LA GROTTE
tances. Il nous indiqua le chemin à suivre en s'excusant de ne pouvoir nous accompagner. Au bout d'un quart d'heure de marche, nous nous trouvâmes*u pied du morne tout au haut duquel s'ouvre la grotte. Nous attachâmes nos chevaux aux arbres qui s'élevaient là, et nous nous mimes en devoir de gravir.
Le commandant Cassius n'avait rien exagéré. Le chemin de la grotte n'est rien moins que facile. Il est âpre et occupe autant les mains que les pieds. Il faut escalader le morne, s'accrochant aux broussailles et aux touffes d'herbe à la façon des chèvres, c'est-à-dire à quatre pattes, ébranlant à chaque pas quelques pierres qui se détachaient et roulaient, entraînant beaucoup d'autres sur la pente de la montagne.
Cela ne nous arrêta pas. Nous montions toujours.
Après une ascension de trois quarts d'heure, j'étais au sommet du morue, au seuil de la grotte. Je crus un instant qu'il me faudrait descendre comme j'étais monté. Des arbres^ poussés à l'entrée, la ferment comme une herse baissée, la porte d'un château fortifié. En cherchant, j'ai trouvé entre les troncs augmentant de grosseur chaque année, un passage étroit par lequel j'ai pu me glisser. Afin d'avoir une idée complète de cette caverne fameuse et inconnue, j'en examinai l'intérieur avec attention.
En cet instant-là, elle m'est apparue avec un aspect si sauvage, une figure si formidable que je n'aurais pas été surpris le moins du monde de voir sortir de dessous les rideaux de lianes qui voilent ses profondeurs, Ana-Kaona chantant la sinistre chanson de guerre qu'elle avait composée pour Kaonabo. Les réflexions se pressaient dans mon esprit ; mais, en réalité, je n'ai rien vu, et je n'ai rien entendu que le frôlement rapide d'un mabouya d'une grandeur démesurée sorti d'un trou à gauche, et qui, effrayé par le bruit que je faisais, est rentré dans une crevasse à droite.
L'obscurité, le silence et les choses confuses entrevues au fond, donnent je ne sais quoi d'effrayant à cette mystérieuse salle souterraine. Je me retournai. Quel paysage sous mes yeux! Comme il me dédommagea de ma peine et comme j'oubliai bien vite la fatigue !
A cette hauteur et placé comme je l'étais, mon regard découvrait la belle plaine de Léogane, qui se déroule dans une étendue de sept lieues de longueur, du Sud à l'Ouest, sur trois de largeur, du Nord au Sud. Autrefois elle produisait beaucoup de sucre. La première sucrerie de la cidevant partie française y fut installée sous le nom de Deslandes. Aujourd'hui elle donne à peine quelques gallons de tafia et de sirop.
L'objet qui attirait d'abord mon regard était Léogane. L'œil se détachait de la ville pour suivre un chemin qui, côtoyant la mer, va en ligne fort brisée jusqu'au Grand- Goave, ou se portait sur le fort Campan, commencé par Cangé en 1804, achevé par Yayou quelque temps plus tard, à présent tombant en ruines.
En tournant vers l'Est j'apercevais cette longue chaîne de mornes aux larges bases, qui a changé son nom de Malanga en celui de Morne des Commissaires, depuis que Sonthonax, se rendant à Jacmel, les a traversés. Cent cours d'eau qui serpentent, onduleux et brillants, apparaissent ou disparaissent, selon les accidents de la région au milieu de laquelle ils coulent.
Au nord, je voyais poudroyer le chemin du Port-au- Prince, enjambant la Grande-Rivière de Léogane qui, descendant du morne des Commissaires, sillonne la plaine dans sa plus grande largeur et va se perdre dans la mer au-delà du fort Ça ira; enfin plus loin, la Rivière-Froide, torrent bruyant et blanchâtre à peine visible, le morne Noir et le morne de Belle vue.
