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LE CARNAVAL

A cinq heures le président retourna de son pied au palais.

Les voyageurs parlent avec emphase des carnavals de Kome, de Venise^ de Madrid. Ils ne m'ont point paru plus originaux ni plus pittoresques que celui du Port-au-Prince.

Souvent les mascarades sont une spirituelle caricature de l'événement ou des ridicules du jour.

Les réjouissances commencent avec le mois de janvier. Les bals, les festins, les réunions se succèdent dès lors sans interruption. Tous les soirs, les jeunes gens barbouillés, grimés, grotesquement accoutrés, se promènent par les rues, pour la plus grande distraction des boutiquiers, qui prennent le frais sous les galeries, devant leurs portes.

Ce sont des allées, des venues continuelles. Les danses, les gambades, les cris des masques varient et multiplient le désordre. Les ânes s'enfuient épouvantés ; les chiens les poursuivent de leurs longs aboiements.

Pendant la semaine grasse, c'est bien autre chose. Des régiments de clowns, de diables, de chevaliers, de pierrots envahissent la ville. Un masque, affublé d'oripeaux bizarres, s'avance à la tête de la bande, le front surmonté de cornes monumentales. Un général parait, vêtu d'un uniforme de fantaisie dans lequel ses bras et ses jambes se perdent. Autour de lui son état-major, armé de manchettes oxydées, de vieilles carabines, bondit au bruit des chaudrons, des casseroles, étranges bamboulas qui gémissent de lamentables symphonies. Des femmes, quant au cotillon, les accompagnent, faisant mille mamours. Un arlequin brandit sa batte ; un pierrot mal enfariné reprend sa couleur noire à chaque mouvement de tête. Plusieurs figurants de ce bruyant cortège marchent sous un manteau de feuillage, comme saint Paul, premier ermite ; d'autres, contrefaisant leurs voix, lancent des lazzis aux passants qu'ils rencontrent ou poussent des hurlements

qu'on dirait partis de la Côte d'Ivoire. Le plus grand nombre va à pied ; quelques uns, portés sur des chevaux qu'effarent le vacarme et la foule, se maintiennent en selle par des prodiges d'équitation. A Tavant-garde, des musiciens tirent de leurs instruments faux une harmonie par trop déguisée.

Les galeries sont littéralement garnies de femmes, de jeunes filles qui, assises à l'ombre, regardent ce défilé dont l'appareil excite leur hilarité, et que Collot ou Goya seuls pourraient esquisser.

Une insurrection. — Tout s'explique. — Combat dans les rues du Cap. — Pièces trouvées sur Cinna Lecomte. — Un volé voleur. —

— La session législative ne s'ouvre pas... — Retour du Président.

— Fête improvisée. — Ouverture des deux Chambres. — La fête de l'Agriculture. — Pétion distribue des terres à ses officiers. — Etat actuel des cultures. — Le fameux article VIL — Propositions du représentant Grant.

Pendant qu'on était plongé dans les divertissements au Port-au-Prince, pendant que Nissage-Saget, recevant des témoignages de confiance en son gouvernement, s'endormait sur ses lauriers, Cinna Lecomte, ainsi que l'annonçait l'appel au peuple que nous connaissons, essayait de soulever les populations du Nord.

Le 14 ou le 15 mars, je ne sais plus lequel de ces deux jours, on fut étonné de voir le pavillon, qui indique du haut du Palais-National la présence du premier magistrat de la République, glisser le long du mât qui le porte.

'L'Union sous vapeur attendait dans le port. Le président s'embarqua avec la garde, les secrétaires d'Etat de l'Intérieur, de la Guerre, delà Justice, et les employés de ces trois services publics qui avaient laissé leur plume pour prendre le fusil. Il était près de huit heures et le soleil se couchait dans des nuages sombres quand le steamer mit le cap sur Saint-Marc.

Tout le monde ignorait la cause précise de ce brusque départ. Une proclamation lue, le 18 au soir, dans les rues, par des crieurs publics précédés de tambours, interrompit le silence qui régnait dans la capitale, calma les alarmes, fixa toutes les incertitudes et résolut tous les doutes.

Les dépêches, apportées par le courrier du samedi, donnèrent les détails de cette criminelle tentative.

Le général Nord Alexis avait eu vent du départ de l'expédition de Montechristo, dans la République dominicaine, sur une goélette habituée à voyager entre cette ville et le Cap-Haïtien. Ignorant toutefois sur quel point du littoral elle débarquerait, en cas d'irruption soudaine il couchait depuis plusieurs nuits au bureau du port.

Dans la nuit du 15 au 16, il fut réveiUé par des coups de feu tirés à l'arsenal. Les hommes du poste, surpris, l'abandonnèrent aux insurgés qui en prirent possession au cri de : Vive Salomon !

Aussitôt Nord Alexis prend ses dispositions et fait tirer le canon d'alarme au fort Belair. Les insurgés y répondent, croyant, par une singulière méprise , que ce signal est donné par leurs partisans qui se lèvent pour les seconder. En même temps, ils détachent deux d'entre eux, T. Montpoint, et Joseph, qui vont prendre le commandement du fort. Le général Guilboute leur montre leur erreur en arrêtant Joseph. Montpoint s'éloigne avec prudence.

D'un autre côté, quelques insurgés marchent sur la prison avec les hommes trouvés à l'arsenal qu'ils font entrer de force dans leurs rangs. Mais le clairon des troupes du gouvernement se fait entendre ; ils rebroussent chemin et reviennent à l'arsenal, tirant dans leur retraite précipitée des coups de carabine sur le Trésor, pour la même raison sans doute qui faisait trouver au renard les raisins trop verts.

Cependant le général Nord Alexis, dans le but de couper

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