‹ Le pays des ZendjsChapitre 5 sur 15 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Lies animaux extraordinaires du paya des Zendja.

L'Afrique, et surtout TAfrique équatoriale, inexplorée, fermée aux voyageurs par sa ceinture de déserts, fut de tout temps la patrie des monstres, produits du croisement désordonné de toutes les créatures.

Les Arabes, comme les anciens, à qui ils ont dû presque toute leur science, croyaient volontiers à des unions fécondes entre bêtes d'espèces très différentes, et même entre Thomme et divers animaux. L'Adjâïb al-Hind rapporte plusieurs aaecdotes ayant trait aux relations des hommes et des singes. Le singe lui-même et le nesnâs, dont nous allons parler, proviennent d'une antique union entre Thomme et la panthère ou l'hyène * . a Les pêcheurs qui s'en vont au loin, les malheureux qui courent chercher fortune dans les régions inexplorées, sur des rivages déserts, parmi les îles et les monts où ils ne rencontrent jamais âme vivante, » s'accouplent aux

* Merveilles de l'Inde^ XXI, pag. 34.

femelles de certains poissons, et de là naissent des êtres d'apparence humaine, capables de vivre et dans Tair et dans Teau * .

Au milieu du xvi* siècle, le grand médecin Léonard Fioravanti ne conte-t-il pas sérieusement que la noble famille des Marini descend d'un monstre marin qui fit violence aune jeune fille ^? Et Rondelet ne dit-il pas que les monstres marins à figure humaine trouvés en Norwège ont été « engendrés de la semence des hommes qui se noient en mer, lorsque les navires font naufrage, et que tels hommes sont chaudement engloutis par des poyssons cétacées femelles * » ?

Dans les traditions grecques, les variétés de monstres tenant à l'espèce humaine sont innombrables ; on se perd dans l'énumération de ces êtres bizarres *; à les créer, l'imagination s'est donné libre carrière. Mais tout le moyen âge y a fermement cru *.

^ Àdjâïb al'Hindy pag. 34.

2 Voy. Gatelan; La Lycorne, pag. 38. Gela rappelle l'aveature d'Halia, fille de Sybaris, laquelle, entrant dans un bois consacré à Diane, en Phrygie, essuya les approches d'un dragon monstrueux et devint la mère des Ophiogènes. (Voy. Élien; Uepi Çwwv, liv. XII, ch. xxxix.)

3 Ibid., pag. 50.

* Voy. Berger de Xivrey, TradiL tératologiques, Introd., pag. xxx.

^ aDans l'étude des sciences, nous oublions trop souvent qu'une foule d'assertions, qui ne sont pour notre siècle éclairé que de révoltantes absurdités, passaient au moyen âge, et même durant la Renaissance, pour d'incontestables vérités. Les Onocentaures, les Dragontopodes, les Satyres, les Tritons et les Sirènes étaient représentés dans les ouvrages des Aldrovande, des Scott, des Kirker, des Scaliger, des Paré, des

C'est aux extrémités les plus lointaines do TÉthiopie, c'est-à-dire vers les régions du Bilâd ez-Zendj, que ces créatures extraordinaires, Astomes, Arrhines, Tétrapodes, Monocoles, Opistodactyles, Sciapodes, Hemicynes, etc., etc., promènent dans les forêts profondes et les vallées désertes leurs prodigieuses diJBformités. ce II n'est pas étonnant, dit Pline * , que des formes monstrueuses d'hommes et d'animaux se produisent vers l'extrémité de l'Ethiopie, car le feu, élément mobile, est l'artisan de la configuration des corps et de la ciselure des formes. »

Les Arabes, qui commencent à avoir des notions plus précises sur l'Afrique équatoriale, rejettent généralement tous ces êtres à figure plus ou moins humaine dans les îles les plus méridionales de la mer des Indes. Il en est une espèce, celle des Himantopodes, dont Kazouini gratifie une île de la mer des Zendjs. Ce sont « des êtres à face humaine, la plus belle qui se puisse voir ; mais leurs jambes n'ont pas de squelette, leurs cuisses ressemblent à des cuirs. Ils avancent en rampant. Rencontrent-ils un passant, ils le supplient de s'asseoir à leurs côtés, et, dès qu'il s'est assis, un de ces monstres s'élance sur ses épaules, lui entortille les jambes autour du corps et le frappe au visage pour le forcer à marcher,

Licétus, comme autant d'êtres dont il n'était pas permis de suspecter la réalité ; et ils les figurent avec une telle richesse de détails, qu'il semble que l'artiste les ait surpris lui-même au milieu de leurs solitudes.» (Pouchet; Sciences îiaturelles au moyen âge, pag. 76, 77.) i Liv. VI, ch. XXXV. Trad. Littré, tom. 1, pag 270.

204 LE PATS DES ZENDJ8.

ainsi qu'une monture *. » C'est un des traits des voyages de Sindbad.

Les Satyres et les Égypans ont leur demeure sur des collines d'une médiocre hauteur, couvertes d'ombrages agréables, qu'on suppose placées dans les parages des Éthiopiens du Sud ^. C'est dans ce groupe qu'il faut ranger les Nesnds ou Nisânis des Arabes '.

Edrici nomme les Nesnâs parmi les animaux du premier climat qui ne se trouvent point dans les six autres * ; mais il n'indique aucun trait de conformation et renvoie aux pages précédentes, où il n'est question que des singes. On peut croire qu'en effet cet écrivain classait les Nesnâs parmi les singes ou ne les en distinguait guère. De ces derniers, d'ailleurs, il conte des traits fort extraordinaires ; il n'oublie pas de mentionner, ainsi qu'on l'a vu, la fameuse ile des Singes, auxquels les habitants des régions voisines font la chasse pour les prendre vivants et en faire des serviteurs*.

Ce ne sont pas là pourtant les véritables Nesnâs, même pour Edrici, qui les sépare des singes à queue, bien que,

^ Adjâïb al-MakhL, pag. 449. — «Flexisnisibuscrurumrepuntpotius quam ÎDcedunt et pergendi usum lapsu magis destinant quam ingressu.i (Solin.; PolyhisU, ch. xxxiv, pag. 269.)

* Pline, liv. VI, ch. xxxv.

* Nesnâs est le singulier, Nisânis, le pluriel. — * l«' clim., x« sect.

^ L'auteur de V Adjâïb al-Hind en cite un qui, chez le marchand son maître, balayait la maison, ouvrait la porte aux visiteurs, allumait le feu sous la marmite, y soufQait pour activer la combustion, remettait du bois, et de plus chassait les mouches de la table, éventait son maître avec un éventail. Un autre, chez un forgeron de Thafa, menait son soufQet tout le long du jour (pag. 67, 68).

comme ceux-ci, les Nesnâs vivent sur les arbres, où on ne peut les atteindre * .

