CHAPITRE IL
Mœurs <!•• Zendji
Le nom de Zendj, on l'a vu par toutes les citations qui accompagnent la partie géographique, bien que plus spécialement appliqué aux habitants du Zanguebar de nos cartes, s'étend à un grand nombre de peuplades, depuis les confins de TAbyssinie * jusqu'aux dernières régions de l'Afrique orientale connue des Arabes. Dans de telles conditions, il serait bien difficile d'assigner aux Zendj s des caractères ethnographiques particuliers.
Lorsqu'on a parcouru les écrits si peu concordants des auteurs arabes, l'esprit en garde une impression confuse et de telle nature qu'il ne semble point possible d'établir une ligne de démarcation quelque peu précise entre les Zendjs et les autres familles de Noirs.
Le seul caractère constant de la race est la noirceur de la peau. Encore Istakhri et Ibn Haouqal parlent-ils d'une
^ Iba Saïd parle même des Zendjs d'Abyssinie, qui « vont nus et vivent à l'état sauvage» sur les bords du lac Al-Haouars, Voy. Géographie d'Aboulféda, trad. Reinaud, tom. II, pag. 226.
i22 LE PAYS DES ZENDJ8.
tribu de Zendjs blancs*. Il est vrai qu'on ne peut attacher une grande importance à cette mention isolée de deux géographes qui déclarent n'avoir aucun souci de connaître les nations barbares étrangères à la civilisation musulmane. On peut croire qu'ils font allusion à ces albinos au teint blafard, aux yeux rouges, aux cheveux blanchâtres, qu'on rencontre accidentellement parmi toutes les familles de nègres, mais qui ne sauraient constituer une race persistante.
Les anciens confondaient toutes les races nègres sous la dénomination d'Éthiopiens, qu'ils partageaient en deux groupes, ceux d'Occident et ceux d'Orient. « Ces peuples, dit Homère, aux extrémités de la terre, habitent, les uns les rivages où le soleil termine sa course, les autres ceux où il la commence*. » La distinction semble purement géographique, non-seulement à l'époque d'Homère, mais encore bien des siècles après, au temps d'Isidore, de Séville, qui n'en sait guère plus à ce sujet que l'auteur de V Odyssée^.
Éthiopien est donc synonyme de noir. On va jusqu'à dire que tout est noir chez eux, leur personne, leurs animaux leurs végétaux. On s'émerveille de la blancheur de leurs
^ Voici le court passage d'Istakhri, littéralement reproduit par Ibn Haouqal : c Ou dit que dans certaines parties du pays des Zendjs se trouve une région froide habitée par des Zendjs blancs ». Istakhri. texte arabe, pag. 36; Ibn-Haouqal, pag. 41.
2 Odyss. , I, vers 23.24. Voy. les Gomment. d'Eustathe dans les Geographi minores, tom. II, pag. 248.
3 Isid. de Sév., lib. XIV, cap. v (De Lyhia).
dents et de leurs os. Aristote reproche à Hérodote une exagération spéciale dans ces caractères de noirceur * .
Les Éthiopiens ont de plus les cheveux crépus, wkoi^ et ce défaut est en relation avec un autre , celui d'être jSiaiaoc, c est-à-dire d'avoir les jambes torses ^.
Ces deux qualités caractéristiques, peau noire et cheveux crépus, ont exercé la sagacité des philosophes, qui en voulaient découvrir la cause. Onésicrite, entre autres, au rapport de Strabon, avait appliqué ses facultés raisonnantes à la recherche dés causes du double phénomène. Les Arabes, imitateurs des Grecs, n'ont pas négligé ce point intéressant. Maçoudi assure qu'il en a lui-même donné Texplication dans ses Annales historiques (^Akbdr en'zemdn)*] mais cet ouvrage ne nous est point parvenu. On peut douter que ses arguments fussent plus scientifiques que ceux du poëte des Métamorphoses décrivant les désastreux effets de la course de Phaéton avec le char du Soleil :
Sanguine tum credunt in corpora summa vocato, iEthiopum populos nigrum traxisse colorem * ;
ou ceux de Manilius regardant au contraire les Éthiopiens comme une race longtemps plongée dans les ténèbres et qui en a gardé la marque :
' Ùpi^roç oùx àîhfiYi Xiycc, ^dcoieojv yJiXxivcot ilvoi rrfv rc5v AèOcoTrflJV yovi^v. {De gêner, anim., liv. II, ch. ii, édit. Didot, tom, III. pag. 350.)
^ H 5é ouXÔTïjç IdTiv wsntp ^loutTÔmç twv T/3i;ce3v. (Aristot.; Problem., sect. XIV, 4.)
^ Prairies d*or, chap. xxxiii, tom. III, pag. 38.
* Ovide; Métamorph,, liv. II, vers 236-237.
m LE PAYS DES ZENOJS.
iEtbiopes maculant orbem teneb risque figurant Perfusas hominum gentes*.
Parmi les théoriciens arabes, les uns supposent un premier chef de race transmettant sa couleur à toute sa descendance; ce père des Nègres est Ham(Cham), fils de Noé, blanc de naissance comme le reste des hommes, mais devenu noir sous le coup de la malédiction paternelle*. Les autres, sans recourir à la légende, ne veulent croire qu'à l'influence du climat •.
Gomme distribution des peuples noirs et blancs à la surface du globe, Ibn Haouqal a une théorie d'une admirable simplicité. Imaginez une ligne qui part des mers de la Chine, coupe l'Inde, traverse l'empire musulman, s'étend sur l'Egypte et atteint le Maghreb vers Tanger. Au nord de cette ligne fictive, les hommes sont blancs et leur blancheur s'accroît à mesure qu'on s'en écarte vers le Nord ; au Sud, au contraire, ils sont noirs, et d'autant plus noirs qu'on descend davantage vers le Midi*, jusqu'à la limite des êtres vivants ; car au-delà d'une certaine latitude, l'excès de la chaleur arrête toute existence ^.
On a vu Cosmas appliquer à l'Ethiopie le nom d'Inde intérieure, et cette appellation était commune avant et après l'auteur de la Topographie chrétienne. Les Éthio-
^ Astronoyn., liv. IV, vers 721-722.
2 Voy. Kazouini ; Âthâr aUBilâd, pag. 1 4.
• Voy. Ibn Khaldoun; Prolég., pag. 171. L'auteur invoque Tautorité d'Avicenne.
-* Ibn Haouqal, pag. 10. — ^ Ibid., pag. 12.
piens ont pu ainsi, dans le langage, se confondre avec les Indiens. La confusion était constante au commencement des temps modernes. « Quicumque ex zona torrida venirent, Indi vocabantur», dit Ludolf *. Mais les Arabes n'avaient garde de la commettre. <rLes Indiens, par leur intelligence... et par la pureté de leur teint, dit Maçoudi, difTèrent de toutes les races nègres, Zendjs, Demdema et autres*. » On établit même une certaine distinction, mais sans caractères marqués, entre les Nègres du Soudan et les Zendjs plus méridionaux : a On a donné les noms d'Abyssins, de Zendjs et de Soudan aux peuples du Midi qui habitent le premier et le deuxième climat , et Ton a employé indifféremment ces dénominations pour désigner tout peuple dont le teint est altéi'é par un mé* lange de noir. Il est cependant certain que le nom d'Abyssin doit s'appliquer spécialement au peuple qui demeure vis-à-vis de la Mecque et du Yémen, et que celui de Zendj appartient exclusivement à ceux qui habitent en face de la mer Indienne * . »
Tous d'ailleurs sont descendants de Koûch, suivant la tradition biblique *. « Lorsque la postérité de Noé se dispersa sur la terre, les fils de Koûch, fils de Kana'ân, s'en allèrent vers l'occident et franchirent le Nil d'Egypte.
* Gramm. jEthiopica, Préf., 2eédit.,pag. 1.— ^ Prairies d'or, ch, vu, tom. I, pag. 163.— ^ i^a Khaldoun, Jbid. u s., pag. 171.
l(^Kouchite est synonyme de Noir, comme dans ce passage de Jérémie ( XIII, 23 ) : a Si le Kouchite peut changer sa peau et le léopard ses taches, vous aussi vous pourrez pratiquer le bien après avoir appris le mal».
Puis ils se séparèrent : une partie s'étendant à droite (du fleuve), entre l'orient et l'occident, forma les Noubâ, les Bedja et les Zendjs ; les autres allèrent vers l'occident, en groupes nombreux, dans la direction de Zaghaoua, de Kanem, de Ghana et d'autres parties du pays des Soudan et des Demdema. Les premiers, qui avaient gagné la droite, entre l'orient et l'occident, se fractionnèrent encore en maintes tribus, les Mékîr, lesMechkir, les Berbéraet autres subdivisions des Zendjs \»
A cette esquisse que trace Maçoudi des migrations des Noirs, il faut joindre, en ce qui concerne les Zendjs, les lignes suivantes du même auteur : ce Répandus sur la rive droite du Nil, les Zendjs et d'autres Abyssins s'avancent jusqu'aux rivages de la mer d'Habacha. Seuls, les Zendjs traversent le bras qui se détache du haut Nil et se jette dans la mer qui porte le nom de ce peuple ^, se fixent sur les plages et disséminent leurs habitations jusqu'à Sofâla, qui est la limite de leur pays ' » .
Sur cette terre abondante en or et en productions extraordinaires, les Zendjs établirent le siège de leur gouvernement. Ils s'y donnèrent un roi nommé Ouaqlimi^ appellation|qu*ils ont^toujours maintenue à leurs souve-
* Prairies d'or, ch xxxiii, tom. III, pag. 1,2.
