PLUS DB BOUT-DE-MACAQUE
d'une vache, il y a des eaux minérales dont on ne tire aucun parti.
La Pointe-à-Bourg doublée, nous nous trouvâmes en vue de l'Anse-d'Ejnaud, chef-lieu de l'arrondissement de Tiburon et résidence du commandant, élevé sur une anse qui, lors de l'évacuation des Anglais, en 1798, prit le nom d'un colon, dont l'habitation était voisine, à la place de celui de l'Ilot- à-Pierre- Joseph. Ce bourg s'est développé insensiblement 4orsque son port, auquel les Baleines font une ceinture de rochers, a été ouvert au commerce étranger.
Nous passâmes à l'Anse-d'Eynaud quatre jours. Le Boid-de-Macaque prenait un chargement de tafia. Le cinquième jour au matin, rendu au bord de la mer avec d'autres passagers pour m' embarquer, je ne le trouvai plus. Etait-il parti? Non. Sa carène avait besoin d'un radoub, paraît-il. Chargé, il faisait eau par tous les joints. Pendant la nuit précédente, il avait sombré à l'ancre ; le matelot de garde s'était réveillé dans l'eau.
Il fallait songer à un autre mode de transport. Le commandant de l'arrondissement eut l'obligeance de me prêter un cheval pour me rendre à Tiburon, où, selon toute probabilité, je trouverai une barque allant aux Cayes.
J'arrivai à onze heures aux Irois, bourgade née, comme presque toutes celles du littoral, sur un embarcadère. Par ce nom on distinguait autrefois dans les Antilles les Irlandais que la persécution religieuse poussait hors de leur patrie.
Les Anglais s'y étaient fortifiés. Rigaud les expulsa.
Guidé par le soldat que le commandant de l'Anse-d'Eynaud m'avait donné pour me conduire, je ne fis que traverser cet indescriptible pêle-mêle de masures, de cahutes aux façades bossues, aux toitures invraisemblables, parmi une populace de poules, de cabris, de porcs, auxquels étaient mêlées des négresses en guenilles peignant avec
un peigne édenté leur laine rebelle et des négrillons nus comme des vers, ventrus comme des calebasses, se traînant dans la poussière au grand soleil. Je remarquai une jeune négresse de vingt ans au plus qui fumait magistralement, un caclwibo aux lèvres, assise sur le seuil de sa case, les paupières voluptueusement baissées.
Une lieue plus loin, au bout d'une verte savane emprisonnée entre la mer et les montagnes de la Hotte et parsemée de bouquets de palmiers et de cocotiers, je trouvai Tiburon qui porte le nom par lequel les Indiens désignaient les requins, bvron, sans doute parce qu'il y en avait beaucoup dans ces parages. Les premières cultures faites dans ce quartier datent de 1737. Le bourg fut fondé au milieu du siècle dernier. Son port a une certaine importance à cause du voisinage du cap Tiburon, qui est un débouquement. Plusieurs flottes anglaises y ont mouillé. Rigaud s'y embarqua pour la France.
Quand on arrive par mer, à gauche on a l'anse des Carcasses, le cap à Foux et une grande chaîne de mornes couverts de bois ; à droite, la rivière, le bourg et le cap Tiburon.
Il avait plu. Le chemin était fort détrempé. Je n'y ai rencontré personne, si ce n'est une jeune négresse, beau lis noir de la savane, qui, son canari sur la tête, revenait de puiser de l'eau. En marchant elle chantait d'une voix claire, fraîche et pure, sur un air lent, triste et plaintif, cette chanson si populaire ;
Maman mette moé dehors Maman poussé, m' allé.
A Tiburon, pas de barque. Toutes avaient appareillé le matin. Quand reviendraient-elles ? En attendant, le magistrat communal m'offrit l'hospitalité, que j'acceptai avec reconnaissance.