Les traditions arabes ne sont pas uniformes à leur sujet. Kazouini, toujours enclin au merveilleux, dit nettement que les Nesnâs ressemblent à un homme partagé en deux ; ils ont une demi-tête, un seul bras, une seule jambe, sur laquelle ils bondissent avec une agilité incroyable^. Ce sont les MovocTxeXot des Grecs. Il semble qu'on ait pris à la lettre et développé l'expression de « demihomme », naturellement appliquée à des singes anthropomorphes. Quelques écrivains en font de vrais hommes, de la nation de Yadjoudj et Madjoudj (Gog etMagog), ou de la lignée d'Aram, fils de Sem ; d'autres, au contraire, n'y voient que des animaux sauvages, un gibier dont on peut manger sans scrupule'.

Maçoudi doute fort de leur existence. « Nous avons passé sous silence, dit-il, une classe d'êtres dont l'existence ne nous est révélée ni par les témoignages des sens ni par des autorités incontestables qui écartent le doute et détruisent toute incertitude ; nous voulons parler des contes débités par le peuple sur les Nesnâs, sur leur figure, qui ressemble à la moitié d*une figv/re hum^ine^ et leurs dents en forme de défenses, avec lesquelles ils s' entre- dévorent*... » « Cependant un grand nombre de

* 1« clim., lOû sect., pag. 102. — 2 Adjâïh al-Makhl, pag. 149. ' Voy. Bochart; Hierozoïc, liv. VI, ch. xiii, col. 844, 845.

* Prairies, d*or, ch. lxii, tom. IV, pag, 10. Dans la traduction de M. Barbier de Meynard, nous n'avons modifié que la proposition incidente soulignée.

personnes sont convaincues que Ton a vu des Nesnâs et qu'ils existent très certainement quelque part, en Chine par exemple, ou dans des régions lointaines, aux extrémités du monde. Les uns les placent dans les contrées de rOrient, les autres dans TOccident, et il est à remarquer que ce sont les peuples de F Orient qui les relèguent en Occident, tandis que les habitants de l'Occident leur donnent rOrient pour séjour *. j>

Un grand nombre de traditions accordent aux Nesnâs, non-seulement la figure humaine, mais aussi le langage des hommes, avec une bonne part de raison et même un vrai talent poétique. Un homme de la tribu des Béni- Témîm rapporte qu'étant à Ghihr, dans le Hadramaout, chez le gouverneur, la conversation vint à tomber sur les Nesnâs. On pria le Témimite d'aller à la chasse et d'en rapporter quelqu'un. « Je partis, dit-il, avec plusieurs de ses soldats, et je rencontrai bientôt un Nesnâs, qui me dit : « Je place ma confiance en Dieu et en toi ». J'ordonnai à mes compagnons de le laisser aller, et ils lui laissèrent la liberté. »

Le lendemain, le gouverneur voulut lui-même prendre part à cette chasse. On ne tarde pas à rencontrer un Nesnâs, face humaine, barbe au menton, des mamelles sur la poitrine, deux jambes d'homme : ce n'est plus un Monoscèle. Deux chiens se jettent sur lui; il leur adresse six vers arabes fort élégamment tournés (Maçoudi rapporte fidèlement le sixain prononcé en cette occasion) ;

1 Maçoudi, tam. IV, pag. 11, 12.

mais les chiens, insensibles aux charmes de la poésie, mettent en pièces la malheureuse créature.

La chasse continue. On était dans les bois. Un chasseur rencontre un Nesnâs et Tégorge. Aussitôt on entend un des compagnons de la victime qui murmure : c Dieu soit loué ! comme son sang est rouge ! » Son imprudence le fait découvrir ; on le tue. Un troisième Nesnâs caché dans le feuillage d'un arbre s'écrie : a II mangeait une baie de sumac ». — « Si celui-là avait gardé le silence, on n'aurait pas su le dénicher » , disent les chasseurs en s'emparant du bavard malencontreux. — « Moi, je ne parlerai pas », dit un autre du haut de son arbre. Il était à peine pris qu'un autre s'écrie : ce Eh ! ma langue ! prends garde à toi ! »; son sort fut pareil à celui de ses compagnons.

Ce petit récit de l'auteur des Prairies d'or* ne peint-il pas une vraie chasse au singe, abstraction faite des paroles attribuées aux victimes, et qu'on remplacerait par des grimaces, des cris ou des gambades intempestives ?Maçoudi ajoute que les habitants de Marah passent pour être mangeurs de Nesnâs.

A une époque bien postérieure, le naturaliste Démiri (mort en 1405) raconte qu'un homme de Sanâ se trouvant dans une ville du Hadramaout, on lui servit dans un plat un morceau de viande qu'il prit pour une main humaine. Gomme il témoignait sa répulsion pour un mets de ce genre, on lui apprit que ce n'était pas la main d'un

* Maçoudi, tom. IV, pag. 14.

homme, mais celle d'une bête appelée Nesnâs, qui s'exprime élégamment en langue arabe et parfois récite des vers.

Bochart, qui rappelle ce passage de Démiri, ajoute que Maimonide, traitant ce sujet, garde quelque réserve sur le langage des Nesnâs et se borne à dire qu'ils prononcent des mots inintelligibles, non sans quelque analogie avec la parole humaine * .

Maçoudi rapporte encore une tradition d'après laquelle le calife Motaouakkil, au commencement de son règne, avait demandé à Honéin , fils d'Ishaq, de prendre des mesures pour lui envoyer des Nesnâs. Honéin n'en put faire parvenir que deux à Serramenrâ^. C'est beaucoup s'ils répondaient à la première esquisse que nous avons tracée de ces 'demi-hommes. L'auteur des Prairies d*or avait écrit le récit de cette expédition, à ce qu'il assure ', dans son Kitdb aUAkhbdr, dont la perte est pour nous fort regrettable.

En somme, Maçoudi ne croit point aux Nesnâs. «J'ai remarqué, dit-il, que les gens de Ghihr, du Marah (pays que la voix populaire désigne ordinairement comme demeure de ces êtres), sont fort surpris des questions qu'on leur adresse sur les Nesnâs et du portrait qu'on leur en fait. Leur opinion est qu'il faut les chercher dans des régions lointaines. Et tous les autres peuples en disent autant. Ceci prouve que les Nesnâs n'existent pas sur

^ Hieroznïc.f liv. VI, ch. xiii, col, 845.