2 Est- ce à ce prétendu bras du Nil ou au Niger qu'Eschyle fait aiiusion dans ces vers du Prométhée ? *( Tu parviendras à une terre lointaine, » chez un peuple noir qui habite près des sources du soleil, où est le fleuve Ethiops. Marche le long de ses rves jusqu'à ce que lu atteignes la pente où, sortant des monts Byblîns, le Nil vénérable fait jaillir ses eaux délicieuses » (vers 808 et suiv.).
3 Prairies d'or, Ihid, u, s.
rains. Le Ouaqlîmi est leur chef suprême, suzerain de tous les rois Zendjs, à la tête de trois cent mille cavaliers*.
L'écrivain à qui nous empruntons ces détails est le seul qui se soit un peu étendu sur les mœurs du peuple Zendj. Les autres auteurs arabes se bornent le plus souvent à reproduire telle ou telle partie de ses écrits, sans y joindre aucun renseignement nouveau.
Galien, dit Kazouini'% attribue aux Zendjs dix caractères spéciaux : teint noir, cheveux crépus, nez épaté, lèvres épaisses, gracilité * des mains et des pieds, odeur fétide, intelligence bornée, pétulance extrême, habitudes anthropophagiques. Le cosmographe arabe explique la qualité que nous traduisons par « pétulance», en ajoutant qu'on ne voit.jamais un Zendj soucieux ; incapables
* Prairies d'or, chap. xxxiu, tom. III, pag. 6. Le roi des Zendjs, dit Edrici, prend toujours le nom de son prédécesseur et le transmet à ses successeurs. C'est ainsi que le souverain de l'Inde est toujours appelé Balhara, celui des Turcs Khakhan, Icélui de Roum Qaïçar (César), etc. (Voy. V clim., ?• sect., pag. 173, 174.)
^ Athâr al'Bilâd, pag. 14.
* Le texte de Wiislenfeld porte techeffàuq, qu'il faudrait au moins mettre à la 2« forme, techfîq^ et qui signifierait c amoindrissement » . Les éditeurs de Maçoudi ont lu iechqiq^ auquel ils attribue:it le sens de c longueur » . Je doute que cette signification puisse appartenir au mot arabe. Mon sentiment est qu'il faut lire techeqqouqy qui^se dit d*un animal maigre et grêle (Voy. le Diciionn. ar. de Lane). Le texte arabe de Dimîchqi, publié par Mehren, où se trouve une énumération analogue des caractères du Nègre d'après Galien, donne aussi techeqqouq, que Mehren traduit «mains et pieds fendus (l) *.
de conserver une impression durable de chagrin, ils s'abandonnent tous à la gaîté. C'est, disent les médecins, à cause de l'équilibre du sang du cœur, ou, suivant d'autres, parce que l'étoile Sohéil (Ganope) s'élève toutes les nuits au-dessus de leur tète, et que cet astre jouit du privilège de provoquer la galté * . « Il y a », dit un proverbe arabe cité par Dimichqi, ce quatre qualités inconnues chez quatre peuples, savoir : la libéralité chez les Grecs, la bonne foi chez les Turcs, la bravoure chez les Coptes, la tristesse chez les Zendjs. » Un autre proverbe dit que la gaîté sur terre forme dix lots, dont neuf sont échus aux Nègres et le dixième au reste du genre humain.
Quant à l'anthropophagie, sur laquelle nous reviendrons, elle consiste en ce que ce dans leurs guerres chacun mange la chair de l'ennemi qu'il a tué^ » .
Maçoudi, deux siècles avant Kazouini, rapporte également la spécification des Noirs par dix caractères, d'après Galien*. Sa liste diffère en quelques points de celle qu'on vient délire. La voici, en groupant les caractères dans le même ordre, afin de laisser voir immédiatement la différence entre les deux énumérations : teint noir, cheveux crépus, nez épaté, lèvres épaisses, mains et pieds grêles, puanteur de la peau, pétulance exces-
* Aihâr aUBilâd, pag. 14.— 2 /ft^d.
3 Je dois dire qu'il m'a été impossible de découvrir dans les œuvres de Galien aucun passage dont ce qui lui est attribué par nos auteurs arabes puisse être considéré comme la reproduction. Mais le médecin grec caractérise les Éthiopiens par les épithètes de « maigres et secs > tcp^voùî xai Ç>?jDoûç (édit. de Bonn, tom. XT, pag. 514).
sive, sourcils rares, grand développement des organes sexuels * .
Enfin, d'après l'analyse de De Guignes, Bakoui, qui du reste dans sa description du Bildd ez-Zendj se borne au rôle de plagiaire de Kazouini, Bakoui marque les dix caractères des Nègres en ces termes : a Ils diffèrent des autres hommes par la couleur noire, le nez écrasé, la grosseur des lèvres, Vépaisseur de la main, par le talon, par la puanteur, par la promptitude à la colère, par le peu d'esprit, par Thabitude de se manger les uns les autres, et par celle de manger leurs ennemis^. j>
Suivant l'auteur des Prairies d'or^ Galien explique la pétulance du Noir, si bien faite pour choquer la gravité ordinaire de l'Arabe, par l'incomplète organisation de son cerveau et par la faiblesse d'intelligence qui en résulte. Parmi les races noires, le Zendj est plus particulièrement sujet à cette pétulance, à cet extrême penchant à la gaîté».
Voulez- vous, pour ces particularités relatives au Nègre, Texplication d'un des princes de la philosophie arabe ? AJ-Kendi, inspiré sans doute par quelque Grec, s'exprime ainsi : a Dieu a établi un enchaînement de causes dans toutes les parties de la création ; la cause exerce sur la créature qui la subit une influence qui la
* Prairies d'or, ch. vu, tom. I, pag. 163, 164.
2 Notices et extr. des manusCy tom. II, pag. 395. N'ayant pas à ma disposition le texte arabe de Bakoui, je ne saurais contrôler lexacUtude très problématique de cette traduction.
3 Maçoudi, Ibid. u. 5., pag. 164.
rend cause à son tour; mais cette créature purement subjective ne peut pas réagir sur sa cause ou son agent. Or, Tâme étant la cause et non pas TeflFetde la sphère, la sphère ne peut réagir sur l'âme. Mais il est dans la nature de l'âme de suivre le tempérament du corps tant qu elle ne rencontre pas d* obstacle, et c'est ce qui a lieu chez les Zendjs, Leur pays étant très chaud, les corps célestes y exercent leur influence et attirent les humeurs dans la partie supérieure du corps. De là, les yeux à fleur de tète de ces peuples, leurs lèvres pendantes, leur nez aplati et gros, et le développement de la tête par suite du mouvement ascensionnel des humeurs. Le cerveau perd son équilibre, et l'âme ne peut plus exercer sur lui son action complète ; le vague des perceptions et Tabsence de tout acte de l'intelligence en sont la conséquence * . y>
Cette argumentation n'arrive point à satisfaire le grave Ibn Khaldoun, trop éloigné des temps de la grande philosophie arabe. Voici comment l'auteur de V Histoire des Berbers apprécie les passages que nous venons de citer :
< Maçoudi avait entrepris de rechercher la cause qui produit chez les Nègres cette légèreté d'esprit, cette étourderie et ce penchant extrême à la gaîté; mais, pour toute solution, il ne rapporte qu'une parole de Galien et d'Al-Kendi, d'après laquelle ce caractère tient à une
* Trad. Barbier de Meynard el Pavet de Courteill© ; Prairies d'or, Ibid, u, s.
faiblesse du cerveau, d'où proviendrait une faiblesse d'intelligence. Cette explication est sans valeur et ne prouve rien * . »
Une autre qualité particulière aux Zendjs et aux Habacha, d'après Avicenne, c'est de ne perdre leurs cheveux que fort tard. La peau de leur crâne est dure et livre difficilement passage aux cheveux, qui sont rares ; aussi les retient-elle avec énergie ; et « c'est pourquoi la calvitie est retardée chez les Zendjs et chez les Abyssins" »,
Si les anciens et les modernes, comme l'assure Maçoudi, ont recherché et discuté les causes des particularités du type nègre, U était aussi d'une haute importance de savoir quelle est parmi les planètes celle «qui préside à leurs actes et exerce une influence prépondérante sur leur naissance et sur leur développement physique >• Maçoudi s'excuse de ne point exposer tout ce qui a été dit sur ce sujet intéressant, son ouvrage n'étant pas consacré à ce genre d'études ; il avait traité de cela en détail dans ses Annales historiques, n'oubliant rien des théories et des arguments proposés par les astronomes de tous les temps. Malheureusement, nous l'avons dit, ce livre n'est pas venu jusqu'à nous.
1 Prolégom.. pag. 176, 177.
2 Avicenne; Qanoûn^ liv. IV, sect. VII, !•' dise, ch. n. Texte arabe de Rome, 2« partie, pag. 150. — Galiea avait dit des Éthiopiens : Kc^poXai vynxpàç fuv xai dtvauÇccç î^i^ouo-i ràç rpixoti vtto iïïipÔTnroç toO ^épyMtroçy àïX'oxt fccWfoOvrai paZuâç, Ëdit. de Bonn, tom. III, pag. 910. (Des parties du corps, liv. Xï, ch. 14.)
i32 LE PAYS DBS ZBNDJS.
La planète qui régit les destinées des Nègres n'est point le Soleil assurément, c'est Saturne ; les astrologues sont d'accord là-dessus. Un poète nous l'apprend, poète, mais en même temps a astronome fort instruit des choses de la Sphère j> :
« Le Cheikh des planètes est Saturne, le sublime, Ghéikh majestueux, roi puissant.
» Son caractère est le noir et le froid, noir comme Tâme en proie au désespoir* .
