JÉRÉMIE
Ver-î le soir, nous étions dans la Grande-Anse. Il se mit à pleuvoir à verse et les ténèbres nous empêchaient de distinguer les accidents de la côte que nous longions. De temps à autre un éclair brillait dans la nuit obscure et le vent tourmentait les voiles. Nous roulions, de droite à gauche et de gauche à droite, sur les toiles qui nous servaient de matelas.
Je commençai à me lasser de la mer, tantôt d'une monotonie désespérante, tantôt d'une humeur rageuse. J'interroge les passagers. Tous, les uns après les autres, m'avouent qu'ils s'ennuient au même degré que moi. Un espoir consolant nous soutient. Au matin, si la mer est clémente, nous entrerons dans la baie de Jérémie.
Enfin, à quatre heures, l'orage se calma, le jour reparut, les flots cessèrent de bouillonner, le ciel était pur. Nous aperçûmes, aux premiers rayons du soleil levant, la ville de nos vœux. Son aspect est à la fois grandiose et pittoresque. Derrière elle se dresse comme un rempart un morne, surmonté de deux blockhaus construits par Salnave, auquel elle appuie sa tête, tandis que ses pieds trempent dans la mer.
Peu de temps après, nous rencontrions, à l'entrée du port, V Ester, bateau du Service accéléré, que la ceinture d'écueils où le flot n'est qu'un inextricable réseau de tourbillons dont il est entouré de toutes parts, empêchait d'approcher davantage.
Le mouillage efî"ectué, nous descendîmes dans le canot du Dieu-Mer ci. Un matelot saisit les rames et nous touchâmes bientôt le warf qui est très haut et, par extraordinaire, en bon état.
Jérémie est une hospitalière cité. Ses femmes ont la réputation d'être les plus jolies de l'île. Beaucoup le sont. Elle mérite donc l'épithète donnée par Homère à l'Achaïe et à Hellas, xaXXtYûvaixa. Je n'y connaissais personnellement
aucun habitant et cependant j'eus tout de suite et sans peine un logis.
On peut y passer une semaine bien employée. C'est ce que j'ai fait. Le jour qui suivit mon arrivée fut consacré à visiter la ville.
Le premier établissement, placé entre la Voldrogue et la Grande-Rivière, existe encore sous la dénomination de : Vieux-Bourg. La ville actuelle qui, avant 1756, était appelée Trou-Jérémie, du nom du pêcheur -qui l'habitait, est divisée en deux parties : haute et basse. La première, dans une position agréable, a la figure d'un rectangle. La seconde suit le contour de l'Anse, qui lui sert de port.
Ce port n'offre aucun abri contre les vents du Nord qui soufflent la plus grande partie de l'année sur les côtes de la Grande-Anse. Souvent des raz-de-marée viennent ajouter aux dangers que courent les navires. Aussi n'est-il fréquenté que par les goélettes américaines qui n'ont pas besoin de séjourner longtemps pour vendre leur cargaison.
Sur la place d'Armes, auprès de l'autel de la Patrie, je remarquai deux tombes. L'une est celle de Blanchet jeune, de son vivant Président de l'Assemblée nationale, la seconde, celle de M. H. Féry, qui fut commandant de la place.
Au-dessus de la ville est le Calvaire. On prétend que Darbois y avait fait dresser un bûcher permanent, dans les flammes duquel il jetait les prisonniers noirs et jaunes qu'on lui expédiait.
Mais ce qui m'intéressait principalement, ce que je voulais voir à tous prix, c'était Guinaudraie. Qu'est-ce que Guinaudraie ? allez-vous demander. Guinaudraie, c'est l'habitation où naquit, en l'762, du marquis de la Paillèterie, colon, et d'une Africaine, Alexandre Davy Dumas, VHoratius Codés du Tyrol, le père d'Alexandre
LE FORT MAFRANC 287
Dumas P', l'inépuisable romancier, le grand-père de notre Alexandre Dumas II, le puissant dramaturge.
