‹ Le pays des nègresChapitre 56 sur 114 · UN BAZAR DE CHARITE · texte numérisé non relu

UN BAZAR DE CHARITE

Ces jeunes insulaires, éblouies par la civilisation au milieu de laquelle elles sont un moment fourvoyées, dont elles ne peuvent voir que les dehors vulgaires ou dangereux, se trouvent dépaysées, lorsqu'elles reviennent sous leurs palmiers. Des personnes qui méritent à tous égards d'être crues, m'ont cité plusieurs de ces beautés exotiques qui pleuraient comme Georgina Smolenle pays qu'elles avaient quitté et que le regret a tuées.

Ces coups de pinceau rapides ne peignent pas les Haïtiennes ; ils reproduisent seulement leurs traits principaux. Au cours de ce voyage, il se présentera plus d'un détail relatif aux mœurs, aux caractères, plus d'une exception remarquable, plus d'un sujet de louange ou de blâme. Le lecteur attentif n'aura pas besoin qu'on les lui indique pour en être frappé.

Quelques personnes charitables voulurent fonder une maison de refuge pour les enfants pauvres et sans mère. Cet établissement de bienfaisance devait prendre de sa destination le nom d'Asile des Orphelins. Afin de réunir les premiers fonds nécessaires, les organisateurs ouvrirent un bazar, dont les marchandises devaient être vendues au profit de l'œuvre. Le Moniteur., dans un avis répété par le Civilisateur, annonça pour le 28 décembre l'ouverture, qui eut lieu le 23. Pourquoi cette anticipation sur la date primitivement fixée? Les mauvaises langues, et on ne les compte pas au Port-au-Prince, les mauvaises langues affirmaient avec un aplomb persuasif que les dames patronnesses avaient hâte de faire admirer leurs mirifiques toilettes, et de mettre, à l'instar de Mimi Pinson, leur cocarde tricolore . . .

Ici on voyait des articles de parfumerie, des flacons di'Agna de Florida, VEau Sicilienne du D"" Hall, des sachets d'odeurs, des boîtes à gants ; là des jouets d'enfants, des pantins, de petites voitures, des poupées ; plus loin, des

cigares, des pipes, etc. , mille brimborions, mille superfiuités, plus utiles à bien des gens que le nécessaire.

La vente était vivement poussée.

De charmantes créoles en toilettes merveilleuses, attirant les acheteurs par les séductions de leur sourire et de leur voix, comme les sirènes, cotaient sept piastres un objet qui valait à peine soixante-quinze centimes. Un cigare fut acheté six piastres, environ trente francs, et il ne venait que de Puerto-Plata... La vendeuse fit les avances de six sourires bien comptés dont un ; yrenez, cher...,^\i avec les inflexions d'un miaulement significatif, compléta l'effet désastreux pour la bourse de l'innocente victime de cette trop bonne fortune. Une ravissante marchande de jouets, qui donnait envie de redevenir bébé, fit payer sept piastres un poupard qui ne disait pas : 'pa'pa !

Il y avait un orchestre, on dansa. La danse en général, la meringue principalement, a tant d'attraits pour les Haïtiennes qu'elles s'y livrent malgré la chaleur du chmat. Il semble que cet exercice les ranime. Elles le recherchent avec ardeur, sans doute à cause des nouveaux charmes qu'il prête aux tailles gracieuses.

Le surlendemain était la Noël. On célèbre cette fête religieuse suivant les usages catholiques et français. La veille, les familles se rassemblent, vont en groupe à la messe de minuit. Au retour, on attaque le traditionnel réveillon.

Dans les rues, on fait un vacarme à rendre l'ouïe à un sourd. Les jeunes gens embouchent des instruments de cuivre, dont ils tirent les notes les plus baroques, en menant d'étranges sarabandes. Les chevaux, les ânes, les cochons, les autres animaux, qui errent en liberté par la ville, ne rêvent pas en paix, cette nuit-là. On leur attache à la queue de vieilles casseroles, des morceaux de fer blanc ; on les fait chasser par les chiens. Aifolées, les pauvres bêtes courent à fond de train pour échapper à leurs persécuteurs.

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