2 Maçoudi, ch. xvii, tom. lî, pag. 5$.

3 Ihid,, ch. Lxu, tom. IV, pag. 17.

terre et qu'ils ont été enfantés par Timagination ignorante du peuple * . »

Il faut donc, aux yeux mêmes d'un Arabe du x* siècle, reléguer les Nesnâs au pays des Chimères, avec tant d'autres monstres de même origine : le Chiqq, qui accoste les voyageurs isolés, entre en conversation avec eux et les tue^ ; les Sîlah, habitants des montagnes; les IbliSj qui aiment les eaux; les Ghoûls^ aux pieds d'âne', qui han-tent les ruines et les déserts ; les Qotrob, qui prennent la forme d'un chat ; les Ouahaoui, qui ont celle de serpents ailés traversant les airs, etc. Mais tous ces êtres généralement malfaisants sont en dehors 'de la nature humaine;

* Prairies d'or, tom. IV, pag. 15.

> Ibid,, ch. L, tom. (II, pag. 324 à 326. Chiqq, en arabe, signifie • moitié » j comme le Nesnâs de Kazouini, le Chiqci passait pour avoir la moitié du corps de forme humaine.

3 Les Ghoûl peuvent changer de forme , mais les pieds d'Âne sont un de leurs caractères essentiels. Pour écarter ce monstre, lorsqu'il a le malheur de le rencontrer dans les profondes solitudes, l'Arabe lui adresse ce vers : « Pieds-d'àne, brais à ton aise ! Nous ne quitterons ni la plaine, ni la route que nous suivons». (Maçoudi, ch. xlix, tom. III, pag. 314.) Il est remarquable que le Drac» un des êtres surnaturels qui hantent encore l'imagination populaire en quelques régions méridionales de la France, est aussi un monstre changeant qui affectionne la forme de l'âne. U se présente avec des allures aimables et douces aux enfants, qui grimpent sur son dos à la file les uns des autres. L'animal allonge sa croupe jusqu'à ce qu'il ait une charge suffisante. Alors il se dirige vers la rivière et disparaît sous les flots avec ses jeunes et imprudents cavaliers (dont le nombre s'élève généralement à vingt -quatre), à moins que ceuxci n'aient à temps l'heureuse idée de faire un signe de croix, ce qui suffît toujours pour mettre le monstre en fuite. L'Empuse des Grecs était aussi un monstre changeant avec une jambe d*âne. ( Voy . Aristophane ; Les Grenouilles, trad. Poyard, pag. 402.)

ce sont des génies, des descendants de ce Djân que Dieu créa avec le feu du Semoum, et dont Tépouse fit trente et un œufs, d*oùsont sorties les trente et une espèces de démons*. Les Nesnâs, au contraire, sont des créatures du même ordre que l'homme et les animaux.

Fresnel, dans une lettre à M. Gaussin de Perce vaP, dit qu'en Arabie Nesnâs signifie actuellement «guenon», et qu'il s'est dit autrefois de maints peuples réputés barbares, et, par exemple, des soldats romains ramenés par Dhou'l-Adar d'une de ses campagnes lointaines. La forme même du mot nesnâs^ comparée à celle de nds, qui désigne l'espèce humaine, semble marquer une sorte de péjoratif de ce dernier. « Les hommes sont partis, dit un poète ; ils ont disparu et nous ne sommes plus que des rejetons des ignobles Nesnâs. '»

A l'occasion des conquêtes du roi Abraha, au vi*' siècle, les historiens arabes citent trois races africaines : les Noirs {Sovdân), les Berber et les Nesnâs, * Il semble probable que ces Nesnâs étaient en effet quelque peuplade noire ou bronzée de la côte orientale d'Afrique, où tant de types se mêlent, peut-être même quelqu'une de celles qu'embrasse le nom de Zendj. Quant aux singularités de leur conformation, elles ne sont pas universellement admises ; et d'ailleurs ne savons-nous pas avec quelle facilité se construisent les légendes, par l'interprétation mer-

* Prairies d* or, cb. xlix, toin. III, 320.

2 Journ. Asiat,j octob. 1850, 5« série, tom. XVI, pag. 270.

3 Prairies d'or, ch. lxh, tom. IV, pag. 11.

* Lettre de Fresael, ibid» u. s.

veilleuse des particularités les plus simples. De nos jours, n'a-t-on pas cru un instant avoir découvert des hommes à queue dans les régions éthiopiennes? De plus près, on reconnaissait que la prétendue queue n'était qu'un ornement, un appendice de cuir, partie intégrante du costume très élémentaire de la peuplade. C'est ainsi qu'au xvi» siècle, les habitants de Mindanao, Tune des Philippines, voyant les Espagnols munis d'une longue épée, cassant leur biscuit sec pour le manger et fumant leurs pipes, virent en eux des monstres effrayants, sortis du sein des mers, munis aussi d'une queue, mangeant des pierres et vomissant de la fumée * . Combien de croyances humaines, en tous les temps, n'ont eu d'autre origine que cette fausse interprétation de faits mal observés !

Les populations de la côte du Zanguebar n'ont rien perdu de leurs croyances aux bons et aux mauvais génies, les djinn rahmdni et les djinn chéitdni de leurs maîtres musulmans. Ces djinns ce habitent les broussailles, la mer, les ruines, et en général les lieux isolés, et ceux où se produisent des effets dont l'apparence prête au merveilleux ^».

A l'époque des chaleurs, quand l'ardent soleil a tari les sources et desséché les rivières, un grand nombre

1 AmeilhoQ ; Hist. du commerce et de la navigation des Égyptiens sous le règne de Ptolémée, 1 766, pag. 62 (cité par Berger de Xivrey, Trad. tèratoL, Introd., pag. xviii). -— 2 (juiiiain, tom. II, pag. 97.

212 LE PATS DES ZENDJS.

de bêtes féroces et d'animaux sauvages, dit El-Djâhiz \ se rassemblent au bord des vastes amas d'eau situés aux extrémités de THabacha. De leurs accouplements, les uns sont stériles, les autres donnent naissance à des produits très divers de forme et de nature. L'hyène, entre autres, joue un rôle considérable dans ces procréations étranges. C'est ainsi que la girafe provient d'une chamelle d'Ethiopie, d'une vache sauvage et d'une hyène mâle * ; car l'hyène avec la chamelle produisent un petit qui tient de tous deux, oc et si ce dernier se trouve être un mâle et qu'il s'accouple à son tour avec la vache sauvage, c'est de ce second accouplement que naît la girafe ' » .

Suivant d'autres, elle provient plus simplement du chameau et de la panthère *, ou du chameau et de la vache, comme l'expriment les Persans, qui la nomment

1 Dans Maçoudi, ch. xxxni, tom. III, pag. 4. On croirait que le naturaliste arabe s'est iospiré de ce passage de Pline : « C'est l'Afrique qui est le principal théâtre de ces fureurs (amoureuses), la pénurie des eaux assemblant les animaux sur les bords d'un petit nombre de rivières. Aussi y voit-on se produire diverses formes d'animaux, les femelles s'accouplant de gré ou de force avec les mâles de toute espèce ; de là vient cette façon de parler proverbiale en Grèce : L'Afrique produit toujours quelque chose de nouveaux. (Liv. VIII, ch, xvii, trad. Littré, I, pag. 325.)

