LE LYCEE PETION
Espoir déçu ! La meute, acharnée à les poursuivre, les relance partout. Ces chasses à courre rendaient mon sommeil très incertain, et je maudissais de grand cœur ceux qui se donnaient cette distraction cruelle.
Le jour qui suivit la Noël, le lycée fit sa distribution des prix. Deux semaines auparavant, le directeur, M. Camille Bruno et un de mes compatriotes, M. Jules Neff, élève de l'Ecole normale supérieure de la promotion de M. Francisque Sarcey, m'avaient prié d'assister aux examens finals.
Les élèves des premiers cours traduisirent assez facilement y Episode de la mort de César. Un d'entre eux lut une pièce de vers assez bien tournée.
Le lycée du Port-au-Prince a été fondé par Pétion, en 1816. On y enseigne le latin, le français, l'espagnol, l'anglais, l'histoire, la géographie, les mathématiques, la morale.
Pour la circonstance, on avait orné la grande salle de tentures aux couleurs nationales, qui avaient déjà figuré le jour de la rentrée du Président, de taches et de branches de cocotiers, décoration simple et peu coûteuse.
A trois heures et demie, le Président arriva, escorté du commandant de l'arrondissement en civil. Les trois secrétaires d'Etat suivaient avec les aides-de-camp.
Sur l'estrade, derrière des tables chargées de couronnes de laurier et de livres presque tous tirés de la Bibliothèque rose, siégeaient M. Désilus Lamour, secrétaire d'Etat de l'instruction publique, l'abbé Hillion, vicaire-général, délégué par l'archevêque, nommé depuis évéque du Cap- Haïtien, des sénateurs, des députés.
M. R. M. Fernandès, ex-directeur du collège de Santiago-de-Cuba, qui représentait en Haïti les révolutionnaires cubains, chargé à son arrivée au Port-au-Prince du cours de mathématiques au lycée, prononça le discours d'apparat. Ce travail, qui roulait sur les sciences, était bon. Il
valait par le fond et par la forme. M, Fernandès avait vaincu les difficultés d'une langue qui n'est pas sa langue maternelle. Que ne peut en effet une volonté énergique servie par un vaste savoir ?
A la suite de cette première allocution, les noms des lauréats de la division de grammaire furent proclamés. Les prix étant distribués, le directeur prit la parole. Il entretint l'auditoire de l'éducation primaire aux Etats-Unis. Le secrétaire d'Etat lui succéda à la tribune.
Son discours était une synthèse des deux précédents.
Les élèves de la division des lettres reçurent leurs récompenses. Le prix d'honneur fut remis par le Président luimême au lauréat qui l'avait obtenu.
Ainsi finit la distribution des palmes scolaires.
L'estrade est évacuée; un rideau tombe. On monte un salon blanc et or; la toile se relève et de jeunes citoyens, espoir de la Képublique, récitent avec l'accent du terroir et l'action locale La Jeune Veuve de La Fontaine, les MalheurS'd'Œdipe de Voltaire, la parodie par Méry du Récit de Théraonène. Le bouquet fut un petit chef-d'œuvre du vaudevilliste Clairville : Les petites Misères de la vie. Huit heures sonnaient à la cathédrale. L'assistance, évaluée à mille personnes, s'écoula lentement, regagnant ses demeures au clair de la lune qui, en astre intelligent, prétait ses molles clartés à ce lent défilé.
