‹ Le pays des nègresChapitre 85 sur 114 · RÉPUBLIQUE D'HAÏTI · texte numérisé non relu

RÉPUBLIQUE D'HAÏTI

Léogane, le 6 février 1875, an 75° de l'indépendance.

TiBERius Zamor,

Général de division, aide de camp Tionoraire du Président d'Haïti,

Commandant l'arrondissement de Léogane,

au commandant de la commune du Petit-Goave.

Mon cher général,

Je recommande à votre bienveillance M. La Selve, qui se rend dans votre ville, et je vous invite à lui être de quelque grande utilité au besoin.

Les principes d'honnêteté que vous professez, me font déjà enregistrer pour lui l'accueil le plus sympathique de votre part, eu égard à notre amitié, qui semble se resserrer de plus en plus.

Agréez, mon cher général, mes bien sincères salutations,

T. Zamor.

Avec une pareille recommandation, j'étais bien sûr de trouver bon repas et bon gîte.

Il était donc inutile de m'embarrasser de vivres.

En mer. — Le Grand-Goave. — Âguava. — Le Petit-Goave. — Grandeur et décadence d'une ville. — Une maman-poule. — Industrie des Petits-Goaviens. — Un tamarin qui porte des hommes. — Incendie de 1803. — Fin trafique de Ferrand de Baudières. — Godin, Lacondamine et Boupuer au Petit-Goave. — TJnà Eurusgiie Notusque ruunt.,.. — Un Pantoti-fouillé. — Anecdote. — Esquisse de marine. — Une ville endormie. — En barbaco. — Les détails de Miragoâne.

Le jour suivant, à cinq heures du matin, tandis que je m'étendais, seul cette fois, au pied du mât d'artimon, la barque quitta l'embarcadère Ça-ira et s'engagea dans la baie de Léogane, en côtoyant, d'après les instructions que j'avais données au patron, la terre de très près. Aii large la Gonave, qu'on découvrait avec peine, sortait des brumes marines.

Les côtes dont nous suivions le contour sont basses et pourtant jolies, quoique d'un aspect uniforme. Sur le dernier plan, dans un lointain vaporeux, se développaient, comme des murailles cyclopéennes, sur une ligne sinueuse, les formidables bastions naturels qui forment le morne Piton.

Après une navigation de trois heures, nous arrivâmes devant un village dont les cases sont assez pittoresquement répandues sur la plage. C'est le Grand-Goave.

Sur le même emplacement les Espagnols avaient établi

une bourgade qu'ils appelèrent Aguava. Cette bourgade fut brûlée en 1592. Les Français la relevèrent à la même époque que Léogane et lui donnèrent sa dénomination moderne qui paraît être la corruption de son nom castillan. C'est là qu'éclata la guerre entre Rigaud et Toussaint- Louverture. En 1816, une assemblée législative s'y réunit pour réviser la Constitution de la République.

De nos jours le Grand-Goave envoie quelques centaines de sacs de café au Port-au-Prince.

— Vous n'avez pas besoin de mouiller, dis-je à mon patron ; j'ai tout vu. Continuons.

Et nous avons doublé un morne, le Tapion, qui fait promontoire sur la mer. Puis, au bout d'une heure, nous nous sommes trouvés dans la baie profonde du Petit-Goave dans laquelle, à travers l'inextricable végétation de ses bords, viennent se jeter à droite la Ravine-à-Petit, divisée à son embouchure en deux bras, qui étreignent un îlot dont mes matelots n'ont pas su me dire le nom, la Ravine-à-Barret qui, arrosant l'habitation du Roy, forme un delta et la Ravine-à-Pelet qui coupe le chemin de Miragoâne. A gauche nous laissâmes l'Ilet- à-Poule, vis-à-vis duquel s'élevait un fort et s'étendait la place d'Armes en deçà de la Ravinedu-Caïman, et, nous dirigeant sur la pointe de Bourgogne, nous entrâmes par la baie de l'Acul du Petit-Goave, en passant entre l'Ilet-du-Carénage et la batterie des Dames, dans le port protégé autrefois par le Fort-Royal.

Le Petit-Goave, qui remonte à 1863, a été le siège d'une juridiction comprenant les quartiers de Nippes, du Rochelois, de la Grande-Anse et de l'Ile-à- Vaches. Il fut sur le point de devenir la capitale de la colonie. La sûreté de son port, abrité de tous les vents et où les plus gros bâtiments peuvent mouiller et trouver un bon carénage, était le motif de cette préférence. Pendant longtemps même ce fut le bourg de l'Acul du Petit-Goave, où l'on projetait d'élever

Le général Graulmes Petit. (Page 273.)

LE PETIT-GOAVE 273

la ville du Fort-Royal, qui en jouit. On avait élevé à grands frais des fortifications destinées à repousser les attaques des Anglais et des Espagnols, qui j étaient déjà venus.

Après la fondation du Port-au-Prince, le Petit-Goave fut oublié.

La barque avait abordé. Je sautai sur le rivage et me dirigeai sur-le-champ vers le bureau du commandant de la commune pour lequel, on se le rappelle, j'avais une lettre.

