‹ Le pays des nègresChapitre 52 sur 114 · MANETTE BONNAIRE · texte numérisé non relu

MANETTE BONNAIRE

fuyant : — « L'ennemi est sur nous, s'écria celui-ci ; ne songeons qu'à nous jeter dans la ville pour la détendre ou y mourir. »

Il eut assez de présence d'esprit pour fermer les portes aux vainqueurs, rallier les fuyards et prendre le commandement, car on ignorait le sort de Pétion. Le long des fossés, il échelonna tous ceux qui étaient en état de porter les armes. On mit en liberté les prisonniers. Aussitôt après sa sortie de geôle, le colonel Lamarre se présenta en habit civU à la 14®, son ancien corps. Il avait été dégradé et condamné à quatre ans de réclusion pour avoir oublié, à l'égard de Yayou, tous les devoirs d'un subalterne envers son chef. Celui-ci l'embrassa, lui promit d'oublier le passé et lui donna son cheval.

Au milieu des préparatifs de résistance, une femme, Manette Bonnaire, vint au portail Saint-Joseph demander ce qu'était devenu le général Pétion. — « Que ne demandez-vous plutôt des nouvelles de votre fils ? » lui répond-on . — « Mon fils ! reprit cette mère Spartiate en haussant les épaules, qu'importe sa vie à la République ? C'est la vie du général qui est précieuse. » Le danger public lui faisait oublier ses douleurs particuHéres. Quand on lui dit qu'on craignait que Pétion ne fût resté parmi les morts, elle tomba en pâmoison.

Cette fausse nouvelle, crue quelque temps, jeta tous les esprits dans l'étonnement et dans l'incertitude ; mais on fut bientôt détrompé. A deux heures après midi, on apprit que Pétion était débarqué à Mariani.

Presque en même temps, une partie des troupes de Christophe arriva au portail Saint-Joseph. Un feu vif de mousqueterie et d'artillerie la repoussa.

Une seconde colonne, dirigée par le colonel Apollon, marcha sur le Fort-National, qui domine la ville et sans gar4es à cp moment-là. La 21« l'arrêta devant le fort ap-

pelé depuis Eveillard. Dans cet intervalle, un bataillon de la 12° put occuper le fort, d'où il dirigea sur les assaillants un feu plongeant, qui les contraignit à battre en retraite.

Dans cet état de trouble et d'incertitude, les cris de : Vive Péiion ! retentissent de tous côtés. Les Port-aux- Princiens revoient, avec une joie augmentée d'espérance, leur chef qu'ils croyaient mort.

Le 6 janvier, à trois heures du matin, Christophe donna l'assaut général. Les colonnes furent repoussées sur tous les points. Craignant que des insurrections éclatassent sur les derrières, dans le nord et dans l'Artibonite, il abandonna le siège, après avoir fait brûler vifs deux cents prisonniers républicains. Le 8, il prit la route de TArcahaie^ laissant la plaine du Cul-de-Sac en feu. Le général Yayou répétait à qui voulait l'entendre : « J'avais bien dit qu'on ne tarderait pas à connaître cet homme inflexible et de sang. »

Pendant que Christophe rentrait au Cap, une seconde révolte éclatait dans le Sud, à la Petite-Ause, devenue fameuse en Haïti, par la lutte que soutint pendant seize ans, Goman.

Pétion vit alors la république dont on devait le surnommer le père, tout entière en proie à des luttes intestines sans fin. J'allais oublier de vous dire qu'il fit à Coutilien Coutard, tué précisément à sa place, de magnifiques obsèques.

— Et ne savez- vous aucun autre détail sur cet officier admirable de dévouement pour son chef ? demandai-je à mon gracieux conteur qui semblait avoir fini son récit historique.