X) Son influence s'exerce sur les Zendjs et les esclaves, et d'autre part sur le plomb et le fer*. »
La diversité des peuplades comprises sous le nom de Zendjs est cause qu'on les apprécie de façons fort différentes. « Les savants, dit Kazouini, assurent qu'ils sont les plus méchants des hommes, ce qui leur a valu le surnom de « lions de l'espèce humaine » {sabâ al-ins^). Gomme dit Léon l'Africain, ce ils surmontent les bestes brutes en mauvaise condition et perverse nature* ».
Nous avons vu deux cosmographes mettre au nombre de leurs caractères distinctifs l'anthropophagie. Il ne paraît pas douteux, en effet, que certaines tribus de Zendjs aient eu et gardé fort tard la coutume de manger la chair
^ c La patience froide et la tristeâse » caractérisent Saturne. V. Bouché- Leclerq; La divination antique, tom. I, pag. 227.
a Maçoudi, Ibid, u, 5., pag. 166. — ^ Âthâr al-Bilâd, pag. 14. — * Tom. I, pag. 11.
MOEURS ET COUTUMES. i3S
humaine, sinon comme aliment ordinaire, du moins en certaines circonstances.
dc II y a parmi eux, dit Maçoudi, des tribus d'hommes aux dents acérées (mohaddadat al-esnân)^ qui se mangent les uns les autres * . »
L'Adjaïb aUHind rapporte que souvent les navires partis pour Sofâla des Zendjs, entraînés par les vents et les courants, abordent sur des rivages qu'habitent des Noirs mangeurs d'hommes *. Kazouini, Ibn al-Ouardi et maints autres écrivains arabes content des anecdotes sur les Nègres anthropophages*. Ce sont presque toujours des imitations de l'aventure d'Ulysse avec Polyphème*.
A l'intérieur du continent, chez maintes peuplades, le cannibalisme était aussi ordinaire que chez les Néo-Zélandais à l'arrivée des Européens. Ibn Batouta rapporte qu'un roi nègre, chez qui il a séjourné, avait exilé un de ses juges, de race blanche, chez des nègres kafirs^ c'està-dire non musulmans, auprès desquels il demeuraquatreans. Ils étaient anthropophages, et a s'ils n'ont pas mangé l'étranger, c'est à cause de son teint, car ils disent que la chair des Blancs est nuisible, n'étant pas mûrie [nâdedj)\ mais celle des Noirs est mûrie*», et ils en usent volontiers pour festiner.
Une troupe de ces Noirs étant venue visiter le sultan
* Prairies d'or» ch. xxxiii, tom. III, pag. 7.
2 Merveilles de VInde, GIX, pag. 150.
3 Voy. Lane; Thousand and oneNights^ tom, ni,pag. 100 et 104.
* Sur la question de savoir si les Arabes eut connu les œuvres d'Homère, voy. Lane, Ibid., lU, pag. 744,
» Ibn Batouta, tom. IV, pag. 427. 428.
^34 LE PAYS DBS ZENDJS.
nègre Mensa Soléiman, l'hôte de notre voyageur, « ce prince les accueillit honorablement et leur fit don d'une esclave. Ils regorgèrent et la mangèrent; puis, s'étant barbouillé la figure et les mains du sang de la victime, ils vinrent remercier le sultan ». C'est leur toilette ordinaire dans cette visite de cérémonie * .
Plus près de la région qui nous occupe, les Nègres du pays de Qomr, « ainsi que la plupart des autres peuples de ces contrées », dit Ibn Saïd, se repaissent de chair humaine ^.
L'anthropophagie, à peu près détruite partout où la religion musulmane apporte sa morale et sa civilisation relative, se retrouverait encore dans bien des parties de l'Afrique. J'ai conté ailleurs ' l'histoire d'un Noir du Sénégal, alors sergent dans les troupes indigènes françaises, qui aida à manger un prisonnier confié à sa garde. Gela se passait il n'y a pas trente ans. Jugé par un conseil de guerre, le Noir fut acquitté, et môme nommé plus tard commissaire de police à Podor.
Un manuscrit italien de la Bibliothèque de la Faculté de Médecine de Montpellier, écrit au commencement du XVIII* siècle, et contenant des détails sur l'état des missions catholiques, rapporte que les indigènes d'Angola faisaient bon accueil aux missionnaires et demandaient le baptême afin d'être protégés contre les Zendjs anthropophages, a a fine di liberarsi délie scorrière degl' altri
1 Ibn Batouta, lom. IV, p. 429.-2 Abou'1-Féda, texte arabe, p, 151. 3 Bulletin de la Société Languedoc, de Géogr,, na de mars 1879, tom. I, pag. 369.
MOEURS ET COUTUMES. i35
popoli di Zinga e Kungo, natione crudele e che si ciba di cameumana * ».
A l'autre extrémité de la côte qu'embrasse le Bilâd ez-Zendj, c'est-à-dire vers les confins de l'Abyssinie, le P. Lobo, jésuite portugais, prétend que les habitants de Pâté sont des anthropophages. Mais Bruce, qui cite le fait, refuse de croire à cette anthropophagie^. Bruce du reste n'aime point les jésuites, et il est bien aise de les trouver en défaut.
Marco Polo n'accuse pas les Zendjs d'avoir du goût pour la chair humaine ; et d'ailleurs, comme dit Kazouini, « la coutume des uns n'est pas la coutume des autres * >; mais il en trace un portrait physique des moins flatteurs :
ce Les gens (du Zanguebar) sont grans et gros, mais ne sont pas si grans comme il sont gros ; car je vous di qu'il sont si grans qu'il ressemblent jayans ; et sont si forts que l'un porte bien la charge de quatre autres hommes, et mengueut bien autant que cinq autres hommes. Et si sont touz noirs, et vont touz nus, fors de leur nature que il cuevrent. Ils ont les cheveux crespés et noirs si comme poivre. Et si ont si grans bouches et le nez si rebififé et les lèvres si grosses, et les ieus si grans e si
* J^emorie appartenerUi aile Missioni delV Âfrica, fol. 40 recto, verso, f Lorsqu'il (le roi de Monbaça) mène ses gens au combat. . . on voit les officiers qui portent du feu. . . pour marquer que les vaincus doivent s'attendre à être rôtis et mangés, ce qui s*ezécute après la victoire, i Dictionn. de Moréri, art. Monbûse.
« Voy. en Nubie, tom. III. pag. 152.-3.^^^;. al-Bilâd, pag. 15.
esroilliez et si rouges que il semblent tuit dyables ; et sont si hideux et si laiz que il semblent la plus horrible chose du monde a veoir. . . Les femmes de cette isle sont les plus laides du monde * ».
Ibn al-Ouardi ^ déclare que tous les Zendjs sont idolâtres, méchants et cruels. Il en fait les plus noirs des Nègres, d'accord en ce point avec ce qu'Ibn Batouta dit des Zendjs de Quiloa ^.
Quelques Arabes ont témoigné de la répugnance pour les Zendjs. Taous al-Yémâni, lieutenant d'Abdallah fils d'Abbas, refusait de manger d'un animal tué par un Zendj, esclave hideux, disait-il *; et le calife Radi-Billah, fils d'El-Moqtadir, partageait cette profonde aversion, au point qu'il n'eût rien pris de la main d'un Noir. Toutefois ces sentiments avaient sans doute quelque cause particulière , car les Arabes en général n'éprouvent aucun sentiment de répulsion pour le Nègre.
Ils sont sensibles à la beauté d'une femme noire comme à celle d'une blanche de pur sang caucasique. Edrici vante la beauté et la splendide chevelure des Nubiennes, telle qu'on chercherait en vain la pareille chez les autres tribus ^.
a II y a dans les noires », dit un poète cité par l'auteur des Aventiores (ÏAntar^a. une expression telle que si tu en pénétrais le sens, tes yeux ne regarderaient plus ni les blanches ni les rouges ;
^ Édit. Pauthier, ch. 186, pag. 685.— * Texte arabe d'Hylan(ier,ch.I, pag. 170. — 3 IbQ Batouta, tom. II, pag. 192. — *• Maçoudi, ch. vu, lom. I, pag. 166.— ^ 1«' clim., 3* sect., pag. 25.
y> Une souplesse déhanches, une coquetterie du regard, qui enseignerait la sorcellerie à Tange magicien Haroût * . y>
Maçoudi conte qu'un certain Amr, fils de Bahr el- Djahiz, avait écrit un livre sur la supériorité des Noirs comparés aux Blancs. Cet auteur pouvait invoquer l'autorité d'Homère appelant les Éthiopiens « irréprochables » âfxi/iovaç At9(07ry5a$, et faisant asseoir à leur table Jupiter et les Dieux de l'Olympe ^. Assurément il n'avait pas pris pour épigraphe de son traité ce proverbe arabe :
(( AflFamé, le Zendj vole ; rassasié, le Zendj viole ' ».
Outre la raison que nous avons donnée pour expliquer la diversité des jugements portés sur les Zendjs, il faut songer que parmi les peuples de ce nom, les uns avaient subi l'influence civilisatrice des musulmans établis sur leurs côtes, tandis que d'autres continuaient à vivre de la vie sauvage, comme ces Érembes dont parle Aviénus :
a Barbara montivagos tellus extendit Erembos. Hi vitam duris agitant in cautibus omnem, Intectique artus erepunt ardua semper Culmina saxorum : non ollis pabula in usum Terra parit : glebas abrodunt more ferarum Jejunas herbae, nec arnicas frugibus uUis * ».
Le portrait que Maçoudi trace des Zendjs est loin de
^ Pag. 4 de ma traduction. — 2 JUade, I, 423. 3 Voy. Freytag; Prov. Arab., ch. xxii, prov. 326; EzZendji in dja'a saraqy oua in chaba' zana.
