‹ Le pays des nègresChapitre 95 sur 114 · ORIGINE DES PARTIS · texte numérisé non relu

ORIGINE DES PARTIS

sortant des Cajes, approchait du Port-Républicain. Les officiers de son entourage l'engageaient à le faire arrêter. Il leur répondit : « Laissez, laissez M. Kigaud aller prendre les instructions de l'agent du directoire. Je pourrai bien le faire arrêter, mais Dieu m'en garde. Il me convient

comme ennemi il abandonne son cheval quand il

galope, mais il montre son bras quand il frappe. »

Louverture donc accueillit Rigaud avec tous les dehors d'une sincère fraternité. Celui-ci, en retour, l'invita à prendre place dans son carrosse, ce que le général en chef accepta : ils partirent ensemble.

Pendant le voyage, Rigaud se montra peu communicatif. Louverture lui insinua de ne pas déférer aux suggestions d'Hédouville ; de ne point perdre de vue que les nègres et les mulâtres, ayant une commune origine, devaient se liguer contre les blancs, proclamer l'indépendance de Saint- Domingue et s'isoler, par ce grand acte, des réactions opérées en France contre la liberté générale. A ces ouvertures, Rigaud ne répondit autre chose, sinon que la France n'avait nulle intention de rétablir l'esclavage et que se séparer d'elle, était un crime de lèse-maternité.

Quand les deux voyageurs furent arrivés sur l'habitation d'Héricourt, Louverture réunit les habitants de ce quartier et leur présenta Rigaud comme un des plus ardents défenseurs de la liberté des noirs, comme son successeur naturel.

Enfin, ils entrèrent au Cap. Hédouville reçut Rigaud avec la plus grande cordialité. Il l'entretint souvent en secret et lui donna l'assurance de la sympathie du Directoire pour sa caste, dont la fidélité avait été éprouvée. Rigaud, enthousiaste d'Hédouville, le considéra, ainsi qu'il le dit lui-même, comme « un homme exempt de passion et de préjugés. »

Ces relations intimes du représentant de la niétropole et

de Rigaud inquiétaient Louverture. 11 renouvela à son compétiteur les propositions qu'il lui avait faites pendant leur voyage. Rigaud parut offensé de cette insistance. Il eut avec Hédouville une entrevue au cours de laquelle celui-ci fit appeler Louverture qui, en attendant que l'agent du Directoire lui donnât audience, fut introduit dans une antichambre, séparée par une mince cloison du salon où il se tenait avec Rigaud.

Il entendit son antagoniste déclarer à l'agent du Directoire qu'il l'avait poussé maintes fois à se détacher de la métropole. Rigaud s'étant retiré, l'agent vint droit à Louverture avec un visage irrité. A ses demandes d'éclaircissement, le nègre, plein de duplicité, répondit qu'U avait tenu ce langage pour pénétrer les intentions du général mulâtre.

A partir de ce moment, il n'y eut plus de rapprochement possible entre le représentant des sangs-mêlés et des noirs.

Rigaud, français de cœur, incapable de renier la métropole, repoussait avec horreur le projet de Louverture qu'il traitait d'ingrat. Il ne concevait pas qu'il pût songer à se détacher de la France qui, la première de toutes les nations, avait aboli l'esclavage.

Ne perdant point de temps, le général noir provoquait dans le Sud une émeute, dans le but de faire assassiner les plus influents des hommes de couleur. Ses affidés, venus de l'Arcahaie à l'Anse-à-Veau, s'emparèrent d'un petit fort voisin de cette ville. Mais les noirs du Sud en bonne intelligence avec les mulâtres, ne se levèrent pas et la force armée dispersa ces agents provocateurs.

Hédouville renvoya Rigaud avec le titre de commandant en chef du Sud. Louverture, ayant déjà le commandement en chef de la colonie, une scission devenait inévitable entre les deux généraux indigènes.

A son passage aux Gonaïves, à Saint-Marc, à l'Arcahaie,

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