INTRIGUES DE LOUVERTURE
presque toute la population témoigna au général mulâtre de grandes sympathies. Au Port-Républicain, le commandant de la place, Christophe Mornaj, loin de l'arrêter, selon les ordres de Louvertui'e, favorisa sa sortie. A Léogane, dans un banquet donné en son honneur, il se montra aussi inconscient que son antagoniste l'avait jugé : « Le fruit n'est pas encore mûr ; soyons patients ; quand il en sera temps, nous le cueillerons, » dit-il.
Au milieu de ces conjonctures, Louverture prenait ses précautions. Des Gonaïves, il se rendit au Môle Saint- Nicolas pour s'assurer de la fidélité de cette ville, alors fort importante. Il avait déjà donné ordre au général Moïse, son neveu, de se tenir prêt à soulever le Fort-Liberté où il commandait.
Hédouville, lui ayant écrit de refuser ses faveurs aux émigrés et au clergé, il ne craignit pas de lancer, pour toute réponse, une proclamation qui prouvait combien il méprisait ces instructions.
A la suite du désarmement par le juge de paix Manigat de la 6° coloniale^ les nègres s'ébranlèrent, eu 1*791, au son lugubre du lambi, vociférant : Liberté et Toussaint- Louverture ! Celui-ci quitta les Gonaïves, sous le prétexte spécieux d'aller prendre les instructions de l'agent du Directoire, mais, en réalité, pour diriger l'insurrection. Le 22 octobre 1798, Hédouville partit, laissant une proclamation par laquelle il avertissait les habitants de la colonie que Louverture aA-ait mendié contre la métropole les secours des Etats-Unis et de l'Angleterre, dans le but évident de se rendre indépendant.
Quoique Roume fût venu de Santo-Domingo au Cap- Français remplacer son collègue, Louverture disposait du Nord et d'une partie de l'Ouest. Cependant nombre d'officiers n'attendaient qu'un signal de Rigaud pour se déclarer en sa faveur.
A cette époque le département du Sud florissait, grâce à l'application du code rural publié par Polvérel, le 28 février 1794. Rigaud avait défendu l'usage du coco-macn.que pour les punitions. Aussi était-il adoré des troupes et des habitants.
L'armée se composait de quatre régiments coloniaux, formant la légion du département, forte de 2,500 hommes. Les cultivateurs n'étaient pas organisés en milice. Ce fut une grande faute de Rigaud de ne pas songer à les enrégimenter.
De la sorte il eût pu mettre 14,000 hommes en campagne.
A Jacmel, le général Bauvais avait avec lui la légion de l'Ouest, renommée entre toutes. Gonflant et Lafortune, chefs des bandes occupant les mornes de Baguette, lui obéissaient. A Léogane, le général Laplume avait sous ses ordres la IP demi-brigade. Au Port-Républicain le colonel Christophe Mornay avait la 8®.
Les blancs, les noirs et • les mulâtres républicains fraternisaient. Les colons royalistes marchaient la tête basse. Rigaud exécutait à leur endroit les ordres du Directoire.
Dans le Nord et dans l'Ouest on suivait plus ou moins un règlement publié par Louverture, le 3 août 1798. Quoiqu'il fût enjoint aux propriétaires et aux gérants d'habitations de traiter les cultivateurs avec humanité, on les exterminait sous le bâton pour la moindre peccadille. Les blancs royalistes étaient fiers et triomphants. Ils ne parlaient que de faire disparaître les mulâtres. L'ancien parti colonial, malgré les coups que lui avait portés Sonthonax, ressuscitait.
Le général Maitland, revenu en décembre 1798, avait conclu avec Louverture un traité secret au nom du gouvernement de S. M. B.
ARRIVEE DE ROUME 315
L'armée du Nord était plus nombreuse que celle du Sud. Elle se composait de 30,000 hommes de troupes régulières et de milices.
Après le départ d'Hédouville, Rigaud refusa de se conformer aux instructions que lui envoyait L ouverture en qualité de général en chef. Il ne voulut pas même reconnaître son autorité s'appuyant sur la dernière proclamation de l'agent du Directoire.
Roume, voyant la guerre civile près d'éclater, essaya de réconcilier les deux rivaux. Il se transporta au Port- Républicain où il les réunit le 24 janvier 1799. Bauvais vint aussi à la conférence, mais d'un caractère impartial et découvrant de grands torts des deux parts, il garda le silence.
Roume s'efforça de persuader à Rigaud qu'il était de son devoir de se soumettre à Louverture, disposé à faire toutes les concessions pour éviter d'en venir aux armes. Il lui proposa de replacer les choses en l'état où elles étaient à l'arrivée d'Hédouville. Rigaud prétendait que le Petit- Goave, le Grand-Goave et Léogane devaient rester sous son commandement, attendu que ces villes faisaient partie du Sud et qu'U ne pouvait en conscience recevoir les ordres d'un chef, dénoncé comme traître à la France par l'un de ses représentants. Il ajouta que, du reste, pendant qu'il versait son sang pour la république, le général Louverture combattait dans les rangs espagnols au profit de la royauté et contre la liberté générale. Cédant néanmoins aux instances de Roume, il consentit à se renfermer dans les anciennes limites de son département, du pont de Miragoâne à Tiburon.
Pendant ces négociations, une sédition, fomentée parles agents de Louverture, éclatait au Corail. Les agitateurs firent accroire au 4® régiment, qui y tenait garnison, que Rigaud avait été arrêté. Un peu d'or, répandu parmi les
soldats, avait achevé d'ébranler leur fidélité. Ils se retirèrent au camp Périn avec les drapeaux. L'officier qui commandait les Cayes en l'absence de Rigaud marcha sur Corail. Le fort fut enlevé d'assaut après une faible résistance. On y trouva des lettres dans lesquelles Louverture annonçait la fin du règne des mulâtres.
Sur ces entrefaites, Rigaud rentra aux Cayes. Il fit arrêter et expulser un grand nombre de colons royalistes de Jérémie, instigateurs de cette révolte, chassa de ses troupes les blancs qui avaient servi dans les rangs anglais et séquestra les propriétés des émigrés. Au surplus, il envoya au Port-Républicain le colonel Renaud Deruisseaux avec mission de demander de nouveau à Louverture la cession du Petit-Goave, du Grand-Goave et de Léogane. Louverture ne répondit autre chose, comme il l'avait déjà fait, sinon qu'il n'entreprendrait rien contre Rigaud si les choses restaient dans l'état où elles étaient à l'arrivée d'Hédouville. Cette réponse, rapportée à Rigaud, le détermina à commencer les hostilités. Il refusa de publier l'adresse du général en chef à l'armée du Sud relative aux pratiques religieuses, sous prétexte que c'était l'œuvre d'un fanatique. Louverture lui reprocha d'avoir commis un acte d'insubordination militaire. Rigaud riposta par un pamphlet dont il inonda la colonie.
Pour calmer l'agitation de Rigaud, Roume publia, le 31 mai 1799, une lettre pleine de modération qu'il lui avait adressée. De son côté et pour se justifier, le commandant du Sud publia une lettre d'Hédouville portant la date du 15 juin 1798. En même temps, il prépara les esprits de ses administrés à la lutte dans laquelle il se jetait à corps perdu. Jean Cécile et Faubert, colonels du P"" et du 2" régiment, reçurent l'ordre de franchir le pont de Miragoàne, sur les limites des départements du Sud et de l'Ouest, et de surprendre le Petit-Goave, où se trouvail le général La-