‹ Le pays des nègresChapitre 61 sur 114 · LE GÉNÉRAL LORQUET ET LE CABINET · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL LORQUET ET LE CABINET

chait de subir de pernicieuses influences. Ses ennemis prétendaient même qu'il devenait fou.

Le général P. Lorquet était regardé comme l'instigateur de la mesure prise à l'égard des détenus politiques. Renversé du ministère par un vote de non-confiance, acte parlementaire qui marqua l'ouverture de la session de 1871, le général ne pardonnait pas au cabinet actuel d'être en communauté d'idées avec les membres de l'opposition, ses antagonistes politiques. Si, par leur silence, les secrétaires d'État s'associaient à l'amnistie, imposée au Président, un vote semblable le renverserait à leur tour' à la prochaine session parlementaire ; s'ils se retiraient, déclinant toute participation, le champ était ouvert aux ambitions de plusieurs de ses amis. Les secrétaires d'Etat se retirèrent comme il l'espérait, excepté celui de la guerre ; mais ses amis n'arrivèrent pas. Le nouveau cabinet fut d'une formation laborieuse. Les beaux esprits de la capitale l'avaient surnommé le Cabinet introuvable.

Enfin, le 6 janvier, en tête de la partie officielle du Moniteur, on lut cet arrêté qui fixa l'incertitude de l'opinion publique :

Nissage Saget, Président d'Haïti, Vu l'article 113 de la Constitution ;

Et attendu qu'il importe de compléter le conseil des secrétaires d'Etat,

Arrête ce qui suit :

Article 1". — Le général de division J.-B. Damier est nommé secrétaire d'Etat de l'Intérieur et de l'Agriculture en remplacement du général de division T. Carrier, dont la démission est acceptée ;

Article 2. — Le citoyen Liautaud Éthéart, secrétaire d'Etat des Finances, du Commerce et des Relations extérieures, en remplacement du citoyen D. Denis, dont la démission est acceptée ;

Article 3. — Le général Octavius Rameau, secrétaire d'Etat

à la Justice, de l'Instruction publique et des Cultes, en remplacement du citoyen D. Lamour, dont la démission est acceptée ;

Article 4. — Le général de division Saul Liautaud, secrétaire d'Etat de la Guerre et de la Marine, reste chargé du portefeuille de l'Intérieur jusqu'à l'arrivée du titulaire.

Donné au Palais-National du Port-au-Prince, le 2 janvier 1872, au 69^ de l'Indépendance.

NlSSAGE SaGET.

Immédiatement après venait cette note émanée du cabinet du Président :

Prenant en considération l'apaisement des passions vivement surexcitées dans nos dernières luttes intestines en raison des heureux elïets récemment obtenus dans le département du Sud par la mise en liberté de plusieurs détenus politiques, — ce qui a fait rentrer dans le devoir dix-sept chefs de bandes qui se tenaient encore cachés dans les bois, — le Président, à l'occasion de l'anniversaire de notre glorieuse indépendance, a cru devoir exercer un nouvel acte de clémence en ordonnant l'élargissement des condamnés politiques qui se trouvaient dans les prisons du Port-au-Prince. C'est un sentiment de justice et d'humanité qui a dicté cet acte. Le Président de la République aime à penser que ce pardon loj-al, ce voile de l'oubli jeté sur les erreurs du passé, est de nature à cicatriser les maux causés par la guerre civile et assurer la stabilité et la tranquillité de la société Haïtienne.

Béni soit le chef d'Etat qui se plaît à faire grâce à ses ennemis lorsqu'il les a vaincus. Le général Nissage Saget, je répète les propres paroles d'un député de l'opposition, « aux yeux de la nation comme aux yeux de la révolution! de 1868, représentait, avant tout, l'honneur incarné et un nom sans souillure. » Circonvenu par les intrigues de son entourage et d'un caractère trop faible pour y résister, il ne pouvait réaliser les améliorations qu'il ne se sentait^ d'ailleurs pas le désir de faire, car sa politique se résumai en ces mots : « Il faut bouillir nos bananes en famille. »i

Page 1