I-ES CHARBONNIERES
Ainsi que dans toutes les petites localités que je venais de traverser à Tiburon un blanc est un phénomène. Chacun le suit avec des yeux effarés. Cependant, comme je me prttmenais tous les jours, je ne tardai pas à être connu et accepté par les habitants. Je menais une vie toute de farnietiie. Mais je ne pouvais rester à la case. J'éprouvais le besoin de respirer, de voir les savanes, d'écouter le chant des pipiris. Cela me conduisait hors du bourg sur les bords de la rivière qui, après avoir décrit cent méandres, se jette dans la mer par trois embouchures. Je m'arrêtai pour causer avec les laveuses. Toutes nues, accroupies comme des idoles hindoues, elles lavaient leurs robes au courant de l'eau comme la fille d'Alcinoiis.
D'autres fois j'allais sur les grèves, poussant du pied quelque galet, errant le long des flots comme un naufragé qui espère être aperçu de quelque navire voguant au large. Enfin, le septième jour, 13 mars, je pus partir sur une barque appartenant à un caboteur des Cayes, M. Jabouin, venu à Tiburon, chercher du café.
Nous doublâmes d'abord la Pointe-Burgau et longeant une côte hérissée de brisants, nous traversâmes l'Anse-du- Milieu, nous doublâmes la Pointe-des-Aigrettes, nous entrâmes dans r Anse-Salée, au fond de laquelle s'élève, dans la petite plaine des Anglais, ainsi nommée parce que les équipages des navires de cette nation y faisaient de fréquentes descentes avant la révolution, la bourgade du même nom, sur le terrain de l'ancienne sucrerie du Gravier, et près d'une petite rivière très poissonneuse, qui fournit d'excellentes carpes.
Une lieue en avant, on se trouve à la hauteur des Chardonnières, bourgade sur la route de Tiburon aux Coteaux, qui porte le nom donné à son embarcadère à cause des oursins, vulgairement chardons, qui y abondent.
A peine a-t-on dépassé le Tapion des Chardonnières,
qu'on aperçoit le Port-à-Piment qu'il ne faut pas confondre avec celui du Nord. Le 7 avril 1846, les Piquets, qui s!étaient emparés de ce bourg, furent taillés en pièces. Petit-Jean et Paul-François, leurs chefs, n'eurent que le temps de se jeter dans un canot. Les restes de ces bandes dévastatrices furent battus successivement au campPérin, à Corail, à Port-Salut, à Pestel, aux Platons, aux Coteaux et au Fond-Bleu.
Nous étions à dix heures en vue des Coteaux, bourg pittoresque, ainsi nommé parce qu'il est assis, en quelque sorte, au pied d'une chaîne de coteaux, qui, superposés les uns aux autres, comme les marches d'un escalier du ciel, montent du rivage à la Hotte dont, à chaque échappée de vue, on aperçoit les hauts sommets. Dans la rivière qui coule auprès, on pêche de beaux mulets, et son petit port est assez profond pour les gros navires,
— Tiens I nous avons une barque à gauche? dis-je au pilote, quand nous entrâmes dans l' Anse-à-Juifs.
— Qicé côté ou oué li ?
Là, et j'indiquai du doigt la direction. Le pilote se mit à rire.
— C'est la Roche-à-Bateau, me répondit-il. Vue de loin et de certains points, elle fait l'effet d'une barque à la voile. Il y a dans le voisinage un embarcadère où les petits bâtiments trouvent un excellent mouillage.
L'Anse-à-Drick traversée , on rencontre le bourg de Port-Salut, établi en 1784 sur une baie dans laquelle les barques sont à l'abri de tous les vents. Le Port-Salut, où naquit Bergerac Trichet, rappelle le combat livré en 1803, au Garata, dans la même commune, par les Français aux indigènes. C'est encore là qu'éclata l'insurrection contre Jacques P"". Mécerou, alors juge de paix du Port-Salut et chef de ce mouvement, y arrêta, aidé par une trentaine d'habitants, le 8 octobre 1806, le général Moreau.