COMPLICATIONS POLITIQUES
PÉTiON, Bonnet, Boyer, les deux frères Blanchet, Dau- MEC, Lys.Caneaux et quelques autres de leurs infâmes complices, viennent de lever le masque ; ils ont mis au jour leurs projets. Ile sont en pleine révolte contre l'autorité ; ils veulent établir une constitution qui mettra le pouvoir entre leurs mains et livrera les finances et les places à leurs dispositions. Le général en chef vient de donner l'ordre delà marche, pour soutenir vos droits et pour maintenir votre liberté, que l'on veut vous ravir. Ces scélérats, une fois parvenus à leurs fins, ne vous laisseront pas seulement la faculté de vous plaindre.
Il faut marcher; notre devoir nous oblige de maintenir l'ordre et l'exécution des lois. Que tous les maux qu'ils ont préparés retombent sur leurs têtes coupables. Votre général ne veut point transiger avec les ennemis de la liberté ; il ne veut point transiger avec eux.
Il attend de vous, militaires de tous grades, de remplir votre devoir, comme vous l'avez toujours fait ; il compte sur tous les chefs et officiers de corps, et sur leur attention au service. Les factieux ont levé l'étendard de la révolte, il est juste qu'ils payent de leur fortune leurs complots funestes. Le pillage de tous les lieux, où les rebelles seront trouvés, vous est abandonné sans restriction. Marchez, et la victoire va couronner la justice de notre cause !...
Cela fait, Christophe envoya l'ordre à la 4", en garnison à Laferrière, de l'attendre à Milot. De retour à ce bourg, il lui reprocha sévèrement d'avoir participé à l'émeute de FArtibonite, quand, au contraire, elle eût dû venger l'Empereur assassiné par les brigands du Port- au-Prince. Les soldats jurèrent d'anéantir cette ville, appelée depuis Port-aux-Crimes. Le général Vernet fut envoyé avec la 14", des Gonaïves à Saint-Marc, lieu désigné pour la concentration des troupes.
Pour lui, suivi de l'élite de son armée, il marcha à grandes journées contre ses ennemis. A Marchand, il fit arrêter plusieurs officiers dont il suspectait la fidélité, entre autres, Manuel, ex-aide de camp de Dessalines, et les
généraux Dartignenave et Cangé. Le deuxième fut passé par les armes à la Crête-Rouge, et le troisième, tout près de Marchand.
Christophe entra à Saint-Marc, le 26 décembre. Le même jour, la 7° demi-brigade et les dragons de l'Artibonite partaient pour l'Arcahaie. Lui-même y arriva dans la nuit du 27 au 28, et procéda tout de suite à l'arrestation de tous les officiers en qui il n'avait pas confiance.
A son approche^ le Port-au-Prince fut dans l'épouvante et dans la désolation. Les habitants s'attendaient à tout moment à voir les Nordistes piller la ville.
Cette crainte était si forte que beaucoup de familles, qui avaient de l'argent et des objets précieux, se préparèrent en confusion à partir pour le Sud, soit par terre, soit par mer.
Dans ce moment critique, le Sénat déclara d'une commune voix Christophe ennemi de la république, s'il se présentait devant le Port-au-Prince avec son armée.
Celui-ci était au Boucassin, à neuf lieues du Port-au- Prince, depuis le 30 décembre. La 4« et la 7^, qui formaient son avant-garde, ainsi que le gros de ses troupes, fortes, disait-on, de 18000 hommes, avançaient toujours. Quoiqu'il ne put disposer que de 3000 hommes, Pétion partit le l^"" janvier 1807, à dix heures du matin, pour le surprendre. A peine arrivé à l'Arcahaie, des transfuges de la 7e lui apprirent que l'ennemi, qu'il croyait encore éloigné de plus de vingt lieues, en ayant fait soixante en six jours, allait déboucher dans la savane du Boucan-Brou, et lui couper la route du Port-au-Prince. Il se retira aussitôt et ne s'arrêta qu'à Sibert, situé à quatre lieues de la ville, comme vous pouvez en juger par le temps que nous avons mis. Il respirait en cet endroit lorsque Christophe parut tout à coup derrière lui. Avoir une idée nette de cette bataille n'est pas difficile, puisque ùous voilà au lieu où elle
BATAILLE DE SIBERT 171
fut livrée. Il faut se figurer simplement les républicains postés sur la rive gauche de ce cours d'eau, nommé rivière de Sibert ou Batardeau, et les Nordistes se montrant sur la rive droite.
