‹ Le pays des nègresChapitre 55 sur 114 · UNE DISTRIBUTION DE PRIX · texte numérisé non relu

UNE DISTRIBUTION DE PRIX

pour jouir, en y applaudissant, des triomphes de leurs chères fillettes.

Quel spectacle plus sévère et plus féerique tout ensemble !

Partitions d'opéras, chœurs, morceaux de déclamation, distribution des récompenses, tout cela s'entremêle et se déroule aux fanfares de la musique de la Garde, comme les différentes scènes d'une pièce à plusieurs actes.

D'abord, l'aurore des Vacances est saluée par un chœur qui enlève ces couplets avec un entrain à la hauteur du sujet et conforme à la situation. A la suite d'un morceau de piano à quatre mains, tapoté avec assez de goût, une élève, sortant des rangs, lit au Président un compliment auquel Son Excellence répond de la meilleure façon, en embrassant deux fois la candide enfant.

Les élèves, qui récitent le dialogue sur les fleuves de France, rivalisent d'exactitude et de dramatique dans le récit, de brillant dans les descriptions. Elles terminent par ce cri : Vive la France ! et moi. Français voyageur, qui les écoutais perdu dans la foule, je n'entendis pas sans émotion ce cri du cœur adressé à ma patrie lointaine.

Successivement, l'auditoire est transporté avec Martha sur il bel paese dove 'l si suona ; jeté, avec le nocturne à deux voix, dans une mélancolique rêverie, et monte avec Obéron dans son char ailé. V éducation des demoiselles, — un titre sérieux j'espère, et d'actualité, — fit particulièrement ressortir l'entrain, la gaieté de ces jeunes personnes. Après avoir enchanté encore nos oreilles avec Lucie deLamermoor, deux jeunes virtuoses, au teint de pomme-liane, exécutèrent la Valse de Schidoff. Le talent de ce maestro est un de ceux qui me sont le plus sympathique ; j'ai toujours regardé sa Berceuse, comme un chefd'œuvre; aussi le plaisir que j'éprouvais à l'entendre interprété par ces deux créoles fut infini.

La proclamation du prix de sagesse et du prix d'honneur ferma cette fête de la jeunesse. Déjà le jour baissait. On alluma des candélabres préparés à cet effet. La lune ajoutait sa douteuse clarté à cette splendide illumination. Les pensionnaires se précipitèrent dans les bras de leurs parents et tous les assistants rentrèrent sous leurs toits, le contentement dans le cœur.

Dans la soirée, le Président partit avec sa femme pour Saint-Marc sur le steamer de l'Etat la Terreur.

Il allait fermer les yeux à sa marraine qui se mourait.

Trois jours auparavant, M"^ Cécile Linstant-Pradines, la première élève du couvent, avait soutenu avec succès, devant les membres de la Commission centrale de l'Instruction publique, l'épreuve qu'elle avait eu le courage de rechercher. Les sœurs accompagnaient leur pupille qu'elles présentèrent à la Commission. Ensuite, elles distribuèrent aux assistants plusieurs ouvrages exécutés à la main par M"'' Cécile, entre autres une carte d'Haïti.

La Commission déclara qu'elle n'avait point de questionnaire préparé. L'épreuve fut double : orale et écrite. Elle dura deux heures et demie, pendant lesquelles M"* Cécile fut interrogée, quelquefois par la comu^ission, le plus souvent par des personnes de l'auditoire. Cette solide aspirante ne se troubla pas, malgré le nombre des examinateurs et la composition de l'assistance, qui aurait dû l'intimider. L'archevêque, MM. Boco, Madiou, Liautaud- Ethéart, Fénélon Duplessis, Sauveur Faubert, membres anciens ou actuels de la Commission, lui adressèrent tour à tour des questions sur les analyses grammaticale et logique, les histoires générale et ecclésiastique, l'histoire littéraire, l'arithmétique, la géométrie et la cosmographie. En résumé, le cercle entier des études de l'élève fut parcouru. Les dictées parurent irréprochables, les solutions des problèmes justes, et, quand la jeune savante, invitée à faire

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une petite composition littéraire, écrivit en quelques minutes au tableau une lettre supposée, relatant à une amie ses impressions du moment, on admira encore la pureté de sa prononciation, son élocution correcte et facile, résultats inespérés d'une éducation entièrement locale.

