . .
Avec cette impétuosité qui n'appartenait qu'à lui, il s'élance au milieu des bayonnettes.
— Soldats, s'écrie-t-il, ne me reconnaissez-vous pas ? Je suis votre Empereur.
Il saisit un coco-macaque', suspendu à l'arçon de la selle, fait le moulinet, écarte les bayonnettes qu'on lui dardait. Le sergent Duverger, de la 15'', ordonne au fusiller Garât de tirer. Celui-ci lâche son coup. L'Empereur, qui n'est pas atteint, lance son cheval à toute bride. Un second coup do feu part des rangs de la 16% et Dessalines, frappé cette fois, s'écrie : « A mon secours, Charlotin ! » Marcadieux se précipite vers son ami, veut le couvrir de son corps. Le chef d'escadron, Delaunay, du Sud, lui fend la tête d'un coup de sabre. Dessalines restait encore en selle. Yaj'ou lui plongea trois fois son poignard dans la poitrine et l'acheva. Il tomba comme une masse inerte aux pieds de son assassin tout ruisselant de son sang, qui avait rejailli sur ses vêtements. Les officiers, qui étaient avec lui, le voyant mort, s'enfuirent, excepté Mentor, son conseiller, qui s'écria : « Le tyran est abattu ! Vive la Liberté ! Vive l'Egalité ! w
Il y eut alors une scène affreuse. On dépouilla l'Empe-
. * Espèce de gourdin.
reur ; on ne lui laissa que son caleçon ; on lui coupa les] doigts pour enlever plus facilement les bagues dont ses! mains étaient couvertes. Cependant Yajou ordonna à quelques grenadiers d'enlever le cadavre mutilé. Les soldats obéirent avec effroi. Ils disaient que Dessalines était un papa-loi. Quand on l'eût placé sur des fusils disposés en brancard : « Qui dirait, exclama Yayou, que ce petit misérable faisait trembler Haïti, il n'y a qu'un quart d'heure I »
Cette masse informe et hideuse de chair et d'os, à laquelle il ne restait aucune apparence humaine, transportée en ville, fut jetée sur la place du Gouvernement. Tandis que la populace profanait les restes défigurés du chef suprême, naguère son idole, une pauvre folle, la Défilée, vint à passer. Elle demande quel est ce supplicié. « Dessalines... »^ lui répond-on. A ce nom, ses yeux égarés devinrent calmes ; une lueur de raison brilla dans son cerveau troublé. Elle courut chercher un sac à café, y jeta ces lambeaux pleins de sang et souillés dé boue que les porcs errants se disputaient déjà, les porta au cimetière intérieur, et, les ayant déposés sur une tombe, s'agenouilla auprès. Pétion envoya deux soldats qui les mirent en terre, sans qu'aucune cérémonie religieuse accompagnât cet enfouissement clandestin.
Ainsi périt le cruel Jean - Jacques Dessalines, dit Jacques P"", gouverneur-général, puis Empereur d'Haïti, dont la fortune était pour le moins aussi singulière que. celle de son prédécesseur, Toussaint-Louverture , et ded| f^ son successeur, Henry Christophe. Né en 1758 à Cormier, habitation de la Bande-du-Nord, près du Cap-Français, il avait été élevé par Duclos, colon blanc dont il avait gardé le nom, selon l'habitude des esclaves, qui prenaient celui ! de leur maitre, jusqu'au moment où il fut aclieté, tout ■ jeune encore, par Dessalines, noir libre au service duquel il resta jusqu'à l'âge de trente-trois ans, et dont il fit
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son maître d'hôtel, lorsqu'il devint gouverneur-général.
