MYSTERE IMPENETRABLE
mérite d'être raconté à cause de sa singularité, vint enlever encore une bonne partie de la monnaie forte destinée au retrait du papier-monnaie.
Batsch, lai, était venu avec deux vaisseaux de guerre; il avait des canons, il faisait grand bruit et rançonnait au grand jour. Mais, tout bien considéré, la somme qu'il emportait, était insignifiante. Celui qui va opérer à présent sera moins cassant. On ne le verra même pas arriver, encore moins repartir. Son coup fait, on se demandera comment il l'a fait et qui il est.
Vous allez en juger vous-mêmes.
Vers le milieu du mois de novembre, un inconnu, blanc de peau, rouge de cheveux, privé de l'œil droit — infirmité qu'il dissimulait sous des lunettes, — de nationalité incertaine, parlant avec l'accent anglais, se présenta chez ]\|mo Yeuve Frémont, rue de l'Abreuvoir, et lui demanda si elle avait une chambre à louer.
^me Frémont n'occupe pas toute sa maison. Elle en cède une partie à l'Etat, qui y a installé les bureaux du Trésor particulier de l'arrondissement, et quelques chambres à des particuliers. Privée de locataires depuis longtemps, elle fut enchantée d'en trouver un.
On s'entendit facilement sur le prix. L'inconnu emménagea le soir même, ce qui ne fut ni long ni difficile, attendu qu'il apportait un matelas pour tout meuble. Il ne passa dans son logement qu'une nuit, celle du 17 au 18, mais il ne perdit pas son temps et travailla en ces douze heures beaucoup mieux ou du moins avec beaucoup plus de profit que vous et moi pendant plusieurs années.
Le lendemain matin, le hoqueton du Trésor, entrant dans les bureaux pour les balayer, passa la main sur son front afin de s'assurer qu'il ne rêvait pas et sur ses yeux, afin de se prouver qu'il y voyait clair.
Devant lui une grande armoire, d'ordinaire fermée à
double tour, était ouverte. On avait enfoncé la porte condamnée à laquelle elle était adossée. Or, quelques jours auparavant, 43,000 piastres, tirées de la caisse de réserve, pour être expédiées à la commission du retrait, avaient été déposées dans cette armoire, en attendant le jour de la livraison qui, je ne sais pour quelle cause, n'avait pas été faite immédiatement. Après vérification, il fut évident que 21 sacs de mille piastres chacun avaient disparu....
De quelle façon l'étranger en question, aussi insaisissable qu'un Zombi, avait-il eu vent de cette particularité ? Connaissait-il les êtres du Trésor ? Comment aurait-il pu, s'il n'avait pas de complices, enfoncer en une seule nuit deux portes et emporter 21,000 piastres, sans attirer Tattention de la garde qui veillait autour du Trésor ou des habitants de la maison? Ce blanc qu'on disait tour à tour Anglais, Italien, et, en dernière hypothèse. Allemand, existait-il en réalité ? Sur quel bateau était-il venu au Port-au-Prince ? A quelle autorité avait-U exhibé son passe-port ? Il est à croire qu'il se servait de l'anneau retrouvé de Gjgès, car l'enquête, ouverte sur cette ténébreuse affaire, ne fit pas découvrir autre chose et ce vol resta aussi mystérieux qu'il était inouï.
L'incident suivant eût dû mettre sur la trace des coupables.
Le lendemain du vol, un nommé Villarcé, homme de peine, se trouvant au point du jour sous la galerie de la maison de son patron, aperçut un homme à mine suspecte qui, passant dans la rue Courbe, avec un paquet sur l'épaule, précipita sa marche devant la pharmacie Albertini, dont le propriétaire ouvrait les portes à ce moment. Villarcé, enhardi par la présence d'un tiers, cria au matinal passant :
— Arrête, voleur...
A ces mots, M. Albertini s'avança, mais le voleur — c'en