* Descriptio orbis terres, vers 1143-1148.
438 LE PAYS DBS ZENDJS.
ressembler à ce croquis poétique. Il nous les montre gouvernés par un souverain nommé (hùdqlîmi, c'est-àdire, en leur langue, ^ flls du Seigneur suprême^), astreint à la plus sévère équité. Au premier acte de tyrannie, à la moindre injustice, ils proclament sa déchéance, le tuent et déclarent sa postérité exclue de la succession au trône, car, par une telle conduite, il perd sa qualité de fils du Seigneur, roi du ciel et de la terre *.
Les Zendjs n'ont pas de lois écrites (et rien ne permet de supposer qu'à l'époque deMaçoudi, ni beaucoup plus tard, ils aient eu la moindre connaissance de l'écriture) ; à défaut de code religieux, ils se gouvernent par la coutume et suivant des règles traditionnelles.
Ils ont des khatîb ou prédicateurs qui les haranguent dans leur idiome. Ainsi qu'en d'autres pays beaucoup plus civilisés, on voit parfois un de ces hommes pieux s'arrêter au milieu de la foule du peuple et adresser à qui veut l'entendre une allocution où, rappelant à ses auditeurs r exemple de leurs ancêtres, il les invite à suivre les volontés de Dieu, à se rendre agréable à leur créateur, afin d'éviter les châtiments qu'ils encourraient par leur désobéissance ^.
Abou Zéid Haçan, le continuateur de Soléiman, mentionne la même coutume en ces termes :
(( Chez les Zendjs, il y a des hommes adonnés à la vie dévote, qui se couvrent de peaux de panthères ou de
1 Prairies d'or, ch. xxxii, tom. III, pag. 29, 30. Voir aussi Kazouiai; Athâr al'Bilâd, pag. 15.
2 Maçoudi, Jbid, u. s., pag. 30.
peaux de singes ; ils ont un bâton à la main et s'avancent vers les habitations. Les habitants se réunissent ; le dévot reste quelquefois tout un jour jusqu'au soir sur ses jambes, occupé à les prêcher et à les appeler au souvenir de Dieu. Il leur expose le sort qui a été éprouvé par ceux de leur nation qui sont morts * . »
Ces orateurs parlent avec une certaine élégance de langage, qualité qui est assez commune chez les Zendjs. Mais leurs prédications n'empêchent pas la masse des Zendjs de garder leur fétichisme ; chacun adore ce qu'il lui plaît: animal, plante ou pierre^. Les habitants de Beraoua adorent des pierres enduites d'huile de poisson ; ceux de Bayas, un tambour gigantesque. « J'ai eu occasion, dit l'historien de Nubie, Abdallah d'Assouan, cité par Maqrizi, de voir beaucoup d'hommes des différentes peuplades de la région du haut Nil. La plupart reconnaissent un Dieu créateur, et réclament auprès de lui l'intercession de la lune, du soleil et des étoiles. D'autres ne croient point à Dieu et adorent le soleil et le feu ; d'autres adorent un arbre, un animal, tout ce qu'il leur convient^. »
En dehors de leurs prédicateurs, les Zendjs de Mélenda ont, de plus, des sorciers ou enchanteurs qu'ils nomment Moqnéfa, Ces habiles gens « prétendent connaître l'art d'enchanter les serpents les plus venimeux, au point de les rendre inofifensifs pour tout le monde,
^ Les deux Mahométans, édit. Gharton, pag. 148.
2 Maçoudi, /fctd. w. 5., pag. 31.
5 Voy. Quatremôre; Mém, sur VÉgypte, tom. II, pag. 26.
excepté pour ceux à qui ils souhaitent du mal ou contre lesquels ils veulent exercer une vengeance. Ils prétendent aussi qu'au moyen de leurs enchantements, les léopards et les lions ne peuvent leur nuire * ».
La profession d'enchanteur est fort honorée sur toutes les côtes baignées par l'océan Indien. Les insulaires de Socotora, tout chrétiens qu'on les suppose, ne manquent pas de personnages exerçant cette importante profession.
« E si voz di (c'est Marco Polo qui parle) qe les cristienz de ceste isle sunt les plus sajes encanteor qe soient au monde. Bien est-il voir qe Tarcevesqe ne velt pas qe celz faisent celz encantemant et li en chastie et amonise, mes ce ne vaut rien, porce qe il dient que lor ancestre le fistrent ansienement e por ce dient qe il le vuellent faire il encore ^. »
Les pêcheurs de perles étaient tous plus ou moins enchanteurs, si l'on en croit les légendes qui accompagnent certaine carte de V Atlas Catalan de 1375 :
« En la mar Indich... los peschados, abans que devallen a la mar, dien ses encantacions per lesquals los pexos molt fugen ; e si per avantura los pescados devalaven pescar a que no aguessen dites les lurs encantacions, los pexos los menjarien. E aço es molt provada cosa*.»
VAdjâib al'Hind cite plusieurs traits plus ou moins
* Edrici, !•' clim., 7« sect., tom. I, pag. 56.— ^Édit.de laSoeiétéde Géogr,, pag. 231. — ^ Piibl. dans les Notices et Extr., 3« carte.
MOEURS ET COUTUMES. 44f
véridiques, relatifs aux enchanteurs de crocodiles (ou de requins) ; mais ces faits sont relatifs à Tlnde et non au pays des Zendjs. Notons cependant dans cet ouvrage que les Zendjs ont des devins fort remarquables par leur exactitude à prédire l'avenir * .
Le vêtement des Zendjs est des plus simples. La plupart du temps ils vont nus. Mais ils ne dédaignent pas de se parer de quelque ornement spécial ; l'or étant chez eux extrêmement commun, ils donnent, pour cet usage, la préférence au fer, qui, disent-ils, éloigne le démon et donne la bravoure à celui qui en porte *.
Ce sont du reste de grands batailleurs: sans les déserts de sable et le bras du Nil qui se jette dans leur mer, protection naturelle de la frontière d'Abyssinie, les Habacha, dit Maçoudi, n'eussent pu rester dans leur pays, à cause des troupes nombreuses et turbulentes de ces Nègres ^.
Les Zendjs marchent au combat montés sur des bœufs; ces ruminants, sellés et bridés comme des chevaux, s'acquittent fort bien de leur devoir*. On a vu que le Ouaqlîmi, ou roi des rois des Zendjs, a sous ses ordres une armée de trois cents cavaliers : ces cavaliers évidemment ont aussi pour monture des bêtes à corne ; car le Bilâd ez-Zendj ne nourrit ni chevaux, ni mulets,
* Merveilles de l'Inde^ pag. 52.
2 Kazouini; Athâr al-Bilâd, pag. 15. — Bakoui, pag. 395.
3 Maçoudi, ch. ix, tom. I, pag. 211.
* Ihid., ch. XXXIII, tom. Ilf, pag. 27,— Kaz.; Ath. al'BiL,peLg 14.
i42 LE PAYS DES ZENDJS.
ni chameaux, et tous ces animaux y sont inconnus*. J'ai vu à Rey des bœufs de cette espèce, dit encore Maçoudi ; ils s'agenouillaient comme le chameau, et couraient avec leur charge comme cet animal lorsqu'il porte un fardeau léger ^. Les bœufs du Zendj ont la prunelle rouge; les autres bœufs en ont peur et les fuient '.
L'alimentation des Zendjs a pour base le grain appelé doura ou dorra *, nom qui paraît comprendre diverses sortes de maïs et de millet. Certaines variétés de la précieuse graine, qui est pour une partie de l'Afrique l'équivalent du blé pour l'Européen et du riz pour les Hindous, ofifrent une pellicule plus ou moins noire, dont la couleur dut frapper les voyageu)*s accoutumés à la nuance dorée de leurs céréales ; et de là sans doute était venue cette croyance que les produits du pays des Zendjs étaient noirs comme la peau des indigènes ^.
Les Zendjs ont des bananes en abondance, et de beaucoup de sortes. Ils mangent aussi, comme aliment ordinaire, une plante nommée Kalâdi, que Ton tire de terre comme la truffe {Kemdh), proche parente de la colocasie d'Egypte et de Syrie *. Le miel et la viande figurent aussi dans leurs repas.
* Prairies d'or^ tom. III, pag. 7. — Bakoui, pag. 395. 3 Maçoudi, Ibid., pag. 27. ''^
3 Ibid., pag. 28.
* Jbid., pag. 30. — Let deux Mafiométans, pag. 148.
' Abou Zéid, pag. 95; Bdrici, 1»' clim., 7« sect., pag. 59 : « Tout ce qu'on y cultive de fruits, le dorra, la canue à sucre, le camphre, soat noirs».
* Maçoudi, /Md. u. £., pag. 30, 3 1 . Les éditeurs ont lu Kaldri; mais le
Leurs îles abondent en cocotiers, dont le fruit est fort apprécié de toutes les peuplades zendjs * . Ils en tirent une sorte de vin [neHdh) qui enivre, et dont ils font boire à celui qu'ils veulent tromper*.
Quelques tribus misérables, comme on Ta déjà vu, vivent de grenouilles, de rats, de serpents, de lézards, et d'autres reptiles dégoûtants'. Kazouini cite un peuple de Sofâla qui mange les mouches, ce prétendant que cela empêche la chassie, et de fait ils ne sont jamais chassieux* » . Ceux qui habitent les bords de la mer ont une grande ressource dans la pêche ; il en est même qui salent le poisson pour le vendre aux étrangers.