J'entendis plusieurs pères de famille, entraînés par la parole des orateurs, s'écrier : Vive l'instruction publique 1 C'est tout ce qu'ils font pour elle, se préoccupant fort peu de la développer et de la faire vivre. L'opinon que je viens d'émettre éveillera des réclamations. Pour l'appuyer, je ne veux que ce passage d'une brochure écrite, avec un rare amour de la vérité, par feu M. Geoffrin Lopez, ancien professeur d'histoire au lycée du Port-au-Prince. On ne récusera pas son témoignage comme entaché de partialité ;
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» L'instruction publique est nulle. Les élèves aban- » donnent les classes trop tôt dans les écoles entretenues » par l'Etat. Le progrès est-il possible dans de telles con- » ditîons ? Voilà ce qui explique en partie le peu de succès » que les Haïtiens ont eu dans les Sciences et dans les » Belles-Lettres. Après soixante-neuf ans de liberté, il n'y » a pas un ingénieur, pas un mécanicien, formé en Haïti. » Si l'on examine avec impartialité le rôle intellectuel de » cette société, que conclut-on ? Qu'elle n'a pas le goût » des choses sérieuses, qu'elle n'est inclinée qu'à tout ce » qui donne le faux éclat des talents superficiels. La mé- » ditation des sujets, qui offrent de la gravité, pèse à » leur esprit indolent. Cependant, au sortir des classes, » l'écolier pense avoir en main la plume de Hugo ; dans » la sphère des sciences, il s'imagine être un Newton. Au » seuil de l'adolescence, d'où il n'aperçoit pas encore l'ho- » rizon obscur de l'avenir, où l'on n'entend souvent que la » voix néfaste des passions, il se croit capable de remplir » toutes les charges. »
On ne compte que trois lycées : celui du Cap, celui des Cayes et celui du Port-au-Prince ; et un collège à Jacmel. Les institutions particulières offrant quelques garanties sont l'institution Saint-Nicolas au Cap, l'institution Lassègue aux Cayes, l'Ecole Polymathique, fondée en 1859 par feu M. Louis Séguy- Ville valeix, au Port-au-Prince, et le petit-Séminaire collège Saint-Martial, tenu par les PP. du Saint-Esprit.
Sous Jacques I^"", on ne trouvait d'écoles que dans les villes, et on n'y enseignait que la lecture, l'écriture et le calcul. La seule institution qui eut quelque réputation, à cette époque, était celle de M. Laborie, au Cap. D'après le tarif fixé par l'Empereur, l'externe, apprenant à lire et à écrire, payait 4 1. 2. s. 6 d. par mois ; celui qui suivait les cours de lecture, d'écriture et de calcul, 8 1. 5 s.; un pensionnaire 825 1. par an.
Aujourd'hui l'instruction est gratuite. Il est difficile de la rendre obligatoire.
Cependant c'est par l'instruction, à profusion répandue, qu'on développe et qu'on fortifie l'intelligence d'un peuple, non par le coco-macaque. Un Haïtien distingué, le général Salomon, aujourd'hui Président, l'a compris, puisqu'il écrivait en 1861 :
« Certes, l'instruction est nécessaire, indispensable ; et » toute société qui en est privée est condamnée à s'effacer. » Le devoir de tout gouvernement est donc de la prodiguer » dans les masses. Mais, dans les circonstances actuelles, ce » qu'il faut, avant tout et par-dessus tout, pour sauver la so- » ciété haïtienne qui s'en va, c'est la bonne /"oi.Hors de là et » quoi qu'on fasse, c'est la catastrophe, mais la catastrophe, » dans ce qu'elle a de plus terrible, de plus épouvantable. » L'année scolaire ne finit pas en août, comme en France, mais en décembre, pour recommencer dans la seconde quinzaine de février. Ce temps de repos serait court pour les professeurs, que l'enseignement fatigue beaucoup dans ce climat brûlant, si, grâce aux nombreux saints qu'on fête, la somme de jours de congé, éparpillés dans l'année, ne formaient un total raisonnable. Chaque semaine les cours sont suspendus le samedi et le dimanche.
Depuis 1865, année pendant laquelle le théâtre du Portau-Prince fut brûlé, la ville manquait de spectacle. En 1875, une nouvelle salle a été bâtie avec une subvention de l'Etat par M. Montbrun Elle. De temps à autre, un Cubain, M. José Lacosta, montait une représentation avec le concours de quelques amateurs.
Je vous parlerai de celle à laquelle j'ai assisté. Le programme portait Une tasse de thé de Nuiter et Derby, le Porte- Respect d'Anicet Bourgeois et Dumanoir, les Deux Sourds, de Lemoineau, trois comédies qui ne font que trois actes.