Je restai en centemplation devant ce panorama im-
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mense, saisissant autant que possible tous ses merveilleux détails qui, sans doute, paraîtraient froids à ceux à qui on songerait à les peindre.
Quant à des Rajauds, il lui avait à peine donné un coup d'œil.
Sous le fallacieux prétexte qu'il était las et très altéré, il s'était assis sur un quartier de basalte à l'ombre, jurant qu'il se sentait une soif à boire la mer.
— Encore, geignait-il, si j'avais monté la bouteille de vermouth...
Le soir approchait, le soleil déclinait, le ciel s'assombrissait. Il était cinq heures, et je voulais arriver à Léogane assez tôt pour ne pas faire attendre le dîner.
Pour descendre, nouvelles difficultés. Il ne fallait pas à présent faire en sorte de monter vite, mais bien prendre garde de ne pas dégringoler. Nous arrivâmes à la savane sans trop d'égratignures.
— Cette grotte a servi d'asile à Ana-Kaona et vous en avez entendu parler '?... demandai-je, après avoir repris haleine, au commandant Cassius.
Il me répondit par un expressif haussement d'épaules suivi de ce niais 'pa connoi qui est la réponse à tout de bien des gens.
Ayez donc été femme-Kacika I Ayez donc réuni deux xis, la Maguana et le Xaragua, sous le même boutou, car les premiers habitants d'Haïti, vivant dans l'état de nature, avaient donné, comme les Muscolguges, la préférence aux monarchies électives. Ayez été la première qui, dans les jours lugubres où l'acier des balanaélés moissonnait les guerriers aux ondoyantes chevelures, faisant de votre chichikoué une arme pour les combats, se soit mise à la tête des cinquièmes des tribus pour repousser l'envahisseur. Pour le romancier qui s'éprend des légendes fantastiques, comme pour l'historien qui étudié le passé et qui tiré dé
l'oubli, cette poussière accumulée par les âges, les faits qui y gisent ensevelis, soyez poétique, illustre et admirable autant qu'aucune des Immortelles qui figurent dans toutes les galeries des femmes célèbres ! Réunissez en vous, dans leur plein développement, cent qualités dont une seule en germe fait une héroïne. Soyez, contre l'opinion d'Hésiode, ■épouse fidèle dans le malheur comme Eponine ; quand les tombeaux des ancêtres sont violés, vaillante autant que Thomyris, reine des Massagétes, qui tailla en pièces l'armée de Cyrus, le fit lui-même prisonnier, et, lui ayant coupé la tête pour venger son fils que ce prince avait fait périr, la plongea dans une outre remplie de sang en s'écriant, au rapport d'Hérodote, en désaccord sur ce point avec Xénophon : Rassasie-toi de ce sang dont tu fus si altéré Soyez comparable encore à Boadicée, reine des Icènes, qui tua 80,000 Romains, s'empara de Cambodunum, et qui, trahie par la victoire, s'empoisonna pour échapper à Suétonius ! Soyez la mère de la dolente Higuenamota, cette princesse dont deux. hidalgos, Guévara et Ojeda, se disputèrent le cœur et qui devint, ô dérision infâme du sort ! fille peinte. Ayez été la Clémence Isaure des sambas, ces troubadours des karbets. Soyez l'hôtesse magnifique qui donna à Ovando, l'adelantade aux cheveux rouges, le spectacle du jeu de plumes. Sacrifiez, martyr de la patrie, votre vie pour elle, comme Jeanne, la bonne Lorraine! Ayez été la Velléda de cette île de laves recouverte de palmiers. Soyez Ana-Kaona, en un mot. c'est-à-dire une fleur de l'or le plus fin, pour qu'un nègre qui ne sait pas s'il est ibos ou arada, réponde aux questions qu'on lui adresse à votre sujet : pa connai.
Au goufi're de l'oubli ton souvenir sombrerait-il, héroïne méconnue ? Quoi I La vague aurait tout pris, la Muse et le Poème ? Ton nom ne serait-il pas de ceux qui sortent du naufrage ruisselants d'immortalité