Le ciel, couvert de nuages, était sombre ; la pluie tombait sur le Port-au-Prince.
Christophe envoie son avant-garde attaquer. Elle arrive et s'arrête, sans être inquiétée, au bord de la rivière. Le colonel Métellus, de la 11", crie aux généraux Guerrier et Longuevalle qui la commandaient : « Ou allez-vous ? — Au Port-au-Prince, punir les méfaits de plusieurs traîtres. » — « Que peuvent venir faire tant de troupes en pleine paix ? » reprit Métellus. La Constitution permet-elle au Président d'Haïti de se transporter en armes dans la ville
où le Sénat tient ses séances? Mais déjà les soldats
de Christophe criaient à ceux de Pétion : « Camarades, quoi ! allons-nous nous battre à propos d'une Constitution absurde, pour l'ambition de Pétion, qui est un ennemi de la patrie, frères contre frères, nègres du Nord contre nègres du Sud ? Vive le général Christophe, chef légitime de l'Etat ! » — Ces paroles ébranlaient les soldats républicains. Pétion fit ouvrir -le feu. Ils hésitent, ne sachant pas de quel côté est le bon droit. Christophe, qui était près du petit pont que vous voyez là-bas, vis-à-vis de l'habitation Moléard, ne perdit pas un moment. Il lança ses soldats et le combat fut dès lors engagé.
Le choc violent de cette troupe, tombant sur les républicains dans l'instant qu'ils formaient leurs lignes, les mit en désordre. Sans disputer plus longtemps le terrain, ils s'enfuirent tous, les uns par terreur, les autres par mauvaise volonté". Christophe remporta une victoire complète. Il ne s'arrêta pas sur le champ de bataille, ayant plus de peine à les poursuivre qu'à les défaire, et marcha droit au Port-au-Pxince.
Pétion, coiffé d'un chapeau galonné d'or, qui le faisait remarquer au milieu des fuyards, serré de près par les dragons de FArtibonite, était en danger d'être fait prisonnier ou tué à tout moment, car le chef d'escadron Barthélémy Mirault, qui l'avait reconnu, avait ordonné de tirer sur sa personne.
Par un mouvement de magnanimité rare, un jeune officier du nom de Coutilien Coutard, capitaine d'une compagnie des grenadiers de la 3% prit, comme Christoval au combat d'Escalona,le chapeau sur lequel s'acharnaient tous les coups, sans même faire réflexion que pour sauver la vie de son chef, il s'exposait à une mort certaine. Entouré en un instant par une foule d'ennemis, sou cheval, forcé, s'abattit au pont de Blanchard. Cet accident donna à ceux qui le poursuivaient le loisir de* le hacher à coups de sabre. . ,
Mirault ramassa le chapeau fatal, et, le présentant à Christophe, lui dit :
— Général en chef, voilà le cadeau que je vous offre.
Grâce au dévouement de Coutard, Pétion put se jeter dans les bois. Avançant avec difficulté dans des sentiers à peine praticables pour des piétons, il arriva à l'embarcadère de l'habitation Truttier, voisine de la mer, dans le temps qu'une barque de pêcheurs gagnait le large. Il fit signe qu'on vînt le chercher. Mais la barque s'éloignait toujours, car le patron, ne sachant pas à qui il avait à faire, hésitait à retourner. Une femme, qui était dans la Imrque, reconnut le général. Elle obtint, à force d'instances, qu'on le recueillît avec BedoOet, David Troy, Meyronnet et Bouzy, qui l'accompagnaient.
Quand on entendit au Port-au-Prince la fusillade de Sibert, le général Magloire Ambroise, sortit avec la 12® demibrigade et quatre pièces de campagne pour voler au secours de Pétion. Il n'était pas arrivé au Morne-Pelé qu'il aperçut de nombreux blessés et le général Yayou,