La chasse aux bêtes dont on veut avoir la peaii, les cornes ou les dents, fournit de la viande aux habitants du Berbéra, alors même que ces animaux ont été tués avec des flèches empoisonnées. « Je tiens de maintes personnes qui ont voyagé dans leur pays, dit Yaqoût, qu'ils ont une espèce de plante du genre des mauves, qu'ils font cuire et dont ils expriment le suc. Celui-ci est réduit au feu jusqu'à consistance de résine. Pour en éprouver la force toxique, un homme se fait une blessure à la jambe ; quand le sang coule, il en approche un peu de ce poison, à l'extrémité du couteau : si la coction
vrai nom est Kalâdi, dont nos botanistes ont fait Caladion, C'est une sorte de gouet comme lacolocasie, dont on mange la feuille et la racine.
* lbid,y pag. 31.
* Kazouini; Athâr al-Bilâd, pag. 15.
3 Edrici, !•' clim,, 7« sect., tom I, pag. 55.
* Ibid. u. s., pag. 29. Je soupçonne que le copiste, trompé par l'analogie de son, a pu confondre dhoubâb « mouches » avec debâbi lézards».
est parfaite, le sang reflue vers la blessure, et rhomme se hâte de Tintercepter, car, s'il arrivait à la blessure, le blessé mourrait. Si le sang ne retourne pas vers la blessure, on reprend la coction. Le poison préparé est enfermé dans une petite boîte qu'on suspend à la ceinture. Le chasseur en met un peu au bout de sa flèche. Tout animal atteint périt.. .; on en mange la chair, qui ne fait aucun mal * . »
La pratique du tatouage, qui se retrouve dans les cinq parties du monde, était en usage chez les Zendjs, du moins chez ceux qui habitaient le territoire de Quiloa au XIV® siècle, lorsqu'Ibn Batouta visita ce pays^. Mais une coutume plus singulière, et dont l'équivalent n'exista probablement jamais chez aucune autre nation, est celle que rapporte le Sirafien Abou Zéid :
(c Les Zendjs, dit ce contemporain de Maçoudi, obéissent à plusieurs rois en guerre les uns contre les autres. Ces rois ont à leur service des hommes nommés al- Mokhazzamoàn (au singulier Mokhazzam^ qui a la narine percée), parce qu'on leur a percé le nez. Un*anneau a été passé dans leur narine, et à l'anneau sont attachées des chaînes. En temps de guerre, ces hommes marchent à la tête des combattants ; il y a pour chacun d'eux quelqu'un qui prend le bout de la chaîne et qui la tire en empêchant l'homme d'aller en avant. Des négociateurs s'entremettent auprès des deux partis : si Ton s'accorde
* Édit. Wiistenfeld, au mot Berbéra.
2 Ibn Batouta, tom. Il, pag 192.
pour un arragement, on se retire ; sinon la chaîne est roulée autour du cou du guerrier ; le guerrier est laissé à lui-même ; aucun ne lâche pied, tous se font tuer à leur poste * . »
Il peut paraître singulier que les Zendjs aient emprunté, pour désigner ces étranges combattants, un mot de la langue arabe, quUls connaissaient peu ou point *. Ce qui n'est pas moins surprenant, c'est que les Souahélis de Zanzibar aient conservé jusqu'à nos jours ce nom sous la forme Moukhadem^ qui s'applique à une classe d'individus d'un type plus noir que les Souahélis en général, ces derniers paraissant avoir subi l'influence de croisements fréquents avec des hommes de race blanche. Le commandant Guillain, qui parle des Moukhadera sans songer à les rapprocher des Mokhazzamoûn d'Abou Zéid, dit que le mot paraît formé de l'arabe Khadam «servir» précédé de mouy préfixe du pluriel en Souahéli ; le nom de Moukhadem, esclaves, aurait été donné à ces Noirs à la suite de la conquête de Zanzibar par les Arabes d'Oman, que le sultan de Zanzibar avait appelés à son secours contre les Portugais'. Le récit d'Abou Zéid nous montre que ce nom remonte à de longs siècles avant l'apparition des
* Les deux Mahométans, pig. 148.
^ fieidhaoui^ parlant des monogrammes ou lettres isolées qui sont en tôte de quelques sourates du Coran, dit que s'ils étaient incompréhensibles, les énoncer en adressant la parole aux hommes c'eût été comme si on prononçait des mots dépourvus de sens, ou comme si on parlait arabe à un Zendj. Comment, sur la deuxième sourate. Texte arabe, édit. Fluegel, pag. 12. .
' Voyage du DueouëdiCy tom. II, pag. 76.
flottes portugaises sur cette côte. Gela ne prouve ni la véracité du fait que le continuateur deSoléiman est seul à rapporter, ni la vraie étymologie du mot. Peut-être celui-ci, supposé indigène, se rapprochait-il, comme son, du terme arabe ; et de cette ressemblance fortuite serait née la légende destinée à en expliquer le sens, ainsi quMl est arrivé en maint cas analogue * .
Ces Moukhadem ou Nègres de Zanzibar semblent avoir joui, dans les temps modernes, d'une meilleure réputation que leurs voisins : <c Grabitatori sono negri e meno feroci et nozzi di Gafriio, dit un manuscrit italien déjà cité*. Du reste, les Noirs de Mozambique , au xvi* siècle, n'étaient ni bien féroces ni bien dangereux, si Ton s'en rapporte au portrait esquissé par le bolonais Louis de Barthème : a Gens pauvres, mal garnis de vivres, tout noirs et tout nus, ayant les cheveux crépus et courts, les lèvres grosses comme deux doigts, le visage grand, les dents grandes et blanches comme neige : au reste, de leur naturel fort timides, principalement quand ils voient des hommes armés et embâtonnés, avec belles arquebuses'».
Les auteurs orientaux nous disent que les Zendjs ont une vénération extraordinaire pour les Arabes. «Lors-
^ Voy., par exemple, les bizarres légendes relatives aux villes de Rey et de Siràf, dans le Mo'djem el-Boulddn de Yaqoût. {Dictionn. de la Perse y par Barbier de Meynard, pag. 273 et 331.)
* Memorie appart,^ etc., fol. 34 verso.
* L'ÀfriquBy tom. IV, pag. 250, 251.
MOEURS ET COUTUMES. Ml
qu'ils voient un Arabe, soit voyageur, soit négociant, ils se prosternent devant lui, exaltent sa dignité et lui disent dans leur langue: «Soyez le bienvenu, ô fils du Yémen* !» Abou Zéid explique cette vénération profonde par ce fait que les Arabes apportent des dattes chez les Zendjs, et que les Zendjs ont une passion très vive pour ce fruit. Le Nègre qui se prosterne devant l'Arabe s'écrie: «Voilà un homme du pays qui produit la datte ' ! »
Les Arabes, peu scrupuleux, répondent à ces témoignages de respect par toute sorte de ruses et de tromperies commerciales. Une de leurs peccadilles consiste à entraîner les enfants à l'écart, en leur donnant des dattes, pour s'emparer d'eux, les emmener et les vendre comme esclaves *. Le souverain de l'île de Kéich, dans la mer d'Oman, n'y fait pas tant de façons : il organise avec des navires une expédition guerrière, débarque chez les Zendjs, opère une rhazia et emmène une foule de captifs*.
Gomme trait relatif au peu de bonne foi des Arabes dans leurs rapports avec les Zendjs, on peut lire une assez longue B.necdotedeVAdjâïb al-Hind^j où l'on voit un roi des Zendjs accueillir gracieusement un navire d'Oman poussé sur ses côtes par les vents contraires, en l'année 310 de Thégire. Après avoir fait un échange extrêmement avantageux de leurs marchandises, sans que le souverain ait exigé aucun droit, les musulmans se rembarquent. Le prince, pour leur faire honneur et leur
* Edrici, !•'' clim., 7* sect., tom. I, pag. 58.-2 ig^ ^^f^^j^ Mahom., pag. 148. — 3 Edrici, Ibid, u. 5. — * /Wd., pag. 59. — * Merveilles de Vlnde, XXXI, pag. 43 à 52.
marquer son amitié, les suit à bord de leur navire avec quelques compagnons. « Lorsque je les vis là, dit le capitaine, qui conte lui-môme l'aventure, je me dis : Ce jeune roi, sur le marché d'Oman, vaudrait bien à l'enchère trente dinars, et ses compagnons cent soixante dinars. Leurs vêtements n'ont pas une valeur inférieure à vingt dinars. Tout compte fait, ce serait pour nous un bénéfice de trois mille dirhems au moins , sans autre peine. » Sur ces honnêtes réflexions, il lève l'ancre et s'éloigne, emmenant comme esclaves le roi et sa suite.
Disons, en passant, que les esclaves Zendjs étaient fort appréciés en pays musulman. Leur extrême facilité à oublier le chagrin et à se réjouir au moindre sujet, comme des enfants, les rend très propres à subir l'esclavage ; ils supportent aisément l'expatriation : « Si les Zendjs viennent chez nous, et que le pays leur agrée, dit Kazouini, ils gardent bonne santé et prennent de l'embon^ point * » .
Les Arabes ont toujours été d'habiles commerçants, ce Chose singulière » , disait Pline cinq ou six siècles avant la prédication de Mahomet, a une moitié de ces peuples vit dans le commerce, l'autre dans le brigandage ^. » Les Arabes, ajoute-t-il, vendent les productions de leurs mers et de leurs forêts, et n'achètent rien. Pline
* Athâr al'Bilâd, pag. 14.
* Hist. nat.f liv. VI, ch. xxxii; Irad. Littré, tom. I, pag 266.
MOEURS BT COUTUMES. i49
a tort dans sa dernière aflBrmation ; les Arabes achetaient, achetaient beaucoup, à bon marché peut-être, et fort souvent de manière à rendre sensiblement synonymes ces deux expressions de « commerce » et de « brigandage ». Lears navires d'Oman, d'Aden, de Djedda, avec leurs équipages empruntés à toutes les nations du littoral baigné par la mer des Indes, ne couraient point, par exemple, les côtes orientales d'Afrique dans le seul but d'y porter des marchandises, mais bien plutôt pour y recueillir les précieux produits de ces régions.