Tandis que, après avoir jeté un dernier coup d'œil sur le champ de bataille, nous reprenions le chemin delà ville, il continua :

— Je puis ajouter que Jérôme-Marc Coutilien Coutard naquit à Bellevue , dans l'arrondissement du Port-au-

L'pIOTEL des voyageurs 175

Prince, le 10 novembre 1778. Incorporé clans la 4° demibrigade sous Toussaint-Louverture, il se distingua toujours par un rare courage. En lh04, il fut fait lieutenant de grenadiers. A l'assassinat de Dessalines, il se trouvait avec sa compagnie à Saint-Marc ; l'horreur que lui inspirait Christophe était si grande qu'il se jeta dans le parti des Républicains.

Comme M. Toulmé-Duplessis achevait sa biographie succincte du sauveur de Pétion et que je sentais des tiraillements d'estomac assez vifs, nous mîmes nos chevaux au galop, et, sans nous arrêter à Brouillard où le Président F. Geffrard avait installé une guildive-modèle très productive, nous franchîmes en moins d'une heure, — je dois le dire à l'éloge de l'alezan de M. Baudet, — la distance qu'il nous restait à parcourir pour arinver à la ville.

Nous fîmes halte dans la rue du Magasin de l'Etat, à la porte de V Hôtel des Voyageurs, tenu par un Guadeloupéen, M. Louizy Gratien, dont j'étais à la fois le locataire et le pensionnaire.

— Eh bien, monsieur, au plaisir de vous revoir, me dit mon compagnon.

— Non pas, non pas, lui répondis-je ; après avoir été si aimable, vous le serez encore assez pour ne pas vous débarrasser de moi aussi brusquement. J'entends que vous ne me quittiez qu'après avoir mangé.

M. Toulmé-Duplessis accepta de bonne grâce mon invitation sans cérémonie, et nous nous mîmes en devoir de dévorer, — c'est le mot, — en tète à tète, un affreux dîner de restaurant qu'il trouva excellent, à ce qu'il m'affirma. Mais si ventre affamé n'a pas d'oreilles, il est peutêtre aveugle aussi.

Nous sommes exposés à tant d'illusions dans ce monde des sens !

YIII

Kinscof, FuTcy et Pétionville. — Retour du Président. — Un arc de triomphe de l'Etoile. — Un mot de Vaudoux. — Mesures prises

Bar Louverture. — Un discours présidentiel. — Réllexions. — u Anniversaire politique. — Une phrase à eiFet. — Dessalines II !... — Distribution des prix au pensionnat des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny. — Bachelière'?.. . — Les Haïtiennes. — Les enfants haïtiens. — L'asile des Orphelins. — Un Bazar de charité. — La Noël et ses réjouissances nocturnes. — Le h'cée Pétion. — L'instruction publique sous Dessalines. — Le Théâtre. — Opinions émises par M.Geoffrin-Lopez elle général Salomon. — Une singulière alTaire. — Soirée chez M. Charles Miot. — Un Mariage. — Le Placcvietit.

Quelques jours après mon excursion au Pont-Rouge, j'allai en compagnie d'un ingénieur civil de beaucoup de science, M. Miguel Boom, ancien élève de l'Ecole centrale de Paris, visiter Kinscof, situé dans des mornes où l'on retrouve la température d'Europe, Furcj, célèbre par ses pèches, rivales des fruits de Montreuil, et Pétionville, la cité des villas.

Pierre Boyer, le successeur du père de la République, l'illustre Pétion, et l'exécuteur de plus d'un de ses projets politiques, comprenant que, par sa situation sur le littoral, le Port-au-Prince restait psrpétuellement exposé aux tentatives de débarquement, fonda dans l'intérieur des terres, à deux lieues environ de la capitale, une ville qui conserve le nom de ce grand citoyen.

KINSCOF, FURCY ET PÉTIONVILLE 177

Un paysage splendide, digne du pinceau d'un Théocrite ou d'un Virgile, l'encadre dans des lignes d'une grandeur inconcevable.

