‹ Le pays des nègresChapitre 92 sur 114 · LE CASINO Î · texte numérisé non relu

LE CASINO Î

— Eh bien ! alors je vous emmène.

C'était une bonne fortune, car M. Lassègue est un des Haïtiens les plus distingués que j'ai rencontrés, par son instruction, son obligeance et son patriotisme.

Mon cicérone était trouvé et je le suivis.

Au bureau du port, on me demanda mes papiers. Je répondis à l'officier que je n'en avais pas à lui montrer, attendu qu'au Port-au-Prince on m'avait donné une lettre pour le commandant du département, le général Michel Domingue.

Comme nous soi-tions du bureau du port, mon ami s'arrêta devant une maison aux portes et aux fenêtres toutes grandes ouvertes d'où sortaient de> éclats de voix, des bruits de dés agités, de verres choqués, et m'offrit de me rafraîchir.

— C'est le Casino-Bonardel, me dit-il, entrons.

La salle était pleine de joueurs aussi bruyants qu'affairés.

— Le café a l'air de faire des affaires d'or...

— Je crois bien, Bon-Bon sait si bien attirer les clients et pousser à la consommation.

Toutes les tables étaient occupées, nous nous approchâmes du comptoir.

— Bon-Bon!.... appela M. Lassègue.

Au même instant Bon-Bon se dressa derrière son comptoir comme un diable dans sa boite dont on soulève le couvercle.

Le propriétaire-gérant du Casino-Bonardel était devant nous. Jamais, je n'ai vu tête plus originale ; il faut avoir jeté les yeux sur le prospectus de la maison de chapellerie de V Hérissé, de Paris, pour s'en faire une idée. Pendant que M. Lassègue lui demandait deux vermouths, vingt cris partirent à la fois.

— Bon-Bon, un américain!

— Bon-Bon, arrêtez les frais!

— Bon-Bon, prenez l'heure !

— Bon-Bon, six grogs !

Impassible un moment, Bon-Bon impatienté finit par répondre en créole :

— Moé occupé; moé pas dan ça...

— Diable! lui dis-je, vous n'êtes pas parlementaire.

— Bah ! reprit-il en souriant, c'est ainsi que se fait le service.

Nos vermouths avalés, M. Lassègue me fit faire un tour sur la galerie du Casino, puis il m'emmena souper.

Après le repas, nous limes une petite promenade, et nous rentrâmes nous coucher.

La Ravine du Sud. (Page 301

XYII

Aspect du marché. — Monographie des Cayes. — Verret. — N. Geffrard. — Histoire. — Fréron, sous-préfet des Cayes. — Coup de main de J. Armagnac. — Le général Brunet évacue la ville, — André Rigaud. — Euphémic Daguille. — Simon Bolivar, — La plaine et les forts. — Affaire de la Ravine-Sèche. — Salva Tierra de la Zaiana. — Prise d'armes de Salomon. — Affaire de Vincendron.

Le lendemain, je fus réveillé par le bruit que l'on faisait sous mes fenêtres. Elles donnaient sur la place et la place était envahie par les marchandes qui faisaient leurs étalages. Leurs boutiques foraines sont à la fois simples et originales. On fiche en terre un haut bambou auquel on attache une immense natte que l'on fait tourner avec le soleil, de telle sorte que vous diriez d'autant de barques qui mettent à la voile en pleine terre.

Les premiers renseignements sur les Cayes nous sont transmis par Moreau de Saint-Rémy.

Placée au bord de la plaine du Fond, cette ville, qui a plus d'un siècle et demi, s'est agrandie depuis 1804. Elle n'a jamais éprouvé ces grands désastres, incendies ou tremblements de terre, qui ont accablé si souvent le Cap- Haïtien et le Port-au-Prince. Par contre, les débordements de rilet et de la Ravine-du-Sud y font souvent des ravages. Les ouragans y sont fréquents. Le plus terrible se

déchaîna dans la nuit du 12 au 13 août 1831. Le vent soufflait avec une telle violence qu'il emporta un grand nombre de maisons. La mer s'élança à l'assaut de la ville ; dans certains endroits, on mesura cinq pieds d'eau. L'inondation gagna la plaine. Plusieurs centaines d'habitants périrent noyés. Les navires qui, ne trouvant point de sûreté dans le port, pendant l'hivernage, étaient allés mouiller dans les baies de Mesles et des Flamands, furent jetés à la côte et fracassés.

L'entrée de la ville par terre est grandiose et pittoresque. Une chaussée longue de quinze cents mètres et bordée de fossés, conduit des Quatre-Chemhis à un pont jeté sur la Ravine -du-Sud. Sur les terrains traversés par cette chaussée s'élèvent des maisons avec jardins qui offriraient si elles étaient entretenues, les agréments de la campagne â proximité de la ville. Pour faciliter les communications avec le faubourg Rigaud plusieurs ponceaux en bois ont été jetés sur la Ravine-du-Sud.