Au commencement de notre ère, c'était la ville des Adulites qui servait d'entrepôt pour ces marchandises presque exclusivement africaines : ivoire, cornes de rhinocéros, cuirs d'hippopotame, écaille de tortue, parfums et gommes de la côte d'Ajan * . Beaucoup plus tard, Cosmas dit aussi que les habitants de la Barbarie (on a vu la valeur de ce nom) transportent à Adulé l'encens, la cannelle, le papyrus et beaucoup d'autres choses*.
Au IX* siècle, Aden était le rendez- vous des navires qui arrivaient du Sind, de l'Inde, de la Chine, du Zendj, deTHabacha, de Basra, de Djedda, de Qolzoum\ Un peu plus tard, Moqaddaci nous donne une énumération des principaux produits qui parvenaient en cette ville*. C'est rinde, c'est la Chine, qui en fournissent la majeure partie, comme les perles, les rubis, les bois précieux,
* Pline, liv. VI, ch. xxxiv.— ^ Topographe chrét., pag. 14. 3 Ibn Khordadbèh ; Le livre des Routes, pag. 282.
* Texte arabe de Goeje, pag. 96.
i50 LE PAYS DBS ZENDJS.
le camphre, les étofiFes de soie, le sucre candi, etc. Mais le pays des Zendjs livre des métaux, de l'ambre, de Fivoire, des esclaves, des peaux de léopard, des bois de construction * . On fait là des bénéfices énormes. Tel est parti avec mille dirhems, qui revient avec mille dinars^. Quintupler son avoir est chose vulgaire. Tel autre apporte un poids d'encens, et remporte en échange un poids égal de camphre*.
Pour comprendre ce que pouvait être, bien des siècles avant l'époque dont nous parlons, la masse des apports fournis à l'Egypte par TÉthiopie et le pays des Zendjs, il faut lire dans Athénée* la description de la grande fête donnée à Alexandrie par Ptolémée Philadelphe. Quelle profusion de parfums, d'or ouvré ou en paillettes {\^Yr/(jLava xpwtou), d'animaux sauvages, d'esclaves portés sur des chars sous des tentes « barbariques » !
Nous donnerons dans le chapitre suivant quelques détails sur certaines productions et sur plusieurs animaux réels ou fantastiques (Ju pays des Zendjs, mentionnés par les auteurs arabes.
Avant les établissements arabes, les Zendjs riverains
* Istakhri (pag. 127), décrivant la ville de Sirâf, dit que les édifices sont construits en sâc^j (platane) et autres bois qu'on y porte du pays des Zendjs.
2 Si l'on se reporte au compte fait ci-dessus par le capitaine qui emmène des Zendjs prisonniers, on reconnaîtra que le dinar équivaut à peu près à quinze dirhems.
' Moqaddaci, pag. 96.
* Édit. Schweighoeuser, liv. V, xxv. pag. 256 à 277. '
n'avaient point de bateaux * . Ils étaient visités par les navires d'Oman et aussi par des marchands de Tlnde. Au temps d'Ibn Batouta, quelques villes du littoral ont acquis une véritable importance commerciale. Le fond de la population y est toujours africain; mais les Arabes, les Banians de l'Inde, sans doute aussi des musulmans de sang malais, ont en main la direction des affaires. Les croisements multipliés des Arabes avec les femmes indigènes ont pour ainsi dire créé une nouvelle race où le type caucasique atténue plus ou moins les caractères physiques du noir pur sang.
Maqdéchou est alors une ville extrêmement vaste, dont les habitants sont riches et industrieux. On y possède beaucoup de moutons et de chameaux ; on égorge plusieurs centaines de ces derniers pour la consommation journalière. Jusque-là nous n'avons vu reconnaître aux Zendjs d'autre industrie que la pèche, la chasse, le tannage des peaux de fauves, l'exploitation des mines d'or et de fer. Ici, grâce à la population originairement arabe, nous trouvons une fabrication active de belles étoffes (( qui tirent leur nom de celui de la ville et n'ont pas leurs pareilles^». Ces étoffes s'exportent en Egypte et en d'autres pays.
Lorsqu'un navire étranger aborde à Maqdéchou, voici, d'après le récit d'Ibn Batouta, témoin oculaire, comment on accueille les marchands. Une foule de petites embar-
^ Bdrici, l«' clim., 7«sect., pag. 5; Voy. aussi Ibn al-Ouardi. 2 Ibn Batouta, tom. II, pag. 181.
cations, de Tespèce appelée Sonbouq, se détachent de la rive et se dirigent vers le navire ; elles portent des jeunes gens, tous munis d'un plat couvert qui contient de la nourriture. Chacun de ces jeunes gens présente son plat à un des nouveaux venus, en disant : « Celui-ci est mon hôte » . Les marchands les suivent et logent chez ceux qui les ont choisis. Ceux-là seulement qui sont déjà venus maintes fois et connaissent bien la ville, peuvent se soustraire à cette hospitalité et loger où il leur plaît.
L'hôte est chargé de Tachât et de la vente de tout ce qui regarde l'étranger reçu chez lui. ce Si l'on achetait de ce marchand quelque objet pour un prix au-dessous de sa valeur, ou qu'on lui vendît autre chose hors de la présence de son hôte, un pareil marché serait frappé de la réprobation générale. » Les habitants, ajoute le voyageur maghrébin, trouvent leur avantage à cette façon d'agir. Cela n'est pas diflBcile à croire : c'est le vrai moyen de vendre et d'acheter au prix qu'on veut '.
Le Cheikh ou principal administrateur de Maqdéchou, dont nous avons déjà dit qu'il était de sang berber et entendait la langue arabe, fit un accueil excellent au voyageur, musulman comme lui et décoré du titre respectable de faqîh ou jurisconsulte. En sa qualité de màhométan, ce Cheikh ou Sultan, comme tient à l'appeler
* Ce patronage forcé, d'ailleurs fort antérieur au xiv« siècle, puisque l'auteur du ilfo'djem eï-Bou/ddn y fait déjà allusion (Éd. Wûstenfeld, tom. IV, pag. 602). dure toujours à Maqdéchou. Voy. Guillain, tom. I, pag. 181, 182.
Ibn Batouta, porte un nom arabe des plus illustres dans les annales de rislamisme, celui d'Abou-Bekr. Soncadi est d'origine égyptienne. Celui-ci est l'hôte du narrateur, et l'accompagne à sa première visite auprès du Cheikh.
a Lorsque je fus arrivé au palais. . . un eunuque en sortit et salua le juge, qui lui dit : ce Remets le dépôt qui t'est confié, et apprends à notre maître le Cheikh que cet homme-ci arrive du Hédjaz.» L'eunuque s'acquitta de son message, et revint portant un plat qui contenait des feuilles de bétel et des noix d'arec. Il m'offrit dix feuilles de bétel et quelques noix d'arec, en donna la même quantité au cadi et partagea le reste entre nos compagnons. Puis il apporta un flacon (qoumqoum) d'eau de roses de Damas, et en versa sur moi et sur le juge, en disant : ce Notre maître ordonne que l'étranger soit logé dans la maison des Thâlibs. . . » Le cadi me prit par la main et me conduisit dans cette maison, qui est voisine du palais, décorée de tapis et pourvue de tous les objets nécessaires. Plus tard, le même eunuque apporta des provisions delà maison du Cheikh. Un des vizirs l'accompagnait, chargé du soin des hôtes: ce Notre maître, dit celui-ci, vous salue, et vous fait dire que vous êtes les bienvenus ». Après quoi il servit le repas et nous mangeâmes * . »
La nourriture ici n'a plus ce caractère de simplicité, ordinaire à la cuisine des sauvages. Elle consiste en riz cuit avec du beurre, servi dans un grand plat de bois,
» Tom. Il, pag. 183-185.
accompagné d'un ragoût appelé koâchân, lequel est composé de viandes, de poisson et de légumes. On sert en môme temps des bananes cueillies avant maturité et cuites dans du lait frais. En guise d'excitant et d'assaisonnement, on mange, après chaque bouchée, des limons, du poivre long confit dans le vinaigre et dans la saumure, du gingembre vert et des mangues.
Notre maghrébin, accoutumé à la sobriété extrême de ses compatriotes, admire Tappétit des Maqdachains, qui font trois fois par jour une énorme consommation de victuailles ; aussi sont-ils très gros et très gras * .
Nous n'insisterons pas davantage sur ce qui regarde une ville dès lors entièrement musulmanisée et qui ne garde presque plus rien des mœurs primitives des Zendjs. Mais la relation d'Ibn Batouta mérite d'être lue en son entier.
A la même époque, les Zendjs de Quiloa sont également convertis à la religion de Mahomet. En pieux musulmans, ils se livrent au djihdd ou guerre sainte contre les Kafirs, leurs voisins, ainsi qu'il a été rapporté plus haut. Nous avons dit que nous reviendrions sur la conduite de leur monarque, type du Zendj, sincère adorateur d'Allah. Il se nommait Abou 'l-Mozhafifer Haçan. C'était un prince d'une extrême générosité ; les faqîrs ou mendiants le surnommaient Abou'UMeouâhib a le père des dons ». Sur le produit des rhazias, il prélevait une part destinée aux personnes de la descendance du Pro-
^ Ibn Batouta, tom. II, pag. 185; 186.
phète, déposait cela dans une caisse spéciale ©t en faisait cadeau aux Ghérifs qui lui rendaient visite ; il en venait de riraq, du Hedjaz et d'autres pays. Ibn Batouta cite les noms de quelques-uns de ces nobles quémandeurs qu'il a trouvés à la cour du généreux sultan * .