'Kazouini; Adjâïh al^Makhl., pag. 373, et aussi il Mar al-Bilâd, pag. 12, 13.

3 Trad. Chézy, dans Sacy; Chr. Ar., III, 409.

* Maçoudi, ihid, u. 5., pag. 3. — Cet écrivain émet encore une opinion plus saine, à savoir: que la girafe forme une espèce particulière et distincte, comme le cheval, l'âne et le bœuf, et non le produit d'un croisement. ^

Ouchtour^gaw « chameau-vache » , et aussi Oiochtourgaw'peleng a chameau-vache-panthère ». A ces hypothèses bizarres de croisements impossibles, il ne faut chercher d'autre cause que la conformation physique de la girafe et les taches de sa robe. L'animal était depuis longtemps fort bien connu. Pline et Solin rappellent qu'il figura pour la première fois aux jeux du cirque, du temps de César * . Gosmas en fait un croquis assez exact et dit qu'il en a vu d'apprivoisées. Chez nous, au moyen âge, la girafe a été vue, pour la première fois, dans la première moitié du xiii® siècle, parmi une collection d'animaux rares que l'empereur Frédéric II avait fait venir d'Afrique ^.

C'est un des animaux qu'Edrici attribue exclusivement au premier climat. Elle abondait alors en Nubie. Marco Polo assure que les habitants du Zanguebar a ont moult de girofles qui moult sont belles à veoir' ».

Croisée avec le loup (ou plutôt le chacal), l'hyène femelle produit VIsbar * ou Ousbar ^ ; l'hyène mâle et la louve donnent naissance au Simâ.

* Pline, liv. VIII, ch. xxvii ; Solia, ch. xxxiii, pag. 261.

2 Pouchet; Hist. des Se, natur, au moyen âge, pag. 67. D'après uae anecdote bien connue, Averroôs dit avoir vu une girafe chez le roi Al-Mansour, souverain musulman de TEspagne, dans la deuxième moitié du xii™^' siècle, et les termes de cette mention furent, dit-on, la cause de Ja disgrâce du vieux philosophe. (Voy. Ern. Renan; Averroès, pag. 17.)

3 Édit. Pauthier, ch. 186, pag. 685.

* Voy. Chrest. Ar,, tom. III, pag. 492.

* C'est la vocalisation indiquée dans le texte de Kazouini. édit. Wùstenfeld, pag. 450.

214 LE PAYS DBS ZENDJS.

C'est encore Thyène, croisée avec la lionne d'Ethiopie, qui produit cette Crocote ou Crocute * célèbre dans les Bestiaires pour son talent à imiter la voix de Thomme ^.

Une des plus étranges générations est celle dont parle Léon l'Africain . « Plusieurs historiens d'Afrique disent que le mâle de l'aigle couvre quelquefois la louve ; et après, étant pleine, s'enfle si fort qu'elle crève, et en sort un dragon qui a le bec et les ailes d'oiseau, les pattes du loup et la queue du serpent, ayant la peau tachée et marquetée de couleurs diversifiées ; ne pouvant hausser les paupières des yeux, il repaire dans les cavernes. Mais je ne vous veux pas acertainer que moi ni autre en ait jamais eu la vue ; néanmoins, le bruit est semé par toute l'Afrique que ce monstre y a autrefois été tu'.»

Combien d'autres animaux extraordinaires errent dans ces régions fabuleuses de l'Ethiopie méridionale ! le Serais^ auquel Démiri accorde un nez muni de douze trous, par lesquels il souffle, imitant une flûte, ce qui attire les bêtes, qu'il dévore *; le Châd-Hézâdj , musicien plus parfait encore, car, au rapport de Kaaouini'*, il possède une corne divisée en 72 branches creuses d'où s'échappent, quand il respire, des voix harmonieuses qui

1 Pline, liv. VIII, ch. xlv.

^ c Et sachez qu'en Ethiope gist ceste beste (hyène) avec la femelle dou lion, et engendre une beste qui a nom Grocote. qui autressi ensuit la voix des hommes.» Brunetto Latini ; Trésor , liv. T, part, v, chap. cxci, pag. 246.

3 U Afrique, tom. II, pag. 313, 314.

* Bochart; Hierozoïcon, liv. VI, ch. xrir, colon. 847. — ' Ibid.

font accourir les animaux ; les rois achètent cette corne, l'exposent au soufiQe du vent, et il en sort des sons agréables qui charment les auditeurs.

N'oublions pas l'étrange Tarande, que Pline relègue au Nord, chez les Scythes, mais que Solin et nos écrivains du moyen âge attribuent à l'Afrique équatoriale*. Ce quadrupède, velu comme un ours, change à volonté

1 Nous citons volontiers Solia, parce que son PolyMstor, durant tout notre moyen âge, jouissait d'une popularité relative, que ne pouvait avoir Tœuvre trop complexe et trop difficile de Pline, abordable seulement pour un petit nombre de lettrés. Lorsque l'auteur du Dittamondo, Fazio degrUberti, veut décrire poétiquement la terre, à l'imitation de Dante décrivant Tenfer, il prend pour guide Solin, comme Dante avait pris Virgile. Plus d'un siècle auparavant, le Polyhistor avait été c translaté de latin en vulgaire » par Simon de Boulogne , pour être offert à Baudouin II, comte de Guines (1169-1205) (Voy. Histoire littéraire de la France, tom. XV, pag. 501). Au xni« siècle, Giraud le Gambrien, écrivain fort lettré pour son temps, et qui cite souvent les classiques, Virgile, Horace, Ovide, Juvénal, etc., invoque volontiers l'autorité d'Isidore de Séville (Hysidorus) et de Solin (Voy. Giraldi Cambrensis opera^ edited by James F. Dimock, 1867, tom. V, pag. 24 et passim). Le Polyhistor était si répandu, qu'on en comptait jusqu'à quatre exemplaires dans la Bibliothèque de Charles V (Voy. A. Joly, Le Roman de Troie, tom.JI, pag. 223). Ce fut im des premiers livres qui eurent les honneurs de l'impression-, la Bibliothèque de la Faculté de Médecine de Montpellier en possède deux éditions, sans lieu ni date, fort incorrectes d'ailleurs, mais assurément fort anciennes. La Ghronica àbiniiioMundifd^EasimajcL Schedel, imprimée en 1493, cite constamment Solin et en copie des passages entiers. Enfla, jusqu'au xvii* siècle, Solin continue à jouir auprès des médecins, des géographes et des naturalistes, d'une autorité qu'il ne mérite guère. C'est surtout par son intermédiaire que s'est répandue on Occident la foule des notions vraies ou fausses compilées par Pline.

la couleur de son poil : dans son état naturel, il a le pelage d'un âne ; mais lorsqu'il a peur et se cache, il reproduit, comme le caméléon, la couleur des arbres, des arbustes, des fleurs, du terrain où il se trouve *. Solin change Tarande en Parandre et remplace la Scythie par rÉthiopie ^.