Le général Tibérius Zamor n'avait pas trop présumé des principes d'honnêteté de son subordonné. Ce brave officier rural me reçut patriarcalement. C'était l'heure du repas. On mit sur la table un couvert de plus et nous nous mîmes en devoir, de découper une inaman-poule, qui était bien la doyenne de la basse-cour de mon hôte.

Tout en mangeant, je le priai d'avoir l'obligeance de me donner tous les renseignements possibles sUr sa localité.

— En vérité de mon Dieu! répondit-il, que vous apprendrai-je? Qu'il y a sur le canton des Palmes, au haut d'un morne, un étang d'eau douce d une lieue et demie de circuit où les pêcheurs trouvent du poisson et les chasseurs du gibier aquatique en quantité.

— Sa cuvette est probablement le cratère d'un volcan éteint...

— Je ne saurais pas vous dire. — Au sud de la ville s'étendent des marais qui, surtout pendant les grandes chaleurs, empestent l'air. Nos campagnes donnent en abondance du café et des vivres. Le canton du Trou-Chouchou, notamment, est renommé pour ses bananes et ses oranges. Maintenant la seule industrie de mes administrés est de faire des chaises en bois blanc à siège de paille dont ils peignent en rouge les pieds et le dossier pour les enjoliver. Mais la chose la plus curieuse de la commune est, sans contredit,. l'arbre qui porte des hommes.

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la ville du Fort-Royal, qui en jouit. On avait élevé à grands frais des fortifications destinées à repousser les attaques des Anglais et des Espagnols, qui y étaient déjà venus.

Après la fondation du Port-au-Prince, le Petit-Goave fut oublié.

La barque avait abordé. Je sautai sur le rivage et me dirigeai sur-le-champ vers le bureau du commandant de la commune pour lequel, on se le rappelle, j'avais une lettre.

Le général Tibérius Zamor n'avait pas trop présumé des principes d'honnêteté de son subordonné. Ce brave officier rural me reçut patriarcalement. C'était l'heure du repas. On mit sur la table un couvert de plus et nous nous mimes en devoir, de découper une maman-poule, qui était bien la doyenne de la basse-cour de mon hôte.

Tout en mangeant, je le priai d'avoir l'obligeance de me donner tous les renseignements possibles sûr sa localité.

— En vérité de mon Dieul répondit-il, que vous apprendrai-je? Qu'il y a sur le canton des Palmes, au haut d'un morne, un étang d'eau douce d'une lieue et demie de circuit où les pécheurs trouvent du poisson et les chasseurs du gibier aquatique en quantité.

— Sa cuvette est probablement le cratère d'un volcan éteint...

— Je ne saurais pas vous dire. — Au sud de la ville s'étendent des marais qui, surtout pendant les grandes chaleurs, empestent l'air. Nos campagnes donnent en abondance du café et des vivres. Le canton du Trou-Chouchou, notamment, est renommé pour ses bananes et ses oranges. Maintenant la seule industrie de mes administrés est de faire des chaises en bois blanc à siège de paille dont ils peignent en rouge les pieds et le dossier pour les enjoliver. Mais la chose la plus curieuse de la commune est, sans contredit, l'arbre qui porte des hommes.

Et, sur ce mot, le commandant sourit avec malice, de l'air d'un homme qui en intrigue un autre.

— Est-ce que vous auriez ici un second Reivas, ce mystérieux arbre indien, issu du sang de Kaiomorts, qui se couvrit, au lieu de branches, de dix couples humains dont les descendants peuplèrent la terre, si l'on en croit le Zend- Avesta, qui est la Bible des Perses?

— Je ne connais pas l'arbre dont vous me parlez, reprit le commandant, mais celui dont je vous parle, je le vois tous les jours et je vous le montrerai quand nous aurons fini.

A ce moment on servait le café.

Comme il venait de m'en donner la promesse, le repas terminé, le commandant me conduisit sur la place, au pied d'un tamarin singulier. Les fruits figurent d'une manière très exacte le profil d'une tête humaine.

Je cueillis quelques échantillons et nous poursuivîmes notre promenade à travers la ville.

Il ne faut pas juger les villes par leur nom. Le Petit- Goave est le grand. Douze rues, se coupant à angle droit, mais non pavées, séparent les vingt îlets d'étendue inégale qui le composent. Incendié en 1803 par l'insurgé Lamarre, il a été reconstruit depuis presque en entier.

— Tenez, exclama le commandant en s'arrétant, voici l'endroit où Ferrand de Baudières, sénéchal du Petit- Goave, fut assassiné en novembre 1789. Vous savez sans doute dans quelles circonstances ?

— Un peu ; mais je vous écoute toujours.

— Eh bien, après le départ pour la France du gouverneur-général Barbé de Marbois, qui s'était embarqué en secret sur la corvette VA riel, le 26 octobre de la même année, les Pompons jaunes furent ici en butte à toutes les vexations des Pompons blancs. Ferrand de Baudières, connu pour sa modération envers les premiers, avait

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