‹ Le pays des nègresChapitre 97 sur 114 · PRISE DU PETIT-GOAVE · texte numérisé non relu

PRISE DU PETIT-GOAVE

plume que Rigaud était à peu près certain d'attacher à son parti s'il parvenait à l'enlever.

Le 18 juin 1790, à la pointe du jour, Faubert, à la tête d'un bataillon du 2° régiment, arriva sans faire de bruit sous les remparts du Petit-Goave. Il surprit le fort du rivage, s'en empara après un court engagement et pénétra dans la ville. Delva, officier dévoué à Rigaud, était venu avec les cultivateurs des environs lui prêter main-forte. Laplume était déjà pris quand un jeune officier, Eloi Boudeau, qui paraissait cependant tenir pour Rigaud, abattit d'un coup de pistolet le soldat qui le tenait. Laplume se précipita dans les fossés, atteignit un canot et gagna Léogane. La garnison, composée de plusieurs détachements de la 8" et de lall«, se replia sur le Tapion, le Blockhaus, Thausin et le Grand-Goave.

Ce premier succès, considérablement grossi par la renommée, ébranla la fidéUté à Louverture de Léogane et du Port-Républicain. Dans cette ville, la plupart des hommes de couleur et des noirs, anciens libres, les blancs républicains, le colonel Christophe Morray, ne dissimulèrent pas leur satisfaction. On crut que Rigaud, déjà à Léogane avec son armée, se disposait à marcher en avant. Au milieu de la nuit, une foule de citoyens allèrent avec des torches au-devant du général qu'ils attendirent vainement jusqu'au matin.

Celui-ci s'était borné à envoyer l'ordre à l'adjudantgénéral Taureaux, qui commandait à sa place, de s'avancer jusqu'à Thausin. Faubert et Gefifrard, à la tète du 2^ et du 4® régiment, occupèrent le Tapion et un blockaus peu éloigné de l'habitation Thausin. Dans tous ces endroits, les soldats ne tuèrent aucun royaliste. Cependant les -partisans de Louverture répétèrent partout que Faubert avait tout brûlé, qu'il avait abattu une croix à coups de hache. Du sang avait jailli du bois saint entaillé et une

pluie de feu était tombée au Petit-Goave, comme autrefois sur la Pentapole. Ces bruits absurdes, falsifiés par la passion, soulevèrent contre Rigaud l'indignation des âmes superstitieuses.

Le commissaire civil Roume, alors seul représentant de la France à Saint-Domingue, mis au courant de l'occupation du Petit-Goave, déclara que Rigaud avait commis un acte de rébellion et que Louverture se trouvait dans le parti national.

Celui-ci quitta les Gonaïves à la tête de plusieurs régiments de l'Artibonite, tandis que les troupes du Nord se mettaient en marche pour le rejoindre. Le lendemain de son arrivée au Port-Républicain, il réunit la population à l'église. Plein de fureur, dans une agitation extrême, il s'élança dans la chaire :

Gens de couleur, s'écria-t-il, qui, depuis le commencement de la révolution, trahissez les noirs, que désirez-vous aujourd'hui ? Personne ne l'ignore ; vous voulez commander en maîtres dans la colonie ; vous voulez l'extermination des blancs et l'asservissement des noirs !... Mais y réfléchissezvous, hommes pervers que vous êtes, à jamais déshonorés par l'embarquement et ensuite par regorgement des troupes noires, connues sous la dénomination de Suisses. Avez-vous hésité à sacrifier à la haine des petits blancs ces malheureux qui avaient versé leur sang pour votre cause ? Pourquoi les avezvous sacrifiés ? C'est parce qu'ils étaient noirs... Pourquoi le général Rigaud refuse-t-il de m'obéir ? C'est parce que je suis noir... C'est parce qu'il m'a voué, à cause de ma couleur, une haine implacable... Pourquoi refuserait-il d'obéir à un général français comme lui, qui a contribué, plus que n'importe qui, à l'expulsion des Anglais ? Hommes de couleur, par votre fol orgueil, par votre perfidie, vous avez déjà perdu la part que vous possédiez dans l'exerice des pouvoirs politiques. Quant au général Rigaud, il est perdu ; il est sous mes yeux au fond d'un abîme. Rebelle et traître à la patrie, il sera dévoré par les troupes de la liberté... Mulâtres, je vois au fond de vos âmes ; vous étiez prêts àjvous soulever contre moi;

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