Dans la même excursion, je vis le camp Ivonet. Les insurgés de Jérémie s'en étaient emparés en 1803. Le commandant de la ville, le colonel Berger, fit une sortie le 23 juin et les chassa ; mais il fut tué d'un coup de sabre.
Je montai aussi au fort Mafrane, construit en 1804. Au bout d'une heure d'ascension, je vis les montagnes voisines s'abaisser et le panorama s'étendre à mesure que nous nous élevions. Du fort on embrasse le canton entier de la Grande-Rivière. J'avais autour de moi tous les mornes qui forment la chaîne de Macaya qui court, de l'Ouest à l'Ulst, parallèlement à ceux de la Hotte. Il faut avoir vu cette région convulsionnée pour se faire une idée des effets effroyables des secousses volcaniques. Toutes ces gibbosités monstrueuses, couvertes d'une végétation épaisse et crépelue, ressemblent assez à des groupes de dos gigantesques de dromadaires. La Grande-Rivière, l'un des plus importants cours d'eau d'Haïti, jaillit des flancs de la Cahouane, se précipite en grondant et se glisse pendant vingt-cinq lieues entre les mornes comme un immense serpent à écailles argentées. A l'horizon, la mer, sur laquelle étincellent les voiles blanches, — mare velivolion, — se confond avec le ciel auquel elle semble toucher.
Au fort Mafrane, affreusement délabré, a été enterré un des signataires de l'acte de l'Indépendance, Laurent Férou, le vainqueur de Garata, né sur l'habitation Pinet, commune des Coteaux, de Férou, blanc, et de Thérèse, négresse. C'était un mulâtre franc. Avant la révolution, son père lui donna l'éducation que recevaient, à cette époque, la plupart des enfants créoles. Il apprit le métier de charpentier. Il ne savait ni lire ni écrire ; mais il signait. Dans ses moments de loisir, en 1790, il se livra
avec ardeur aux exercices du corps. Il montait à cheval, il chassait les cochons marrons. Sur le dos il portait même les marques des défenses d'un de ces pachydermes sauvages, qui l'avait terrassé. Il était hardi, emporté et d'une grande inflexibilité. Entré en 1793 dans le 3^ régiment de la Légion de l'Egalité du Sud, il gagna le grade de capitaine par son courage dans la guerre contre les Anglais. A la même époque, il fut nommé commandant de la commune des Coteaux. A la fuite de Rigaud, Toussaint- Louverture lui ôta son commandement. A l'arrivée de l'expédition française, il reprit du service et fut placé dans la même commune. En février 1803, lors du rétablissement de l'esclavage, il s'arma contra la métropole et fut proclamé commandant en chef de l'armée indigène du Sud. Vers 1803, il fut nommé général de brigade par Dessalines, et à l'évacuation de la Grande-Anse, commandant de l'arrondissement de Jérémie. Il mourut dans cette ville, en 1806.
Voici un des actes de son administration : Trois bourgeois blancs et un officier français, enrôlés de force dans les bandes indigènes, s'étaient réfugiés sur la corvette anglaise, la Tartare, mouillée en rade. L'officier, détaché au bureau du port, avait usé de son autorité pour préparer l'évasion Un soir de spectacle, comme il n'y avait pas de garde au théâtre, il y avait envoyé, vers huit heures, celle de la douane, dégarnissant ainsi le poste du rivage. Il put s'embarquer librement avec ses trois compatriotes.
Ferou somma sans succès le capitaine Perkins, Commodore de la Tartare, de lui livrer l'officier fugitif. Quand vint le moment d'appareiller pour la Jamaïque, Perkins envoya une chaloupe prendre de l'eau aux Abricots. Depuis la sommation de Férou, il ne communiquait plus avec la ville. Or, défense était faite aux blancs, d'aborder les