LE THEATRE
Le local des représentations était la grande salle du lycée. Les dames vinrent s'y asseoir en grande toilette, et comme les tentures, les lampes et le feuillage, qui décoraient cette salle, le jour de la distribution des prix, étaient restés en place, on ne s'apercevait pas trop de sa nudité.
Quant aux acteurs, cette anecdote dira le jugement qu'il en faut porter.
M. de Bory, gouverneur-général de Saint-Domingue, rencontrant Rousseau au café de la Régence à Paris, le complimenta, en lui disant :
— J'ai vu jouer votre Devin de Village au Cap- Français.
— Tant pis pour vous, répondit le farouche Jean- Jacques, qui ne mettait pas au nombre des béatitudes théâtrales, celle d'être joué par des amateurs.
Pendant le spectacle, j'eus une aventure assez étrange.
A un entr'acte, M. Enélus Robin, secrétaire du Sénat, m'avait amené à la buvette. J'avais laissé sur ma stalle un pardessus, un stick, des jumelles et mon chapeau.
A mon retour, je trouvai un quidam, installé au milieu de tous ces objets.
— Monsieur, lui fis-je observer en lui frappant sur l'épaule, cette place est marquée....
— Comment?... répliqua-t-il, avec mes cinquante centimes forts, j'ai le droit d'aller partout dans la salle...
— Sans doute, répartis-je avec un grand calme, votre carte vous donne droit à une place, mais non à une place occupée et marquée.
— Monsieur, reprit-il, je vais vous donner mon numéro, ■ — et il plongea ses bras dans toutes les poches de sa lévite.
Il entendait parler de sa carte.
— Je n'ai pas besoin de votre numéro, repris-je à mon tour.
L'affaire prenait une mauvaise tournure. J'étais dans mon droit et disposé à le faire respecter quoi qu'il pût arriver. Un voisin, se penchant à l'oreille de cet entêté, lui dit quelques mots à voix basse. Il se leva soudain.
— Monsieur, me dit-il, je vous cède cette place, parce que vous êtes étranger. Si vous étiez Haïtien, l'affaire aurait d'autres suites.
Je répondis en souriant :
— Libre à vous, monsieur, d'agir comme vous l'entendez kV égard de vos compatriotes... au plaisir de ne jamais vous rencontrer.
Décembre et janvier sont des mois de fêtes. Les familles se réunissent. On reçoit. Les bals, les danses, les raouts de toutes sortes, Se succèdent par série. Cette époque me semble heureusement choisie pour se livrer au plaisir. Si l'année qui s'en va laisse des regrets, l'année qui vient apporte des espérances.
J'eus ample matière à observations, notamment chez M. Charles Miot, qui avait rassemblé dans ses salons la fleur des deux sexes, le beau monde port-au-princien. Quelques jours après cette soii'ée, j'assistai à la bénédiction nuptiale deM"« Elise Elie, aujourd'hui M"^'' Fatton, petite-fille du général Dufrène, le duc de Tiburon, qui fut le ministre de Soulouque.
La cérémonie fut belle. Une assistance nombreuse remplissait la nef et les bas-côtés de la cathédrale, grand carré sans architecture, blanchi à neuf et plus semblable, par sa simplicité, à un temple anglican qu'à une église catholique. 11 y a trois autels au fond du chœur. Celui de droite, surmonté d'une image grossière de la Vierge, lui est dédié, celui de gauche, qu'orne la statue du Christ portant la croix, est placé sous l'invocation de saint Joseph. Le maitre-autel, fort modeste, était orné de flambeaux, de