Sur le côté oriental, vous apercevez une partie des mornes de Bellevue et des Grands-Bois. Entre ces derniers et la montagne du Fond-Parisien, le beau lac d'Azuei, que ne ride aucun souffle, déroule au soleil sa nappe éblouissante. Vers le Nord, au fond du tableau, les sommets sinueux et fuyants de la Terre-Rouge, des Crochues et des montagnes de FArcahaie, liés les uns aux autres, se dressent, comme des cônes, des pyramides de verdure, dans les profondeurs d'un ciel d'opale. Du haut de ces mornes géants, on découvre le cap Saint-Marc qui s'allonge au Nord-Ouest, et plus prés, la mer, où paraissent à fleur d'eau les Arcadins et la Petite-Gonave. Quelquefois une harge, qui double timidement ce promontoire, apparaissant à l'horizon, penchée sous ses voiles, comme un point mouvant sur les flots engourdis de la mer des Antilles, anime ce coin du paysage.

Tel est le décor à l'Orient et au Nord, Sur les côtés opposés il change et son nouvel aspect forme avec le premier un agréable contraste. Au Sud, se montrent les montagnes du Grand-Fond avec les ruines des forts Jacques et Alexandre, construits par l'empereur Dessalines ; la Gonave, à l'Ouest, repose, par sa verdure foncée, le regard qui plane sur le golfe dont les eaux imbibées de lumière opposent la pointe du Boucassin à la pointe du Fort, se tourne vers la Croix-des-Bouquets, ou se pose sur les savanes du Cul-de-Sac, dont les plantations de cannes à sucre ondulent comme les flots d'un océan couleur d'émeraude.

La végétation y est riche, variée, magnifique, mystérieuse. De tous côtés, les citronniers, les orangers, les tamariniers dont les fruits sont pleins d'une crème sucrée ;

dos goyaviers avec le fruit desquels ont fait d'excellentes confitures ; des frangipaniers qui semblent des candélabres à mille branches, chargées d'étoiles roses ; le tchatcha, où pendent de longues grappes de fleurs blanches nuancées de jaune ; le flamboyant paré de ses aigrettes plus éclatantes que la pourpre ; l' arbre-raquette dont le tronc porte des feuilles larges et épaisses qui se couvrent de fleurs jaunes fouettées de rouge : tous l'ombragent d'utiles frondaisons en lui donnant des fruits ou des fleurs. Audessus de ces forêts, les palmistes élèvent, ça et là, leurs flèches longues et nues, au bas desquelles s'étalent en bouquet des palmes bruissantes comme les branches d'un éventail toujours agité.

Une multitude de rossignols, nichés dans le feuillage, enchantent par leurs gazouillements le silence de ces retraites ombreuses, que fertilisent deux rivières : la rivière du Cul-de-Sac, qui se précipite du mont de la Selle dans la direction du Nord- Ouest, et la rivière Froide, qui se perd au Sud, dans la baie du Port-au-Prince. Outre ses grands cours d'eau, mille ruisselets, dont le principal sort de la Téte-de-l'Eau, s'échappant du sein des mêmes montagnes et dos mornes environnants, portent partout avec leurs eaux limpides la fraîcheur et la fertilité.

La ville, située à une élévation de quatre cents mètres au-dessus du niveau de la mer, étage sur les derniers gradins du morne de la rivière Froide, ses cases pareilles à des chalets suisses, respirant nuit et jour un air attiédi par les vents qui soufflent de l'Ouest et de l'Est'.

Comparée à celle du Port-au-Prince, que le soleil brûle de ses feux verticaux sur sa plage malsaine, la température y est fort douce et rappelle le climat d'Europe. Aussi les malades y vont en convalescence, et, durant la saison des fortes chaleurs, c'est-à-dire de juin en août, les familles riches et tous ceux que leurs occupations n^

RETOUÎl DU PRÉSIDENT 179

retiennent pas à la capitale s'y reposent dans le calme et dans la fraîcheur : c'est le Nice d'Haïti.

