‹ Le pays des nègresChapitre 88 sur 114 · DES BAIGNEUSES · texte numérisé non relu

DES BAIGNEUSES

mouillages non ouverts au commerce étranger. La chaloupe de la Tartare fut saisie. Les matelots, qui la montaient, arrêtés, furent conduits à Jérémie au général Férou, qui fit savoir à Perkiûs que, s'il ne débarquait pas l'officier dans les vingt-quatre heures, ses matelots seraient fusillés. Le capitaine anglais, placé dans l'alternative de laisser périr une dizaine d'Anglais ou de sauver un Français, Uvra ce dernier.

Férou le fit passer par les armes sans convoquer de Conseil militaire.

J'avais vu de Jérémie tout ce qui mérite d'être vu. Je partis, le 27 février, pour le Trou-Bonbon, sur un cheval de louage.

L'épisode de mon voyage au Trou-Bonbon est un peu pornographique, mais il est unique. Vous le raconterai-je? Certainement. Foin de la bégueulerie.

Je chevauchai toute la matinée sans apercevoir ni un habitant ni une case. Autour de moi les bananes semblaient mûrir pour les oiseaux du ciel. Les orangers et les manguiers, pliant sous le poids de leurs fruits d'or, les offraient d'eux-mêmes à ma main. Au milieu de tant de solitude, de silence, de richesses naturelles, je me demandais si vraiment Colomb avait jamais touché à Haïti.

A une lieue de Jérémie, dans un endroit où le chemin est presque enfoui sous un grand fouillis de branchages qui le débordent des deux côtés, mon guide me fit signe d'arrêter et de regarder vers la mer.

Suivant des yeux la direction de son doigt, je vis une jeune mulâtresse, qui fendait, comme Lycorias^ les fiots endormis. Tout à coup, se tournant sur le dos et se soulevant à la surface, elle s'y soutint presque sans mouvement, les bras étendus. De la sorte ressortait pleinement la richesse de sa poitrine, brillante comme le cuivre jaune ; les

pointes vermeilles de ses seins et son nombril lustré brillaient à fleur d'eau.

Sur la rive se tenait une autre Océanide, s'apprôtant à entrer, elle aussi, dans le bain. Elle n'avait plus que sa chemise, qui glissa avec un naturel charmant le long de son corps. EUe fit deux pas sur le sable, et, tout en restant sur le rivage, elle avança un pied et le trempa dans l'eau. Pas à pas, elle avança dans les flots, puis s'élança vers sa compagne et fut auprès d'elle en deux brassées.

Je laissai ces Néréides folâtrer en liberté sous les bambous crépus. Avant qu'elles aient pu se douter que des regards indiscrets les avaient épiées, j'entrai au Trou-Bonbon, petit village entre Jérémie et Dalmarie, au fond d'une anse très fréquentée par les caboteurs et où je trouvai un encombrement d'embarcations.

Je payai mon guide, qui se chargea de ramener ma monture à son propriétaire, et je m'embarquai sur le Bout-de- Macaque, wary en partance pour les Cayes.

XTI

L'Anse-du-Clerc. — Les Abricots. — Le Paradis indien. — Petite rivière-de-Dalmarie. — Le pardon accordé au fils de Goman. — Dalmarie. — L'Anse d'Eynaud. — Plus de Bout-de-Macaque !... — Les trois tribunes. — Les Chardonnières. — Port-à- Piment. — Une chasse aux Piquets. — Les Coteaux. — La Roche-à-Bateau. — Port-Salut. — Souvenirs historiques. — L'Ile-à-vaches. — Perte du Bouvet. — Torbeck. — Boisrond-Tonnerre et Hérard- Dumesle. — Entre le navire dans le port et la terre on peut bien se noyer. — Le Casino. — Bonardel. — Bon-Bon ! ...

La nature est belle sur les côtes du Sud ! . . . Voici l'Anse-du-Clerc, bourgade qui doit son accroissement à l'insurrection de Goman. Les habitants du canton j avaient établi un poste militaire. Ils se réunissaient dans des blockhaus pour repousser en commun les insurgés. L'Anse-du- Clerc fait partie de l'arrondissement de Jérémie ; son port est aussi sûr que celui du Trou-Bonbon.

Après la pointe des Abricots, Toici le bourg de ce nom, qui lui vient de la prodigieuse quantité d'abricotiers qu'on trouva dans le canton, à l'époque de la fondation. Les Indiens, premiers habitants de l'île, avaient placé, au rapport de Moreau de Saint-Mérj, leur paradis dans ces forêts. Ils s'y faisaient porter aux approches de la mort, et là, bercés par les brises, dans un hamac suspendu aux arbres, près des nids des petits oiseaux, ils exhalaient leur dernier souffle au sein du calme et de la solitude.

Alors leurs âmes bienheureuses erraient en paix sous les délicieux ombrages des mamejs, ces autres Lingams, dont elles savouraient éternellement les fruits ambrosins. Lé mancenillier y croît aussi. Les âmes des méchants, pensaient ces insulaires, se nourrissaient de leur suc vénéneux.

Ces enfants de la nature croyaient à l'immortalité de l'âme 1

En 1789, les Abricots ne comptait que dix-sept maisons. Il dépendait de la paroisse de Dalmarie. Pendant la révolution, il prit quelque accroissement.

Mais voici déjà la pointe de la Seringue, le Trou-d'Enfer, le cap Dalmarie.

Que vous dirai-je de la Petite-Rivière de Dalmarie ? Elle a été ainsi nommée à cause de sa situation sur un cours d'eau moins important,que celui qui passe à Dalmarie. Les caboteurs la préfèrent à cette dernière, car leurs barques ont plus d'abri et meilleure tenue sur son rivage. C'est là qu'en 1820 s'est passée une touchante scène, reproduite par le pinceau du citoyen Déjoie du Cap-Haïtien dans un tableau qu'on voyait, il y a quelques années, au Palais-National du Port-au-Prince : Le Pardon accordé au fils de Goman -par le Président P. Boyer.

Une lieue plus loin se montre Dalmarie, dont la dénomination indienne est devenue par corruption Dame-Marie. Ce bourg remonte à 1776. Auparavant ce n'était qu'un embarcadère servant aux habitants qui avaient obtenu, dès 1737, des concessions dans ce quartier. Avant la révolution le gouvernement colonial se proposait d'y élever une ville dont les fortifications eussent pu interdire l'accès de sa baie aux flottes anglaises qui, très souvent, y prenaient mouillage. Le 3 décembre 1849, des corsaires dominicains pillèrent et incendièrent Dalmarie. A peu de distance, au pied d'une montagne dont le sommet, garni d'une crête de roches à ravets énorme, présente l'aspect des mamelles

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