‹ Le pays des nègresChapitre 98 sur 114 · PROCLAMATION DU GENERAL EN CHEF · texte numérisé non relu

PROCLAMATION DU GENERAL EN CHEF

mais, bien que toutes les troupes aillent incessamment quitter l'Ouest, j'y laisse mon œil et mon bras : mon œil pour vous surveiller, mon bras qui saura vous atteindre....

Cette tirade finie, il descendit, traversa l'assemblée frappée de stupeur, alla se prosterner au pied du maîtreautel, pria avec ferveur. Puis, se relevant, il se signa, s'élança sur son cheval et rentra au Palais-National où ses flatteurs l'attendaient. Bauvais, qui avait entendu sa déclamation, invoquant sa bonne foi, lui rappela que l'embarquement des Suisses n'avait aucun rapport avec les préjugés de castes, puisque ces infortunés étaient mulâtres pour les trois quarts.

Les passions politiques étaient alors si vives que les noirs et les hommes de couleur s'accusaient mutuellement des crimes les plus affreux et se prêtaient les plus horribles projets.

La garde nationale, en grande partie composée de mulâtres, fut désarmée sans qu'elle opposât la moindre résistance. Un seul milicien se montra homme de courage, le jeune Moreau, qui brisa son épée plutôt que de la rendre. Dessalines, qui aimait le courage, le prit sous sa protection et dit à sa mère que Dieu l'avait bénie en lui donnant un tel fils.

Louverture lança une nouvelle proclamation dans laquelle il parla avec respect du général Bauvais, retourné à Jacmel toujours indécis, le déclarant incapable de faire cause commune avec le traître et le rebelle du Sud. Il finissait en promettant de lui livrer les rênes du gouvernement après la guerre. La déclaration était mensongère. Par ces adroites caresses, il espérait éloigner Bauvais de Rigaud, afin de n'être pas inquiété par la garnison de Jacmel, pendant qu'il marcherait sur le Petit-Goave. Rigaud, de son côté, publia un manifeste dans lequel il

reprochait à Louverture d'avoir fait un traité secret avec le général Maitland, et disait que tout vrai patriote ne cesserait de le combattre à outrance. Dans les deux camps flottait le drapeau tricolore et les deux armées criaient : Vive la France !

Ne sortant pas des Cayes, alors que sa présence était si nécessaire ailleurs, le général du Sud avait donné à son rival le temps d'étouffer l'insurrection du Nord et de faire descendre dans l'Ouest plusieurs corps de troupes. Dessalines avait enlevé Bellevue^ refoulé les Rigaudins jusqu'au Grand-Goave et établi en avant de Léogane une ligne de retranchements qui mettait cette place à l'abri d'un coup de main.

Il est vrai que Lamour Dérance, dévoué à Rigaud, faisait sans cesse des incursions dans la plaine du Cul-de-Sac. Mais Borno Déleard, assailli par Manzelle et par Joseph Aquard, se maintenait difficilement à Marigot. Quant aux habitants de Jacmel, ils étaient pleins de sécurité. Cette place, assez bien fortifiée, renfermait une garnison intrépide. Ce serait ici le lieu de parler du siège qu'elle soutint dans cette guerre." Afin de ne pas trop allonger ce récit, déjà fort embrouillé, je le raconterai seulement quand nous y serons arrivés.

Après sa reddition, comme le triomphe définitif du général en chef n'était pas douteux, chacun se hâta de le couvrir de lauriers. On lui adressait des louanges hyperboliques. Les journaux du Nord et de l'Ouest se firent les échos des plus basses adulations. Dans de nombreuses pièces de vers on le comparait à Hercule et aux autres demi-dieux de la Fable.

Le vainqueur, laissant ceux qui l'encensaient se livrer à la joie, jeta un coup d'œil sur la partie espagnole cédée, par le traité de Bâle à la France qui, occupée par la guerre continentale, avait négligé pendant longtemps d'en prendre

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possession, et l'annexa contre la volonté de Roume, impuissant à empêcher cet acte.