Parlerons-nous du Minchâr^ monstre marin qui parcourt les eaux tempétueuses de la mer des Zendjs, éventrant les navires avec la longue file de dents en scie qui arment son épine dorsale de la tête à la queue ? Ces dents sont d'os noir comme l'ébène, dit Kazouini, chacune longue, à vue d'œil, de deux aunes. Il porte à la tête deux os longs de dix aunes avec lesquels il frappe l'eau de la mer, à droite et à gauche , avec un. bruit effrayant ; l'eau jaillit de son nez et de sa bouche, s'élève en Tair et retombe en pluie à des distances considérables. Il brise les navires en venant par dessous ou par dessus*. Kazouini combine ici les caractères de deux

1 Pline, liv. VIII, ch. ui.

2 Polyhistor, ch. xxxiii, pag. 263. t Parande, dit Brunetto Latini (Trésor, liv. I, part. V. ch. cxvii), est une beste en Ethiope, grans comme buef, et a chief et cornes comme cerf et color d'ours : mais li Ethiopien dient que Parande mue sa droite couleur par paor, selonc la teinte de la chose qui li est plus prochienne.» Le Vaillant, dans son premier voyage en Afrique sur les frontières de la Gafrerie, parle d'une antilope, le Springbock, gazelle sauteuse, ou gazelle pavaneuse, qui fait paraître à Nolonté son train de derrière entièrementblanc ou entièrement roux, phé« nomène que le voyageur explique aisément. C'est peut-être là l'origine d3s fables touchant le Tarande.

3 Adjâîh al'Makhl, pag. 122.

bêtes bien dififérentes, la Scie et la Baleine. C'est la terrible Serra des auteurs bas-latins. Isidore de Séville lui donne une crête en forme de scie, crista serrata, et cette crête est sans doute une des causes qui, dans les Bestiaires, conduisent à transformer le poisson en oiseau redoutable, effroi des navigateurs*. Il se confond alors, en beaucoup de points, avec le Rokh, dont il sera question plus loin.

L'imagination populaire se plaît au mélange de toutes ces notions de monstres aquatiques ou aériens. La GhaMa des mers de la Gbine est une de ces bêtes gigantesques, également terribles dans les deux éléments. Edrici nous la peint avec deux ailes qui lui permettent, malgré son poids, de s'élever hors des flots, au-dessus des navires. (( Elle est longue de cent coudées environ. Lorsque les marins l'aperçoivent, ils font du bruit au moyen de pièces de bois frappées les unes contre les autres : l'animal se retire et leur laisse le chemin libre. D'ailleurs, grâce à Dieu, le sort de ce grand poisson est attaché à celui d'un autre, fort petit, nommé Mabida : lorsque le monstre l'aperçoit, il s'éloigne et s'enfuit dans les abîmes de la

* Voir^ par exemple, le Bestiaire de Gervaise {Romania, 187t, I, pag. 440). Dans \q Bestiaire Divin (xm* siècle), la Serre est un monstre marin ailé « durement corporu » , qui se contente de voler en avant des navires, lutte de vitesse, se lasse et finit par retomber dans les flots. (Public, de M. Hippeau dans les Mém. da la Société des Antiquaires de Normandie, tom. XIX, 1852, pag. 428.) Le nom arabe minchdr est l'équivalent du latin serra, « scie » .

218 LE PATS DES ZENDJS.

mer jusqu'à une profondeur telle quMl soit à l'abri de la poursuite du petit poisson * . »

La tradition du gigantesque poisson volant est bien antérieure à Edrici et remonte à une haute antiquité. On la trouve déjà chez le philosophe chinois Tchouang-tseu, qui écrivait au iv® siècle avant notre ère : ce II y a, dit cet écrivain, un cétacé qui est si grand que l'on ne sait pas combien il a de milliers de li (le U vaut 600 mètres) ; il change de forme et devient oiseau ; son nom alors est Pheng ^ x>.

La mer des Zendjs renferme encore bien d'autres bêtes aux formes les plus variées et les plus extraordinaires. « N'était la tendance de l'esprit humain à nier ce qu'il ignore, à rejeter ce qui sort du cercle de ses connaissances, nous pourrions parler, dit Maçoudi, d'un grand nombre de merveilles qu'offre cette mer, des serpents et autres animaux qu'elle nourrit ^ »

Les serpents et les reptiles de toute sorte sont une des plaies, sinon de la mer et des rivages, du moins des profondeurs sablonneuses et brûlées du continent. Les

* Edrici, l*' clim., 10» sect., pag. 97. Les Maronites, au lieu de ghaïda, lisent ghonda,

2 Pauthier ; Marco Polo, pag. 68 1^ note.

3 Prairies d'or, ch. x, tom. I, pag. 236. Parmi les poissons qui fréquentent plus particulièrement la côte des Zendjs, Kazouini cite le Bérestoudj, qui émigré deux fois par an de celte côte au Tigre, remonte le fleuve et va frétiller dans les eaux de Basra, comme s'il se réjouissait de vivre dans l'eau douce après avoir séjourné dans l'eau salée de rOcéan. Ceux qui échappent à l'adresse des pécheurs regagnent le pays

Arabes refont à leur façon le tableau que Lucien a tracé de la Lybie méridionale :

« Un sable profond, une terre brûlée, presque entièrement déserte et stérile, une plaine immense où Ton ne trouve ni herbe, ni gazon, ni arbre, ni eau, si ce n'est par hasard quelques restes de pluie amassés dans le creux des rochers ; et cette eau est si épaisse, si infecte, que l'homme le plus altéré n'en saurait boire. Voilà pourquoi cette région est inhabitée... Des reptiles de toute espèce, énormes, innombrables, monstrueux, distillant un poison mortel, sont répandus dans cette contrée. Les uns demeurent dans le sable où ils se sont creusé leur repaire, d'autres rampent à la surface : ce sont des crapauds, des aspics, des vipères, des cérastes, des buprestes, des acontias, des amphisbènes, des dragons, des scorpions..., et le plus terrible de tous, la Dipsade *! r>

On peut voir dans Solin ^ la description légendaire de ces monstres, bien propres à anéantir toutes velléités de voyage en ces malheureuses contrées. Le serpent surtout

des Zendjs, et les marins assurent qu'on ne voit jamais le Bérestoudj simultanément dans la mer des Zendjs et dans le Tigre (AtHiâïb aJrMàkhl. , pag. 117). Un autre poisson que Kazouini néglige de nommer, et qui remonte la mer de Qolzoum , présente cette particularité extraordinaire, qu'après sa mort, en se desséchant, il devient pareil à du coton blanc ; on en tire du fil dont on tisse des étoffes précieuses qui portent le nom de Sémekin (de semek, poisson). {Ibid,, pag. 120.)