En cet endroit, je dois parler un peu des Haïtiennes.

Elles ont comme toutes les femmes des pays chauds, des charmes qui leur sont tout à fait propres ; un son de voix d'une douceur câline, des cheveux d'un noir d'ébène, un teint éblouissant, soit qu'il soit blanc, soit qu'il soit jaune ou noir, une taille élégante, des mouvements gracieux, une démarche majestueuse comme celle de Junon, ou voluptueuse comme celle de Vénus. Leurs grands yeux noirs, oii luisent des regards qui caressent ou qui embrasent, montrent le contraste heureux d'une langueur douce et d'une vivacité piquante. Elles ont des manières très séduisantes, et l'on peut sans flatterie leur attribuer ce que M""^ de Staël disait des Polonaises : « Elles mêlent l'imagination orientale à la souplesse et à la vivacité de l'esprit français. »

Elles savent rehausser par la toilette les charmes de la nature, multipliant ainsi leurs moyens de séduction. Elles vident les magasins de modes de Paris et étalent en ville les étoffes les plus chères, les affiquets les plus nombreux, des jupons l'un sur l'autre déployés. Dans sa maison, une femme riche porte toujours un peignoir de la plus exquise simplicité, sous lequel elle indique, tout en les voilant, les plus riches contours. Aux femmes des Tropiques la volupté de la démarche ! A quoi doivent-elles ces harmonieuses ondulations qui font frissonner sous l'étoffe leur taille suave ou dangereuse, excitant une admiration mêlée de désir, d'autant plus que souvent elles paraissent comme les filles de Lacédémone, avec leur tunique entr' ouverte, un air libre, des regards hardis ?

Les femmes du peuple s'habillent d'une robe de gingar, étroite et montante, qu'elles serrent à la taille ou qu'elles laissent flottante, indifféremment. Sur la tête, elles portent un mouchoir d'indienne retroussé en turban, dont un coin pend sur la nuque.

Ne croyez pas qu'elles prolongent leur sieste sur le hamac, ou que, les mains oisives, elles se balancent sur la dodine, oublieuses des heures rapides. Les fortunes sont rares. Se mariant presque toujours sans dot, il faut qu'elles travaillent.

Haïti est l'enfer des femmes et le paradis des hommes. Les mères haïtiennes poussent à l'excès leur tendresse pour leur progéniture. Le dirai-je à la honte des Européennes ? Elles ne souffrent pas que leur enfant boive la vie à un sein mercenaire, et, en se conformant à une loi de la nature, dont l'oubli est cruellement puni, elles restent saines et bien portantes.

Exempts de la torture du maillot, les membres des jeunes Haïtiens offrent rarement la moindre difformité.

Signalons un défaut, si c'est un défaut chez les mères. Point de caprice de leurs enfants que ne flatte la tendresse aveugle des Haïtiennes ; point de bizarrerie qu'elles n'excusent, point de fantaisie qu'elles ne satisfassent, qu'elles n'inspirent même. A ce propos, je relèverai le trait suivant, rapporté par Moreau de Saint-Méry. Il peint un grand nombre d'enfants créoles.

— Moé vlé gnon zé...

— Gnia point.

— A coze ça mon vlé dé '.

La manie des familles aisées de faire élever leurs filles en France a des conséquences, à mon sens, très mauvaises.

1 — Je veux un œuf.

— Il n'y en a point,

— A cause de cela, j'en veux deux.

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