Pendant l'administration du général Marion, décédé aux Cayes, le 20 novembre 1831, tous les édifices publics avaient été restaurés et des fortifications construites pour défendre le port, une fontaine commencée sur la place du Marché et d'autres à l'Arsenal et à l'Hôpital. Aujourd'hui presque tout cela a disparu. Ce qui est resté est délabré. Récemment on avait entrepris la restauration de l'église ; mais, depuis la mort de l'abbé Ronvel, curé des Cayes, dont les paroissiens déplorent encore la perte, les travaux restent suspendus.

L'autel de la patrie sur la place d'Armes est entouré de tombes. Les plus dignes d'attention sont celles de Verret, de Nicolas Geflrard, et, dans l'église, celle de Faubert.

Le second naquit en 1761, dans le quartier de la plaine à Pitre, commune des Cayes, de Nicolas Gefirard, mulâtre, et de Julie Coudro, sénégalaise. Il grandit à Périgny,

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labitation de son père, se livrant à la chasse, jusqu'à la •évolution. Sergent dans la compagnie Massé, en 1790, il levint lieutenant en 1793 , fit la campagne du camp Dérivaux, dans les rangs républicains, sous les ordres de iîigaud, entra dans la légion de l'Egalité avec le grade de iapitaine de chasseurs, prit part à plusieurs combats contre es royalistes de la Gi^ande-Anse, et fut nommé, l'an iv, )ar le général français Desfourneaux, chef de bataillon et ;ommandant du camp Périn. Pendant la guerre civile de ,799, il fut élevé au grade de colonel et commanda le t® régiment du Sud. Après le départ de Rigaud, il 'échappa par un trait de hardiesse des mains de Dessaines, traversa les mornes de Plymouth, atteignit le yorail, puis Jérémie et passa à Santiago-de-Cuba, où il éjourna jusqu'à l'arrivée de l'expédition française. Il evint alors à Saint-Domingue et entra, comme simple oldat, dans les troupes de la métropole. Après la soumision de Toussaint-Louverture, il courut embrasser ses larents qu'il n'avait pas vus depuis la chute de Rigaud, aais, ayant appris à l'Anse-à-Veau que les colons qu'il ,vait autrefois combattus à Jérémie, projetaient de l'arréer, il rebroussa chemin et se transporta au Cap. Là, il se aUia à Pétion, sitôt que celui-ci eut pris les armes contre a France au Haut-du-Cap. Dessalines, proclamé général !û chef par les insurgés, le rétablit dans son grade de îolonel et l'envoya porter la guerre dans le Sud. Après a prise de l'Anse-à-Veau, en janvier 1803, il fut promu lu grade de général de brigade et nommé commandant des Zîayes.

Trois ans plus tard, le 31 mai 1806, pris de violentes ïoliques, il rendit le dernier soupir. Le bruit courut lussitôt qu'il avait été empoisonné, à l'instigation de [acques P"", contre qui il méditait un soulèvement, mais on a'a jamais eu de preuves du fait. Beaucoup affirment qu'il

mourut d'un abcès formé à l'estomac à la suite d'une chute de cheval qu'il avait faite aux Platons. Il n'avait que quarante-cinq ans.

L'histoire particulière des Cayes compte des faits nombreux. Suivons l'ordre chronologique.

Le plus ancien souvenir qui s'en détache, est sanglant. En 1790, l'assemblée provinciale du Nord, confia au général Vincent le commandement d'une division qui fut embarquée sur la frégate la Vestale, et dirigée sur Saint- Marc. L'assemblée coloniale n'ayant aucune troupe à sa disposition, pressée entre le Port-au-Prince et le Cap, proscrivit le comte de Peinier et nomma gouverneur provisoire M. de Fierville, patriote ardent qui commandait les Cayes. Ensuite, elle adressa à ses partisans cet appel à l'insurrection :

« Ali nom de la Nation, de la Loi et du Roi,

et de la x>cirtie française de Saint-Domingue en péril.

Union, force, célérité, courage.

» L'infâme Peinier et l'exécrable Mauduit ont accompli leurs infâmes projets ; ils ont trempés leurs mains dans le sang des citoyens. Aux armes ! »

Une partie de la colonie se souleva en sa faveur. L'assemblée coloniale espéra un moment prendre le dessus. Elle écrivit au comité colonial de l'assemblée constituante, qu'elle poursuivrait les contre-révolutionnaires jusque dans leurs repaires. Les habitants du Petit-Goave, toujours menés par le député Valentin de Cuillon, se disposèrent à marcher sur le Port-au-Prince. Les Cayes^ sous l'influence d'un club, formé par cet anarchiste d'ennemis acharnés du gouvernement, se prononça pour l'assemblée coloniale, et lui donna une horrible preuve de son dévouement. Un honnête homme, M. Codère, était major de la place. Ses

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