Cela fait, il continua avec vigueur la guerre contre Rigaud. Dès le mois d'avril 1800, il avait déploré, dans une proclamation, l'aveuglement des citoyens qui persistaient à soutenir le traître, déclarant qu'il n'était animé contre eux par aucun esprit de vengeance et qu'il n'en voulait qu à celui qui attirait tant de malheurs sur eux. Il les exhortait à reconnaître sans plus tarder l'autorité légitime afin d'éviter l'anéantissement de leurs biens et de leurs familles.

Rigaud attendait avec impatience le retour de France du colonel Vincent qui, pensait-il, lui apporterait l'approbation de sa conduite par le Directoire. Il forma des gardes nationaux du Petit-Goave un 5^ régiment dont Renaud Desruisseaux fut colonel. Son armée, qui avait perdu plus du tiers de son effectif, se trouva ainsi renforcée. Les officiers reçurent l'ordre de brûler les villes et les bourgs abandonnés, d'anéantir les provisions de bouche sur leur passage, de déraciner même les arbres, de manière qu'ils eussent leurs 7''acmes en haut, pour retarder au moins la marche des Nordistes.

De son côté Louverture, pendant que le général Agé se disposait à se rendre à Santo-Domingo , envoya Dessalines envahir le Sud. Le 22 avril 1800, les troupes du Nord s'ébranlèrent. Guidé par Confiant, le général noir s'enfonça dans les montagnes, résolu à s'emparer, par précaution, de Bainet, du Grand-Goave et du Petit- Goave. Après avoir atteint les mornes du Grand-Goave, il gravit la Grande-Colline, tourna le poste Larivoire, occupé par l'ennemi, et campa dans le chemin qui conduit à Bainet.

Dans le même temps les généraux Laplume et Nérette déloojeaient les Ri^audins du Grand-Goave.

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Toutes les redoutes qui couvraient Bainet, ayant été enlevées, Dessalines marcha droit à cette place le 24, avec 12,000 hommes. Il n'y avait dans Bainet que 150 hommes du 3° régiment du Sud. Cette garnison, trop faible pour soutenir l'attaque, après avoir incendié le bourg, passa à travers la 10® demi-brigade, qui tenta de lui couper la retraite. Le lendemain, au jour naissant, cette demi-brigade prit possession de la place. Ce n'était plus qu'un monceau de ruines.

Peu de temps après. Dessalines et Laplume survinrent avec un escadron. On leur dit que les Rigaudins avaient pris la route des Côtes-de-Fer avec une pièce de deux en fonte. Ils s'élancèrent à la poursuite des fuyards avec la 10® et la 11°. A une lieue de Bainet, ils rencontrèrent un bataillon du 3® régiment retranché dans le grand chemin. Un combat s'engagea et les Rigaudins chargèrent à la bayonnette. La 10® fut très maltraitée par les chasseurs de Bainet, adroits tireurs qui ne perdaient pas une balle. Dessalines lança la 11® qui revint battue. Les Rigaudins reprirent position dans leurs retranchements. Sûr d'écraser avec ses masses cette poignée de combattants. Dessalines fit avancer la 4® et la 7® demi-brigades et attaqua de nouveau. La 4® enleva la pièce de deux, tandis que la 7® forçait les retranchements. Les Rigaudins en déroute se rallièrent à une lieue du champ de bataille.

Dessalines suspendit sa marche pour donner quelques jours de repos à ses troupes. Du 22 au 24 avril, en deux jours, il était tombé en son pouvoir deux pièces de quatre en fonte et trente-deux obus de six pouces.

Maître de la côte méridionale du département de l'Ouest, il songea à remonter vers la côte septentrionale, pour forcer le cordon du Grand-Goave et pénétrer ensuite dans le département du Sud par le pont de Léogâne.

Le 28 avril, il partait de Bainet.

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