Abou'l-MozhafiFer se montrait d'une humilité exagérée, s'asseyant et mangeant avec les faqîrs, gens qui par tout pays sont d'une propreté douteuse. Il était pour eux non-seulement courtois, mais plein de déférence, poussant parfois jusqu'à l'extrême sa condescendance à leurs désirs. Voici un de ses traits, dont notre voyageur fut témoin durant son séjour à Quiloa.
Un vendredi (c'est le dimanche des musulmans), au moment où le prince noir sort de la mosquée, après la prière, pour retourner chez lui, un faqîr l'aborde en disant : (c Père-des-Dons !» — « Me voilà ! » répond le sultan. « Que veux- tu ?» — « Donne-moi les vêtements que tu as sur le corps. » — a Tu les auras. » — « Tout de suite. » — « Soit ! à l'instant même.» Et retournant à la mosquée, le sultan entre chez le khatîb, ôte ses habits, en prend d'autres ; puis revenant au faqîr ; « Va» dit-il, et emporte-les ». Le faqîr entre, prend les habits du roi, les lie dans une serviette, met le paquet sur sa tête et s'en retourne tranquillement. Les personnes présentes ne manquent pas de célébrer la haute générosité du prince. Sonflls, témoin de ce qui s'est passé, court au faqîr, lui redemande les vêtements paternels et lui
1 Tom. II, pag. 194.
i56 LE PÂY& 0£S ZËNDJS.
donne en échange dix escla-^/es. Nouvelle explosion de louanges. Mais le sultan ne peut être en reste de générosité avec son fils : il envoie au faqîr dix autres esclaves et y joint deux charges d'ivoire * .
Un calife, en pareil cas, eût fait compter au mendiant quelques milliers de dinars. Mais à Quiloa, c'est l'ivoire qui sert aux cadeaux, et l'on donne rarement de l'or ^.
Lorsque ce Père-des-Dons mourut, son frère et successeur se montra d'un tout autre caractère. Il répondait aux quémandeurs : « Celui qui donnait est mort, et il n'a rien laissé à donner '». Les faqîrs, bien avertis, allèrent mendier ailleurs.
En groupant dans ce chapitre le peu de renseignements fournis par les Arabes sur les ha];)itants du Bilâd ez-Zendj, nous aurions voulu ajouter quelques mots au sujet de leur langage. Malheureusement, les Arabes, comme les Grecs et les Romains, s'inquiètent peu de nous instruire sur la langue des peuples étrangers.
Edrici, dans sa Préface*, annonce bien que les idiomes font partie du sujet qu'il veut traiter ; mais les renseignements qu'il donne sont tout à fait nuls, du moins pour la région orientale de l'Afrique. Tout ce que nous avons pu faire, c'est de recueillir dans son livre et dans quel-
1 Tom. II, pag. 194, 195.
* I, pag. XXI.
ques autres quatre ou cinq termes spéciaux attribués aux Zendjs. *
. Alors, comme aujourd'hui, plus qu'aujourd'hui sans doute, une grande diversité régnait dans le langage des riverains. Un des mots que nous relevons s'identifie aisément à un terme de l'idiome souahéli, usité le long de cette côte immense que les Arabes ont nommée les Rivages (Soudhit) , et qui, partant du sud de Monbaça, s'étend jusqu'au cap Delgado. C'est le terme que les manuscrits d'Edrici écrivent Mognafâ, par lequel sont désignés les « enchanteurs » de Mélenda * . Au lieu de Moqnafa, je lirais Meqanqâ, changement qui, dans l'écriture arabe, n'ofifre aucune difficulté, car il s'obtient en plaçant deux points au lieu d'un sur l'avant-dernière lettre. Meqanqâ ne dififère point du mot souahéli megangga, qui signifie oc sorcier * » .
Pour les mots ^qui suivent, je ne tenterai aucune assimilation.
Ouaqlîmi est, dans Maçoudi, le roi des rois des Zendjs. Le mot signifie « fils du Seigneur suprême » (ibn er-Rabb el-Kebîr). La lecture en est bien incertaine ; les éditeurs des Prairies d'or citent les leçons Ouaqlîmi^ y Felîmi*, Ouaflimoio^ ; Wustenfeld a lu dans Kazouini Aouqlîm^
* Voir ci-dessus, pag. 71 et 139.
2 Voy. le petit Vocabulaire Souahéli qui termine le tom. III de l'Afrique orientale de Guillain, pag. 517.
3 Maçoudi, tom. III. pag. 6 et 29.
* Tom. I. pag. 371. — 5 Tom. III, pag. 445, note. « Athdr al'Bilâd, pag. 14.
OMOûqlînh] de Guignes, ddins Bakoui, Aqlim*\ Quatremère, Aqlîman^\ Mehren, dans Dimichqi, Toûqlîm '.
Maklandjalou est le nom de Dieu ; Maçoudi l'interprète « le maître suprême » {er-^rabb el^keMr) *.
Er-rahîm^ tambour gigantesque adoré à El-Bayas*. Il vaut mieux lire er-radjim^ d'après la majorité des manuscrits*.
Haovdïy oiseau de Sofàla, qui répète agréablement les sons qu'il entend et parle mieux encore que le Babbaghu ou perroquet^. En souahéli, Houa signifie pigeon.
Djammoûn^ fruit qu'on mange à Monbaça *. D'après la description qu'en fait Ibn Batouta (Voy. ci-dessus, pag. 73), on reconnaît que le Djammoûn est une variété du djambou de l'Inde et de la Malaisie, bien connu des naturalistes sous le nom de Jambose *. Ce mot n'est donc pas africain d'origine.
Kalâri ou plutôt Kalddij comme nous l'avons dit plus haut (pag. 142), plante potagère. Ce mot est également étranger à la côte africaine, et originaire de l'Inde.
Koûchdn^ ragoût de viandes et de légumes à Maqdé-
* Notices et extr. des Man., tom. II, pag. 395.
2 Mémoires sur l'Egypte, tom. II, pag. 185, 187.
3 Texte ar., pag. 129.
* Prairies d*or, tom. IIÎ, pag. 30.
5 Edrici, \*' clim., 7« sect., pag. 57. Voy. ci-dessus, pag, 75.
* Description de l'Afrique et de V Espagne, par Dozy ci de Goeje. Préface, pag. xii, note.
' Kazouini; Athâr al-Bilâdy pag. 29; Bakoui, Ibid. u. 5.
« Ibn Batouta, tom. II, pag. 191.
» V. mour Dict. étym. des mots d'origine orientale.
chou *. Je soupçonne que Koûchân n'est autre que le persan Koûchâb « bouillon, jus de viande ».
Qabliya^ nom attribué à une section des Zendjs, d'après Dimichqi, signifierait « fourmis ^ » .
Zendjoûya , autre nom des Zendjs , signifierait « chiens ' » .
L'histoire politique particulière des peuples Zendjs, antérieurement aux temps modernes, est tout à fait inconnue, leur rôle dans l'histoire générale entièrement nul. Cependant, les tribus voisines de l'Abyssinie, celles du Berbéra et de la côte d'Ajan, constamment en lutte avec les Abyssins, figurent fréquemment dans les annales guerrières de ces derniers , telles que nous les connaissons par Ludolf * et par Bruce ^.
Plusieurs nègres ont acquis chez les Arabes une remarquable notoriété. Il suffit de rappeler les noms du poète bédouin Ghanfara, «l'homme aux lèvres épaisses», auteur d'une admirable Qacida ou poème monorime ; d'Antar, autre poète et grand guerrier des temps antéislamiques, dont l'ouvrage principal compte au nombre des Mo'allaqât; de Loqman le Sage®, sous le nom du-
1 Ibn Batouta. tom. II, pag. 185.
2 Texte ar., pag. 129.-3 jn^,
* Hisioria Mhiopic; Ad Hisior. jElhiop. Commentarium,
* Voy, en Nubie et en Abyssinie,
® Voy. Maracci; Alcorani RefuL, au sujet du verset 12 de la Sourate XXXI.
quel on a publié un recueil de fables ésopiques. Mais si ces hommes et quelques autres moins illustres étaient de sang noir, rien ne permet de les rattacher à la famille des Zendjs.
Autant en dirons-nous de ce Khactb, que le calife Haroun ar-Rachid avait nommé gouverneur d'Egypte , voulant par ce choix, dit-on*, manifester son mépris pour le royaume des Pharaons. Gomme preuve de la stupidité de ce nègre, Fauteur du Gulistan conte qu'une année les habitants étant venus se plaindre de ce que les mauvais temps avaient détruit leur récolte de coton, Khacîb leur répondit : «Que ne semiez-vous de la laine^?» Mais des écrivains sérieux, Ibn Batouta est de ce nombre, affirment que Khacîb fut administrateur habile, intelligent, e't si généreux que les poètes célébrèrent à l'envi ses bienfaits.
Les Zendjs fournissaient beaucoup d'esclaves aux musulmans. Durant la période du califat, ils s'étaient multipliés dans l'Iraq au point qu'ils faillirent y devenir les instruments d'une révolution, sous les ordres d'un certain Ali ben Mohammed El-Basri que l'histoire nomme Sdhib ez-Zendj « Maître des Zendjs » . La lutte des révoltés dura quatorze ans.
C'était au ix' siècle. L'empire des califes avait atteint son apogée de gloire et de puissance, sous les règnes d'Haroun ar-Rachid et de son fils Al-Mamoun, protecteurs
^ Ibn Batouta, tom. I, pag. 97.
