‹ Le pays des nègresChapitre 77 sur 114 · JE SUIS EMBARQUE · texte numérisé non relu

JE SUIS EMBARQUE

était bien un — lâcha son paquet qui rendit en tombant un son métallique, et débarrassé de ce fardeau compromettant, il mit ses jambes à son cou. M. Albertini et Villarcé ne purent l'atteindre. Ils ramassèrent le paquet et trouvèrent enveloppé dans un sac une boîte de savon américain. On porta cette boîte chez le docteur Bruno. M. Zéphir, juge de paix, procéda à l'ouverture. Il j trouva 173 piastres en argent et de Tétoupe pour les empêcher de ballotter. A n'en pas douter, cet argent provenait du Trésor. C'était la part d'un des chevaliers de la nuit qui avaient aidé le blanc problématique à enlever les 21 sacs.

Un de mes amis, le célèbre auteur des Runes glanées sons les bambous, pour ne pas le nommer par son nom, m'engageait à visiter le sud de l'île qu'il affirmait être beaucoup plus pittoresque que le Nord.

J'avais beau lui donner ma parole d'honneur que je trouvais la rue du Magasin de l'Etat, où j'avais abrité mes pénates, préférable au royaume de Kouroumon, comme disaient les aborigènes, et que j'aimais mieux, pour cent bonnes raisons, traverser la Terrasse par le soleU de midi que de longer les côtes de fer jusqu'à n'importe quel port ouvert ou fermé, mon ami, par amour de l'exactitude de mes relations, ne se découragea point.

Vers la fin de l'année 1873, ses sollicitations devinrent plus pressantes. Par une chaude après-midi, je le vis entrer chez moi, comme j'achevais de dîner entête à tête avec Gaston des Rayauds, mon secrétaire.

Après avoir pris un siège, l'auteur de Sous les bam^ bous me dit en épongeant avec son mouchoir son front ruisselant de sueur :

— Vous n'êtes pas un voyageur sérieux.

— Merci. Pourquoi cela ?... demandai-je.

— Parce que vous voyagez autour de votre chambre seulement. On n'explore pas un pays assis dans sa dodine,

eùt-on la vue perçante attribuée aux lynx et l'imagination divinatrice de Mérj. Je place David Livingstone à cent pieds au-dessus de Xavier de Maistre.

Mon visiteur paraissait avoir . préparé un discours en trois points avec arguments accumulés. Je l'arrêtai.

— Inutile de vous dessécher le gosier, lui dis-je. Il fait si soif naturellement. Des Rayauds vient de brasser fort à propos un punch jusqu'aux Cayes. Je sais où vous voulez en venir.

Et, prenant le flacon que me tendait mon convive, je remplis le verre de mon visiteur. Mais, lui, avant de le porter à ses lèvres, développant sa réticence, poursuivit :

— Parbleu ! A vous envoyer dans le Sud, sinon votre relation sera incomplète. Vos critiques, vous en avez beaucoup ici, car vous ne laissez passer aucune occasion de nous aiguillonner, diront que vous n'avez vu qu'à moitié. Qu'aurez- vous à leur répondre ?

— Enfin, répondis-je convaincu par ce dernier raisonnement, s'il faut, pour que vous soyez content de moi que tout mon genre de vie soit bouleversé, que je passe cent et une nuits au serein, que je ne mange plus à mes heures, que je souffre de la soif, de la chaleur, — car il faut être Karaïbe pour voyager sur vos côtes, — j'y consens, mais à la double condition que vous préparerez mon embarquement sans que j'aie à m'en occuper le moins du monde et que des Rayauds, ce fidèle second, m'accompagnera.

Accepté à l'unanimité ! A votre santé, M. Fleury- Battier ! s'écria des Rayauds, qui d'un seul trait vida son verre plein de punch.

M. Fleury - Battier, de peur que je ne changeasse d'avis, la réflexion venant, se mit sans retard à la recherche d'un bateau. S'il n'y en avait pas eu, je crois qu'il en eût fait un, tant il semblait attacher d'utilité à mon voyage.

Le résultat de ses informations ne fut pas long à venir.

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