* Sur les Dipsades, trad. Talbot, pag. 330, 331.

2 Gh. XXXI. c Enimvero operae precium est nihil omittere in quo naturse spectaoda sit provideniia.»

excite rhorreur et FefiFroi ; et toute cette région, alors inexplorée, de l'Ethiopie méridionale passe pour en être prodigieusement infestée. Non loin du Djebel eUQomr^ que nous nommons « Montagne de la Lune », on trouve une région appelée a la terre des Serpents ». On y voit de ces reptiles qui tuent par leur seul aspect ^ ; quelquesuns sont de telle taille qu'on a pu les prendre pour des troncs d'arbres propres à faire des màts^. Ceux-là s'attaquent non-seulement à l'homme, au buffle, au croco-

* Edrici; Descript. de l'Afrique, édit. Dozy et de Goeje, pag. 19. On trouvait des serpents de môme nature à Marekîn : « Si un de ces reptiles, dit VAdjâïb aUHind, aperçoit un homme avant que l'homme le découvre, le serpent meurt ; si l'homme voit le serpent avant d'en être aperçu, c'est l'homme qui meurt ; et s'ils s'aperçoivent simultanément, ils meurent tous deux. C'est le plus mauvais de tous les serpents.» (Merv. de l'[nde,XXlli, pag. 43.) — Voici, d'après Bruce {Voy. en Nubie^ tom. III, pag. 155), un passage du véridique P. Lobo (ch. xiide son livre sur l'Abyssinie) : c En traversant un désert de deux journées de marche, je courus risque de perdre la vie ; car pendant que j'étais assis à terre, je sentis tout à coup*une douleur qui me força de me lever, et j'aperçus à environ quarante pas de moi un de ces serpents qui dardent des poisons à une certaine distance. Quoique je me fusse levé avant qu'il eût le temps de m'approcher, je sentis les effets de sa venimeuse haleine, et si j'étois resté un peu plus longtemps assis, certes je serois mort. J'eus recours au bézoar, antidote souverain, que je portois toujours avec moi. Ces serpents ne sont pas fort grands. Leur corps est gros et raccourci, et ils ont le ventre lâcheté de brun, de noir et de jaune. Ils ont la bouche fort large, et ils l'ouvrent pour aspirer une grande quantité d'air qu'ils gardent quelque temps et qu'ils rejettent ensuite avec une telle force qu'ils donnent la mort à quarante pas de distance. Je fus sauvé parce que j'eus le bonheur d'être un tant soit peu plus loin.» Ces histoires modernes sont bonnes à lire pour faire comprendre la crédulité des temps antérieurs.

2 Adjâïh al'Hind, pag. 37.

dile ^ mais même à l'éléphant, qu'ils étouffent et qu'ils dévorent*.

Apollon Pyihien eût trouvé dans ces régions une longue et incomparable besogne. Le grand Iskender aux deux cornes, que la légende arabe promène de Textrême Orient à l'extrême Occident, ne semble point avoir passé au pays des Zendjs. Mais sur les côtes baignées par la mer Ténébreuse (l'océan Atlantique), il a rencontré un monstre assurément issu de l'antique Python. Ce dragon gigantesque occupait en souverain une contrée qu'Edrici nomme l'Ile des Suppliants (Al-Mochtakîn '). Il dévorait bêtes et gens. Les habitants, pour s'en défendre, n'avaient d'autre ressource que de lui sacrifier chaque jour deux taureaux qu'on amenait devant sa tanière. Il sortait pour les dévorer, « semblable à un nuage noir, les yeux étincelants comme des éclairs, la gueule vomissant des flammes », et disparaissait ensuite jusqu'au lendemain. Alexandre consentit à débarrasser le pays de ce fléau. Ce ne fut point à coups de flèches, comme un héros des temps primitifs. L'art de chasser les monstres s'est compliqué avec les progrès des temps. On remplit deux peaux de taureau d'un mélange de résine, de soufre, de chaux et d'arsenic, le tout empâté avec des crochets de fer. Pour que le dragon absorbe plus sûrement cette ration peu savoureuse, Alexandre prend soin de Taffamer en ne lui servant la veille que deux jeunes veaux, au lieu

* Adjéïb aUHind, pag. 147.

2 Ibid., pag. 41, 42.

3 3« clim., lr« sect. pag. 198, 199.

de deux taureaux qu'il avait coutume d'engloutir. L'animal, en effet, se jette avidement sur Tappât et avale le tout en deux bouchées. Il veut alors s'en débarrasser; et comme il ouvre la gueule, on profite de ce moment pour lancer dans sa gorge des blocs de fer rougis au feu. La mixture s'enflamme jusqu'au fond des entrailles, et le dragon périt*.

L'ancienne recette était plus simple. L'homme ou le dieu triomphait par sa force et sa valeur personnelle . Ici l'homme est vainqueur par les progrès de la science.

Nous ne parlerons pas du Dragon volant, qui n'est point cité par les écrivains arabes comme appartenant au pays des Zendjs, bien que nos auteurs du moyen âge en gratifient volontiers leur Ethiopie : « Dragons est li plus grans serpens de touz, dit Brunetto Latini, et une des plus granz bestes dou monde, qui habite en Inde et en Ethiope, où il a tozjors grant esté. Et quand il ist de son spélonque, il court parmi l'air si roidement et par si grant aïr (emportement) que li airs reluist après lui autressi comme feu ardant *. »

Mais il est plusieurs espèces de reptiles que nous

* La même histoire, et presque dans les mêmes termes, est rapportée par Kazouini, qui marque pour théâtre de l'aventure une île de la mer des Indes qu'il nomme tîle du Tannin » ou du Dragon. {Adj» al-MakhLr pag. 118.)

2 Trésor, liv. I, part. V, ch. cxlii, pag. 193. Voy. aussi le Bestiaire Divin de Guillaume de Normandie, pag. 451. On peut voir à ce sujet un passage de VAdjâïb al-Hind, pag. 35, et les fragments de Maçoudi cités dans les Notes de ma traduction, pag. 179.

devons citer. Voici d'abord, en plein Bilâd ez-Zendj, un animal ce de la taille du lézard, à peu près de sa couleur et de sa forme », remarquable par une qualité rare : le mâle ainsi que la femelle ont des organes sexuels doubles, mais ne sont point hermaphrodites. Ce sont des bêtes dangereuses, dont la morsure est inguérissable ; la plaie qu'ils font reste toujours ouverte et ne se cicatrise plus. Ce reptile fréquente surtout les plantations de cannes à sucre et de douraS).

