UNE REVUE
Filtrant entre les lames de mes jalousies, les rayons du soleil m'annonçaient qu'il était grand jour, mais je restais au lit. Le bruit d'un bal donné par mon voisin m'avait tenu éveillé presque toute la nuit, et je rattrapais le sommeil perdu, quand les sons d'un clairon me firent mettre à la fenêtre.
Le Président à cheval passait, escorté de son étatmajor.
Je m'habillai en hâte pour courir au Champ-de-Mars.
Nissage Saget reprocha à la garde nationale de s'être dispensé de la parade, fit allusion aux bruits semés dans le public, déclara que ces manœuvres ne seraient jamais tolérées par lui, que les citoyens qui proposeraient de semblables motions, seraient regardés comme ennemis de l'Etat et « auraient la tête tranchée », expression saisissante, dont il se servait pour indiquer que le glaive de la loi frapperait quiconque oserait braver la volonté nationale.
Ces catégoriques déclarations rassurèrent les esprits indécis.
Comme je descendais la rue des Fronts-Forts, rentrant chez moi, je rencontrai un voleur que l'on conduisait en prison. Fidèle, malgré son infamie, sa femme l'accompagnait. Cette touchante abnégation conjugale me frappa.
La chemise de cet individu, tombant sur ses hanches où la retenait le pantalon, laissait à nu son torse noir, qui luisait au soleil. Un homme de la Force à la loi marchait derrière lui, le tenant par une corde. D'autres l'entou» raient.
Le mardi qui suivit, je travaillais paisiblement dans ma chambre lorsqu'un brouhaha inusité, dominé par millQ bruits confus, frappa mon oreille. Je courus à la fenêtre. Dissipant l'ombre de la nuit, une immense clarté rougissait le ciel. Un incendie venait d'éclater dans le local de l'ancienne secrétairerie d'État qui, depuis Chambre dea
représentants, allait être transformée, après complète restauration, en Palais-National.
A ce cri : Le feu au palais ! une foule considérable se porta sur le théâtre du sinistre. Les habitants des cases voisines, craignant que l'incendie ne gagnât leurs demeures, déménageaient au plus Aàte. Les hommes passaient, portant un matelas, une table ; les femmes suivaient. Les tambours battaient l'Assemblée, les cloches sonnaient à toute volée ; mais d'eau on n'en puisait point, les chaînes ne se formaient pas, les pompes restaient inactives. Heureusement l'air était calme. Lorsque le feu eût assez dévoré, il s'arrêta de lui-même. La pluie, qui tomba soudain en abondance, acheva de l'éteindre. Cette averse survint fort à propos, car si le feu s'était communiqué au dépôt de munitions du palais, la catastrophe eût été terrible.
Pressé par les prières des autorités et des citoyens, accourus auprès de lui, le Président quitta sa demeure provisoire, que menaçait d'atteindre l'incendie et se transporta à l'arrondissement, où presque toute la nuit il reçut des visites.
Pendant ce temps, les voleurs travaillaient sans craindre les hommes de la Forcée à la loi. Un avis, que le général P. Lorquet fit paraître le lendemain, prouva qu'on ne rendait pas au chef de l'État ce qui lui appartenait.
Il n'est pas douteux que cet incendie avait été allumé parla malveillance. La maison n'était pas habitée ; les premières flammes avaient jailli des combles et les tirailleurs de la garde bivouaquaient dans la cour.
Les investigations de la commission d'enquête, nommée pour rechercher les auteurs du crime, ne découvrirent aucune preuve, sur laquelle on pût asseoir une accusation, et ce fait, comme beaucoup d'autres du même genre, resta un mystère.
Le spirituel historiographe de Soulouque et son Em-