C'était au commencement de décembre. On parlait beaucoup du retour du Président. Le Conseil communal préparait une réception « qui fut une des plus belles ovations qu'on ait jamais faite à un chef d'Etat », si l'on s'en rapporte à l'étrange compte-rendu du chroniqueur officiel de cette tournée officielle.

L'auguste personnage devait arriver par le chemin de Léogane. Ce chemin devint pour quelque temps le rendezvous des désœuvrés et le but des promeneurs. De nombreux ouvriers y élevaient, à la tête du pont jeté sur le ruisseau du Bois-Chêne, un arc de triomphe. Pour l'observateur perspicace, l'architecte avait voulu imiter l'Arc-de- Triomphe de l'Etoile.

Sur la façade qui regardait la campagne, on avait peint un dragon, latte au poing, botté jusqu'à l'aine, à côté d'une Cérès. Une Minerve honteuse, malgré la chaleur, d'être si court vêtue, faisait vis-à-vis à un tirailleur qui se tournait vers elle avec une persistance, marquant surabondamment son désir d'entamer une idylle avec la déesse. L'autre façade n'était pas moins décorée. Le regard des bœufs qui passaient, était attiré par la robe rouge qu'étalait une Justice, tenant des balances de la main droite et de la gauche un glaive. Sur le pilier opposé, un karaïbe, sans la plus petite feuiUe de bananier.

Le jour, depuis longtemps annoncé et toujours reculé de date en date, arriva enfin. Le 12 décembre, aux premières blancheurs de l'aube, les habitants de la capitale furent sur pied. A voir leur mine affairée, leur attitude impatiente, leur costume de fête, on comprenait que le retour du premier magistrat de la République, révolutionnait les habitudes apathiques de ces bons administrés. Quelques pessimistes attribuaient à de matinales rasades de tafla,

leur joie, laquelle, je veux bien le croire^ s'épanouissait à la pensée d'acclamer un chef pacificateur du pays et tout à fait patriarcal. Ils se répandaient sur les chemins, autour de l'arc de triomphe, et le long de la mer, jusqu'à Carrefour. La population de la banlieue, accourue aussi à ces réjouissances, roulait à flots pressés sur le chemin que de frais rameaux, d'épais feuillages couvraient d'ombre. Sous des ajoupas volants, la Calinda et la Chica, danses nationales, mêlaient hommes et femmes, qui se démenaient an son des bamboulas.

La Calinda et la Chica, dont la vive allure et les attitudes lubriques n'expriment que le plaisir et la gaieté, rappellent les danses des bayadères et des ghawasyes. Ce ne sont pas les seules venues d'Afrique. Il en est une autre, depuis longtemps connue, qui fait partie des cérémonies du Vaudoux, sombre culte africain, plus sanguinaire que celui de Moloch, et introduit à Saint-Domingue par les Aradas. Comme elle est défendue ou du moins tolérée seulement, il est très difficile à un étranger de la voir.

Ce n'est pas l'envie qui me manquait, attendu que cette danse ne mérite pas d'être étudiée uniquement au point de vue chorégraphique, mais aussi à cause des circonstances dont elle est accompagnée, circonstances sur lesquelles la physiologie pourrait difficilement émettre des doutes, après ce que nous savons du magnétisme animal, des possédés de Loudun, des trembleurs des Cévennes, des convulsionnaires de Saint-Médard, de la derdebah et de la danse des Aïssaoui, encore en honneur en Algérie.

Par un arrêté du 4 janvier 1800, Toussaint-Louverture avait fait défendre les danses du Vaudoux, les assemblées nocturnes dans les villes, les bourgs, et sur les habitations. Les contrevenants audit arrêté étaient passibles de punitions corporelles. On faisait courir entre deux haies de

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