Voici maintenant un ophidien, malfaisant peut-être pendant sa vie, mais du moins fort utile après sa mort. C'est un serpent qui se montre une seule fois par an dans une île volcanique de la mer des Zendjs. Les rois le prennent par ruse, le font cuire et en recueillent la graisse. Celui qui s'en frotte voit s'augmenter sa vigueur, sa dignité, sa gaîté. De la peau on fait des tapis excellents pour coucher les personnes malades de la poitrine. On trouve quelquefois de ces peaux dans l'Inde, où elles se vendent à des prix fabuleux pour être mises dans les trésors des rois^.

Enfin, citons encore parmi les bêtes rampantes une espèce recherchée par les hardis chasseurs qui espèrent trouver dans son crâne une gemme de haut prix. Cette gemme est la draœnce, draœntias ou dracontites des anciens. Ce n'est point une mince affaire que de s'en rendre maître, car il ne suflBt pas de tuer à distance le

* Merv, de rinde, pag. 147.

2 Kazouini; Adj, al-Makhl., pag. 121. — Dimichqi donne à l'île le nom de Djânâ. (Texte arabe, pag. 163.)

serpent qui la porte en sa cervelle et de Textraire après la mort de Tanimal ; la pierre ainsi obtenue n'aurait plus rien d'une gemme. Il faut qu'elle soit arrachée de la tête du monstre encore vivant : ce Dracontites ex cerebro Draconis eruitur », dit Isidore de Séville, « quaenisi viventi abscissa fuerit, non ingemmescit* ». « Exciditur e cerebris Draconum », dit demêmeSolin, ce sed lapis non est nisi detrahatur viventibus ; nam si obeat prius serpens, cum anima simul evanescit durities soluta^ ». C'est pourquoi des gens d'une hardiesse extrême recherchent les repaires des dragons et y répandent des herbes préparées, douées de qualités soporifiques; les dragons s'endorment, et durant leur sommeil on leur ouvre la tête pour en tirer la précieuse gemme.

On a vu qu'au dire de quelques écrivains arabes, l'ambre est souvent avalé par un poisson. Ce poisson, suivant ^a description qu'en fait Maçoudi, est un souffleur. Baleine ou Cachalot; le nom même, diversement écrit Onél^ Bâl, Fdl, offre une remarquable analogie avec le latin balœiia et le grec cpaXa^va^. Ce monstre marin, abondant dans

* Liv. XVI, ch. xm, Decristallinis,

2 Polyhistorj ch. xxxm, pag. 260.

^ Wal est aussi le nom de 'a Baleine dans le nord de l'Europe ; et l'on sait qu'au moyen âge les pêcheurs de baleines y formaient une confrérie appelée Societas walmannorum. On connaît l'agréable étymologie

la mer desZendjs, figure fréquemment dans les relations de voyages des Arabes. Soléiman, au ix* siècle, raconte que les navigateurs redoutent beaucoup son approche ; et quand ils traversent les eaux où sa rencontre est à craindre, ils font grand bruit sur le navire ce avec des cloches semblables à celles des chrétiens », afin de tenir le cétacé à récart\

Le Ouâl, dit aussi VAdjâïb al-Hind, se plaît à défoncer lea navires, a Les navigateurs cherchent à l'effrayer par des cris, par le bruit des tambours et de pièces de bois choquées les unes contre les autres^. » La relation du voyage de Néarque par Arrien^ rapporte déjà un fait analogue, et ce récit n'était probablement pas ignoré des Arabes.

Les pêcheurs arabes savaient depuis longtemps les profits qu'on pouvait tirer du corps du Ouâl. S'ils n'osaient guère le poursuivre et le harponner en pleine mer, du moins, lorsqu'un de ces monstres venait périr et s'échouer sur les côtes, on n'avait garde de laisser perdre l'énorme quantité d'huile amassée dans ses flancs. « Les pêcheurs, dit Abou Zéid, quand ils prennent un de ces poissons, l'exposent au soleil et le coupent par morceaux ; à côté est une fosse où s'amasse la graisse. Quand la

donnée par Isidore de Séville : « BalaBnœ sunt immenssB magnitudinis bestise, ab emittendo et fundendo aquas vocatœ ; csBteris enim bestiis maris altius jaciunt undas. BâX}scv enim graece emittere dicitur. » Liv. XII, ch. VI. De piscibus.

4 Pag. 97.-2 Merv. de l'Inde, IX, pag. 12.

3 Indic.y XXX.

chaleur du soleil a fait fondre la graisse, on puise dans la fosse ; on met la graisse dans des vases, et on la vend aux maîtres des navires. Mêlée à d'autres matières, on s'en sert pour frotter les navires, couvrir les sutures et bouclier les trous. Elle se vend à un bon prix\»

L'Adjâïb al'Hind rapporte deux faits de ce genre arrivés à dix ans d'intervalle (300 et 310 de THégire) ; un des cétacés fournit plus de cinq cents « jarres » d'huile*.

Les pêcheurs ne s'attaquaient pas à des animaux vivants capables de remplir de leur graisse un tel nombre de récipients. La rencontre d'un cétacé « long de cent coudées et large de vingt-quatre », loin de les réjouir, leur causait un mortel effroi ; ils fuyaient devant lui ou s'efforçaient de le détourner de leur route. Mais lorsque l'animal était de petite taille, ils le tuaient à coups de flèches, pour le dépecer, le faire cuire dans des chaudrons où « la chair se transforme en graisse liquide, fort appréciée dans le Yémen, TAden, TOmân, le Fars, la mer des Indes et de la Chine, pour le calfatage des navires* ».

Cette exploitation de l'huile des baleines par les Arabes remonte d'ailleurs à des époques bien antérieures à l'islamisme, témoin ce passage de Pline : « Juba, dans les livres sur T Arabie qu'il a adressés à Caius César, fils d'Auguste, dit... qu'un cétacé de six cents pieds de long et de trois cent soixante de large entra dans un fleuve

* Les deux Mahom,^ pag. 153.