En 1791, il entra dans les bandes de Bouckmann et de
Jeannot. Il passa ensuite dans celles de Jean-François et
de Biassou. Bientôt il quitta les drapeaux de S. M. C.
pour suivre Toussaint-Louverture et se rallier à la Képu-
blique française, dont les commissaires avaient proclamé la
liberté générale. Il reçut les épaulettes de capitaine. Dèâ
lors il se fit remarquer par une haine implacable contre le
parti colonial. Quand on organisa les troupes indigènes,
exclusivement composées de noirs et de mulâtres, il fut
promu, en octobre 1794, au grade de chef de bataillon par
(le gouverneur Laveaux, à la demande de Toussaint-
1 Louverture. En 1795, il devint colonel de la 4*^ demi-
I brigade coloniale, et deux ans après, général de brigade.
I II combattit les Anglais et ne contribua pas peu à leur
j expulsion de l'Artibonite. Après la déportation du Premier
des Noirs, il tenta de réunir les deux castes : « Noirs et
ijaunes, disait-il, que la duplicité raffinée des Européens
I a cherché si longtemps à diviser, vous ne faites aujour-
îd'hui qu'une seule famille. Maintenez parmi vous cette
I précieuse concorde : c'est le gage de votre bonheur, de
1 votre triomphe. C'est le moyen d'être invincibles. »
En octobre 1802, lorsque la métropole se disposa à ! rétablir l'esclavage, les nègres et les mulâtres, liés momenjtanément d'intérêt, coururent aux armes et la guerre de jlindépendance commença. Dessalines parut. Il arracha du i drapeau tricolore le blanc, et, rapprochant le rouge du bleu, il symbolisa l'alliance de l'Africain et de ses descendants. Plus tard, fait Empereur par ceux dont il avait été le libérateur, il exerça les vengeances les plus atroces et s'abandonna au despotisme le plus tyrannique. Sa fermeté devint opiniâtreté ; sa libéralité dégénéra en profusion ; son courage fut poussé jusqu'à la témérité ; sa justice aUa souvent jusqu'à la cruauté.
— Diable ! mon ami, vous me paraissez indulgent. Toutefois, me plaçant à votre point de vue, je comprends jusqu'à certains égards votre admiration pour un homme qui, d'après ce que nous apprend votre propre histoire, s'est toujours montré brutal dans ses plaisirs, féroce dans ses mœurs, barbare dans ses mesures politiques. Mais la réflexion que je fais là n'est peut-être pas de votre goût. Faites comme si je n'avais rien dit et achevez votre récit ; vous m'instruisez.
M. Toulmé-Duplessis, qui est fort aimable, reprit :
— Aussitôt, on rédigea au Port-au-Prince une relation de cette afiîaire, intitulée : Campagne Haïtienne contre la tyrannie. Il y était dit : « Il y a eu du côté de l'ennemi quelques blessés et du nôtre un seul tué. »
Le poids de l'autorité de Dessalines avait été accablant. Quand le peuple le sentit enlevé, il respira. Tous les citoyens firent éclater une joie indécente. Ils se mêlaient aux soldats. On chantait, on dansait^ on buvait, on s'appelait frères. Cependant les hommes réfléchis éprouvaient des inquiétudes. Christophe avait été proclamé chef du gouvernement, mais ils craignaient que la patrie fût déchirée encore une fois par la guerre civile. En effet, Haïti eut bientôt deux chefs : celui que j'ai déjà nommé, dans le Nord, qu'il opprima d'une manière horrible ; l'autre, dans l'Ouest, le général Pétion, aussi pernicieux que le premier.
Voici à quel propos les choses s'embrouillèrent. Christophe, peu satisfait d'avoir été nommé Président avec une Constitution qui faisait de lui le simple mandataire du Sénat, seul représentant de la nation, quitta Laferrière, durant les délibérations de ce corps, le 24 décembre 1806, et descendit au Cap, Ce fut dans cette place qu'il publia un manifeste que je vais tâcher de me rappeler, car je l'ai appris quand j'étais élève à l'Ecole polymathique.
Le voici tel que ma mémoire l'a conservé ;