2 Sadij Gulistan, liv. I, hist. 39. Trad. Defrémery, pag. 93.
des lettres et des arts. Leurs successeurs Motacim^ et Ouathek virent se former les éléments d'une prochaine dissolution.
Les Alides dépossédés n'avaient cessé de conspirer ouvertement ou en secret contre leurs vainqueurs Abbas sides. Des ferments de révolte se manifestaient dans tou tes les provinces, et jusqu'à Bagdad, siège de l'empire Mostansir égorgeait son père et mourait de remords (861) son successeur Mostaïn était renversé par une faction qui proclamait Motaz (866), etMotaz, déposé à son tour, fai sait place à Mohtadi fils de Ouathek (869). Mohtadi fut massacré l'année suivante.
C'est en ces conjonctures qu'éclata la révolte d'Ali ben Mohammed*. Il se disait héritier légitime des Alides, descendant du gendre de Mahomet ; mais son meilleur argument était une troupe formidable de Zendjs. Ces esclaves noirs, très répandus le long des rives du Tigre et de l'Euphrate, formaient un élément considérable des armées. Soldats robustes, intrépides, féroces, les souverains les employaient aux plus vilaines besognes. C'est ainsi que, plus d'un siècle auparavant, le premier des Abbassides, Abou'l- Abbas le Sanguinaire, ayant à comprimer une révolte des habitants de Moçoul (132 Hég., 749-750), son frère Yahya, chargé du châtiment, abandonna la population à la férocité d'un corps de quatre mille Zendjs qu'il avait dans son armée. Ces nègres se
< Elle commença ea cheou&l 255, dit Nowaïri (Man. de la BibL Nation. Ancien fonds arabe, no 647, fol. 25).
livrèrent dans la ville à une orgie sanglante, où périrent, dit-on, douze mille âmes, hommes, femmes, enfants et vieillards.
L'armée d'Ali ben Mohammed fut beaucoup plus nombreuse. Il en avait recueilli les principaux éléments parmi les Zendjs de Tlraq-Arabi et notamment à Sibâkh* , non loin de Basra. Natif d'un village de la province de Rey, le aMaître des Zendjs» était mulsuman, dit Maçoudi, mais hérétique ^. Ses troupes noires ravagèrent le pays, s'emparèrent de plusieurs villes et commirent les excès les plus horribles. Ramla, Ouacit, Basra même tombèrent en leur pouvoir *. Les révoltés occupèrent l'Iraq et une partie de T Ahouaz (Suziane) et du Khouzistan. Les armées du calife furent battues en plusieurs rencontres. La guerre dura si longtemps, dit l'historien Fakhr ed-Dîn *, que chacun des deux partis fonda des villes sur le théâ-
i Aboulféda; AnnaL MoslemicsB, tom II, pag. 228.
2 Prairies d^or^ ch. cxxi, tom. VIII, pag. 31.
3 Parmi les victimes des Zendjs à Basra, Ibn Khalliqàn cite le savant grammairien et professeur Ar-Riàchi. a Les Zendjs, dit-il, entrèrent dans la ville au moment de la prière du vendredi, 16 cheouâl 257 (septembre 871). Cette nuit et le samedi suivant ils ravagèrent Basra par le feu et le fer. Le dimanche^ après avoir mis en fuite la garnison^ ils proclamèrent une amnistie générale ; mais quand la population se montra, elle fut massacrée. Peu d'habitants flirent sauvés. La grande mosquée et tous ceux qui s'y étaient réfugiés devinrent la proie des flammes. C'est dans une de ces trois journées que périt Ar-Riâchi. » (Ëdit. de Slane, 348.) Un autre personnage qui a joui d'une certaine célébrité, Ibn Doréid, le poète, fut plus heureux; il réussit à s'échapper de Basra avant Feutrée des Zendjs. {Md.)
* Chrest. Arab., de Silv. de Sacy, tom. I, pag. 83.
tro de la lutte, villes ruinées ensuite, mais dont il reste des traces.
A Mohtadi avait succédé Moutamid. Le frère de ce calife eut la gloire de délivrer Tempire de son redoutable ennemi. Après plus de quatorze années de lutte, où les victoires alternaient avec les défaites, le Sâhib des Zendjs fut enfin écrasé et mis à mort en 882 (le samedi, 2 de safar 270, dit Maçoudi *). On garda longtemps le souvenir de cette insurrection formidable et des massacres qui en furent la conséquence , car en toute occasion le chef des Zendjs massacrait sans pitié toute créature vivante, n'épargnant ni Tâge ni le sexe, laissant partout des ruines fumantes et des cadavres. En une seule rencontre, près de Basra, il fit périr, dit-on, trois cent mille personnes. On faisait grâce de la vie cependant aux femmes de haute naissance, afin de les vendre à l'encan parmi les soldats. En pareil cas, le vendeur n'avait garde d'oublier leur noblesse, et prenait soin de faire ressortir leurs titres généalogiques ; telle noble jeune fille fut ainsi vendue au prix de deux ou trois dirhems (moins de 3 francs). Chaque Zendj en avait dix, vingt, trente, qui remplissaient dans son ménage les plus basses fonctions ^. C'était une joie pour ces esclaves révoltés que de réduire à cette condition avilissante les descendantes de Haçan, de Houcéin, d'Abbas, et des plus illustres familles arabes*.
La défaite des Zendjs fut suivie dans Basra de scènes
* Prairies d'or, ch. cxxii, tom. VIII, pag. 58. 2 lUd . pag. 60. — 3 Ibid.
épouvantables. Voici, d'après l'auteur des Prairies d' or ^ un coin de ce tableau hideux :
(L Gomme ceux de ce parti qui étaient à Basra tenaient encore fermement aux opinions de Mohallébi (un des principaux oflficiers du Sâhib) et continuaient à se réunir certains vendredis, ils furent mis hors la loi. Les uns réussirent à se sauver, les autres furent massacrés ou noyés. Un grand nombre d'entre eux se cachèrent dans les maisons et les puits ; ils se montraient la nuit seulement, et faisaient la chasse aux chiens, aux rats et aux chats, qu'ils tuaient pour s'en nourrir. Mais bientôt cette ressource s'épuisa et ils ne trouvèrent plus rien à manger. Alors ils mangèrent les cadavres de ceux de leurs compagnons qui mouraient : ils s'épiaient, attendant leur mort réciproque ; les plus forts tuaient leurs camarades et les dévoraient. A ces maux se joignit la privation d'eau douce. On raconte qu'une femme se trouvait auprès d'une de ses compagnes à l'agonie ; la sœur de la mourante était là ; toutes ces femmes, assises en rond, attendaient sa mort pour se repaître de sa chair.
))Voici le récit textuel du témoin : a Elle n'avait pas »encore rendu le dernier soupir que, nous jetant sur ))elle, nous la coupâmes en morceaux et la dévorâmes. ))Sa sœur était avec nous ; pendant que nous étions au «carrefour dit de Yça ben AbiHarb, elle courut vers le »fleuve, et, la tête de sa sœur à la main, elle se mît à «pleurer. Interrogée sur le motif dosa douleur, elle ré- 3) pondit : ce Ces femmes se sont rassemblées autour de ma »sœur, et sans la laisser mourir de sa mort naturelle,
ï^elles Font mise en pièces. Quant à moi, elles m'ont »volée, et du corps de ma sœur elles ne m'ont laissé que »la tête. » Et elle continua ainsi à se lamenter du dol qui ))lui était fait dans le partage du cadavre.
)>I1 y eut beaucoup de scènes de ce genre, et plus atroces encore que celle qui vient d'être racontée*.»
Fakhr ed-Dîn prétend que la révolte des Zendjs coûta la vie à deux millions cinq cent mille âmes *. Maçoudi rapporte une évaluation beaucoup plus raisonnable. « Le nombre de ceux qui périrent pendant ces années de guerre oflfre, dit-il, matière à contestation : les uns l'évaluent très haut, les autres avec plus de modération. Selon les premiers, le chififre des pertes échappe à tout calcul : il n'y a que Dieu qui, dans sa science infinie, puisse savoir ce qu'ont coûté ces prises de villes, de cantons et de bourgades et les massacres qui en furent le résultat. Les plus modérés estiment la perte totale à cinq cent mille âmes; mais l'une et l'autre opinion ne repose que sur des données vaines et conjecturales, et tout calcul rigoureux est impossible '. »
Le chififre de cinq cent mille victimes ne semblera point exagéré, eu égard à la durée de la guerre et au caractère féroce des belligérants. Maçoudi , dans sa jeunesse ,
1 Trad. Barbier de Meynard, pag. 58-60.
2 Dans la Chrest, Âr, de Sacy, tom. I, pag. 90. Fakhr ed-Dîn écrivait à la fin du xiii* et au commencement du xiv^ siècle.
^ Ibid, u. s.j pag. 61. La rédaction des Prairies d'or n'est postérieure que de soixante à soixante-dix ans à la mort du Sâhib ez-Zendj,
166 LB PATS DES ZBNDJS.
avait pu connaître des témoins oculaires de ces atrocités.
Bien que ces faits soient connus dans Thistoire musulmane sous le titre de «révolte des Zendjs», et que le chef portât le nom de ce Sâhib des Zendjs », on croira sans peine que les Zendjs proprement dits ne formaient qu'une partie de Tarmée insurgée. Outre les Blancs qui s'y mêlaient, on y comptait beaucoup de nègres qui assurément n'étaient point originaires de la côte orientale d'Afrique. Ainsi qu'il a été dit précédemment, le nom de Zendj s'est abusivement appliqué à des Noirs de toute provenance.
En dehors du soulèvement d'Ali ben Mohammed, nous ne connaissons aucun événement historique notable où les Zendjs figurent nominativement.