LA. VOUTE-A-MINGUET S
chaux, conservent, parfaitement lisibles encore, des dates, des inscriptions; des noms, espagnols pour la plupart, charbonnés ou gravés depuis la fin du xvi® sièle par les Européens qui l'ont visitée. Aidé de Courouille, je cherchai quelque silex taillé, quelque sculpture indienne, parmi les monceaux de débris qui cou"VTent le sol. Mon guide eut la main plus heureuse que moi. Il trouva une statuette de six pouces, grossièrement sculptée, mais très bien conservée, dont il me fit cadeau sur les lieux, ne se doutant pas du prix que j'y attachais. Cette statuette représente un Zémès accroupi, l'air eff'aré, prêt à s'élancer, faisant une menace de la main gauche ; de l'autre dardant sa zagaie. Content de cette trouvaille, que je conserve précieusement, je sortis après avoir inscrit, comme le Georges et le Paul de M. Delorme, mon nom à la suite de ceux qui s'y trouvent.
Pendant notre exploration, la mère de Courouille avait fait un de ces gros boicillons substantiels qui produisent sur les voyageurs le même effet que la terre sur le géant Antée. Il fut fort goûté par son fils et par moi. A nous deux nous le fîmes entièrement disparaître.
Le repas terminé, je me couchais sur le lit que j'avais trouvé, la nuit précédente, préférable au cadre de l'Hôtel des Voyageurs, et je dormis comme un bienheureux jusqu'au souper.
Nous quittâmes le Dondon deux heures après le coucher du soleil.
Les mouches luisantes, appelées Coucouilles, par corruption de l'espagnol cucuyos, et qui avaient donné à mon guide son nom, décrivaient leurs capricieux zigzags dans les intervalles des massifs de verdure. Une brise, qui venait de l'est, agitait les arbres au bord de la route et me soufflait au visage sa fraîche lialeine, toute imprégnée des fragrances enivrantes des campêches fleuris. Au-dessus
de ma tête, dans un ciel de lait, la lune répandant des gerbes de lumière bleuâtre et veloutée, suivait paisiblement sa course au milieu des constellations étincelantes, tandis que mon cheval, allant l'amble, continuait la sienne, sans butter, à travers les cailloux du chemin, et berçait mes rêveries.
C'est une des plus belles nuits que j'ai passées hors d'un lit.
Devant moi, à six pas, Courouille marchait, dodelinant de la tête. Ce brave garçon, qui chantait du matin jusqu'au soir, ainsi que le savetier de La Fontaine, subissant, sans doute à son insu, l'influence de la scène ravissante que nous traversions comme des ombres, restait silencieux, à mon grand étonnement. — Mais les profondes admirations ne sont-elles pas muettes ?
— Eh bien ! à quoi songes-tu ? lui criai-je.
Pas de réponse. Je le rejoignis. Le barbare dormait. Il dormait en marchant, par une si belle nuit ! Je fus obligé de le secouer avec force pour le réveiller.
— Hé ! hé ! repris-je, on fait de la sorte du chemin sans s'en apercevoir, n'est-ce pas ? et c'est fort agréable.
— Oui, ût Courouille en se frottant les yeux, pourvu nous pas joindre Corsino.
Cette réponse me rendit perplexe. Que voulait dire mon guide? Parlait-il de quelque roi des montagnes arrêtant les voyageurs pour en tirer grosse rançon ? Aussi, voulant me renseigner là-dessus, je continuai :
— Qu'est-ce que Corsino ?
— Oh ! voilà l c'est gnon cousin moé...
— Je te félicite d'avoir pour cousin un brigand, car ce n'est pas autre chose, à en juger par ce que tu semblés craindre,
— Non, Il pas brigand...
— Dis-moi alors ce qu'il est