UN VOLEUR VOLE
Saint-Jean s'adaptaient parfaitement à l'empreinte. Il se trouble, devient couleur d'ardoise et finit par balbutier :
— Je ne dois rien à monsieur, mais je travaillerai pour lui. . .
C'était un aveu indirect. Je refuse. On le conduit en prison. Hier, je reçois cette invitation à comparaître devant le juge de paix. Vous êtes légiste : je vous prie de m'accompagner et de me servir de conseil.
— Allons, fis-je, et je suivis mon compatriote.
Nous arrivons à la justice de paix. L'audience est ouverte et l'affaire appelée. Tout d'abord, je compris que M. Auroux en serait pour les frais en raison de la couleur de son épiderme. Le commissaire du gouvernement ne lui ménagea point les invectives. Vainement j'essayai de lui démontrer que son raisonnement était in daroco, il n'en démordit point. Convaincu par cette logique incroyable de l'organe du ministère public, qui se constituait en quelque sorte défenseur de l'accusé, le juge condamna le volé aux frais et dépens. Je crus même un instant qu'il allait lui dire : le voleur, c'est vous !
Sans transition, je vous dirai que l'article 75 de la Constitution fixe, au l*"" avril de chaque année, l'ouverture des Chambres. Je n'en entendais point parler. Ce ne fut que le 25 du même mois que la majorité des représentants se trouva disposée à s'occuper des affaires publiques. J'en parlerai plus tard. Le retour du Président, antérieur par la date, doit naturellement être raconté tout d'abord.
Sur ces entrefaites, Nissage-Saget avait donné le dernier coup à la dernière tête de la rébellion. Le 10, entre sept et huit heures du matin, la vigie du fort Alexandre signala la flottille qui ramenait au Pof t-au-Prince le chef de l'État. Aussitôt on improvisa une réception digne de ce vainqueur sans combat.
A l'extrémité du grand warf de la douane, pavoisé de
pavillons de diverses nations, on éleva un arc de triomphe orné d'étamines bicolores, de feuillages et de bannières, portant ces inscriptions : Ordre, — Probité, — Paix, Patrie, — Liberté.
Les préparatifs étaient à peine terminés qu'une salve de la Terreur annonça que le Président quittait le steamer. La foule se porta sur le warf.
Au pied de l'escalier, le général P. Lorquet attendait.
Nissage-Saget débarque lavec les secrétaires d'Etat et les généraux sans nombre de sa suite. Des vivats prolongés se mêlent aux fanfares de la musique et le magistrat communal, s'avançant pour recevoir Son Excellence, lui adresse un inévitable discours. Nissage-Saget répond, visiblement ému, puis marche vers l'arc de triomphe où trois jeunes citoyennes, M'"^* Silvia Poulie, Résia Buteau et Sylvanie Nau, escortées d'un nombre égal de jeunes citoyens, lui font de nouvelles offrandes, M"^ Poulie présente un bouquet et prononce une harangue, courte mais sentie.
En remerciant cette éloquente citoyenne, Son Excellence termine ainsi : « Je ne reculerai devant aucun sacrifice pour asseoir la société sur une base large et définitive. C'est là une mission. Je la remplirai jusqu'au bout, soyez en sûre. »
Les jeunes citoyens veulent avoir le dernier mot. M. Dujour-Montplaisir- Pierre, cheyalier servant de M"® Silvia Poulie, parle à son tour.
Le Président répond encore. J'admirais sa faconde.
Il put enfin entrer sans nouvelle encombre dans la douane transformée en salle de réception. On servit des rafraîchissements. Ces libations aj^ant mis tout le monde en belle humeur, le général P. Lorquet profita des excellentes dispositions de la compagnie pour glisser un discours que, jusqu'à ce moment, il n'avait pas pu placer.