2 Merv. de l'Inde^ X, pag. 13.

3 Edrici, !•' clim., 10« sect., pag. 96.

d'Arabie; qu'on fit commerce de la graisse de cette espèce d'animal * , etc. »

Les dimensions attribuées ici au gigantesque poisson sont faites pour surprendre nos pécheurs contemporains. Mais on a fait depuis longtemps l'observation que la poursuite ardente des baleiniers ne permet plus à ces animaux d'acquérir, en vieillissant, toute leur taille. L'auteur de VAdjâïb, cité plus haut, croit suflBsamment étonner ses lecteurs en donnant à un de ces monstres marins deux cents aunes de long sur cinquante de hauteur, et en ajoutant qu'un cavalier entrait à cheval par la mâchoire et sortait du côté opposé. Ibn Batouta a vu à Hormouz, près de la porte de la grande mosquée, « une tête de poisson haute comme une colline, et dont les yeux étaient aussi amples que des portes ; des hommes entraient par un des yeux et sortaient par l'autre^ ». Kazouini porte la longueur dnBâl de la mer des Zendjs jusqu'à quatre ou cinq cents aunes' .

Mais tout cela est bien peu en comparaison des monstres marins dont parlent les Talmudistes, car, au dire de Bochart : « Hebraei semper mendaces, in hoc argumente potissimum mentiuntur liberalissime. In illis modestissimis Cetis quingentorum stadiorum longitudinem assignant, hoc est milliarium plus sexaginta * »

1 Liv. XXXII. ch. IV, trad. lâitré, II, pag. 372.

2 Toip. II, pag. 232.

3 Adjâïb aUMakhl,y pag. 123.

* Hierozoïc., liv. I, ch. m, col. 50.

La taille prodigieuse de la baleine, accrue encore dans la bouche des conteurs, a fait naître une histoire qui remonte peut-être à une époque fort reculée, mais que tout le moyen âge s'est plu à redire. Cette histoire est celle d'un équipage prenant un poisson gigantesque endormi à fleur d'eau pour une île.

Une des plus anciennes versions arabes de ce récit bizarre est celle qu'on lit dans les Merveilles de Vlnde^ dont la rédaction paraît être du x* siècle de notre ère. Un navire parti de l'Inde a éprouvé quelque avarie. Il rencontre un petit îlot entièrement dépourvu d'eau et de bois. La nécessité le contraint de s'y arrêter. On débarque le chargement du navire et on répare l'avarie. Puis les ballots sont reportés à bord. Mais comme on se trouvait par hasard à l'époque de la fête du Neurouz (équinoxe de printemps), qu'il convenait de célébrer par un feu de joie, on porte sur l'îlot tout le combustible disponible, menu bois, chififons, feuilles de palmier. On allume. Soudain l'îlot s'agite, tremble sous les pieds des imprudents. Effarés, ils se jettent à l'eau, se précipitent vers les embarcations et à grand'peine échappent à la noyade au milieu du remous produit par l'îlot, qui s'enfonce dans les flots. Or, cet îlot n'était qu'une tortue gigantesque endormie à la surface de l'eau, et que le feu avait tirée de sa torpeur * .

Les Mille et une Nuits reprennent ce conte et l'embellissent de détails où l'on sent un narrateur qui ne croit

i XIX, pag. 31, 32.

guère à son récit. Ici, TUot sans eau ni bois devient « une île charmante dont le sol semblait couvert d'un épais tapis de verdure odoriférante * >. On y descend par plaisir, on se promène dans cette agréable prairie ; on boit, on mange, on s'y repose. L'auteur habilement accumule les détails qui rendront d'autant plus surprenante la catastrophe finale.

Kazouini, qui ne perd pas une occasion de mêler les histoires extravagantes aux notions les plus sérieuses de la science, ne manque pas, en parlant des tortues, de relater un fait tout pareil. La longueur du temps a accumulé sur le dos d'un de ces chéloniens assez de poussière pour en faire un sol fertile où pousse une végétation vigoureuse ^.

Nos écrivains du moyen âge connaissent tous cette histoire. Mais ce n'est plus pour eux un fait isolé, un accident de voyage arrivé une fois par hasard. C'est une de ces aventures auxquelles sont exposés les marins, comme aux tempêtes et aux naufrages; et, dans les Bestiaires, la Baleine n'a pour ainsi dire d'autre rôle que de provoquer des accidents pareils à celui des compagnons de Sindbad.

Écoutons Hildebert, dans son Physiologus, qu'on suppose écrit au commencement du xii* siècle. Le marin aperçoit un cétaco {cetum) :

* Voy. de Sindbad, trad. Langlès (Gramm. ar. deSavary, pag. 474). 2 Adjâïb alrMaW,, pag. 137.

230 LE PAYS DBS ZENDJ8.

Prospiciens illum montem putat esse marinum,

Aut quod in Oceanum iasula sit médium...

Si sit tempestas, cum vadit vel venit œstas,

Etpelagus fundum turbiJat ille sumn, Gontinuo summas se tollit cetus ad undas.

Est promontorium cernere non modicum.

Hinc reiigare citam pro tempestate carinam

Nautse festinant, utqueforis saliant.

Accendunt vigilem quem navis portitat ignem,

Ut se calefaciant aut comedenda coquant.

Ille focum sentit, tune se fugiendo remergit

Unde prius venit, sicque carina périt *.

Un peu plus tard, on sent le besoin d'ajouter quelque vraisemblance à Terreur des marins, en supposant que les flots ont amené du sable sur le dos du monstre. Les autres détails ne changent pas.

Cetus est mult grant beste, tut tens en mer converse;

Le sablon de mer prent, (et) sur son dos Testent,

Sur mer s'esdrecerat, en pais si esterat.

Li DOtuners la veit, quide que ile sait,

Hoc vait arriver sun cunrei aprester.

Li balain le fu sent et la nef et la gent ;

Lores se plungerat, si il pot, sTs neierat *.

Brunetto Latini fait mieux. Gomme Tauteur du récit arabe cité plus haut, il transforme le dos de la baleine en

* Hildebert : Patrologie de Migue, tom. GLXXI, col. 1219.

^ Bestiaire de Philippe de ThauQ, pag. 108. Je donne ce texte sans m'inquiéter des incorrections, trop heureux si par ma faute ou par celle du typographe il ue s'en ajoute point de nouvelles.

une véritable prairie, et juge môme à propos, pour agrémenter le paysage, d y planter quelques arbustes :

« Gist peissons eslieve son dos en haute mer, et tant demore en un leu que li vent aporte (nt) sablon et ajostent sor lui, et i naist herbes et petiz arbrissiaux, por quoi li marinier sont deceu par maintes foiz là ; car il Guident que ce soit une isle, où il descendent, et fichent paliz et font feu ; mais quant li peissons sent la chalor, il ne la puet sofrir, si s'en fuit dedans la mer, et fait afifondrer quanque il a sor lui • . »

Des écrivains plus réfléchis jugent peu croyable cette présence d'une végétation touffue ou même du sable sur le dos d'une baleine en pleine mer. Ils modifient cette circonstance en suggérant que la peau du cétacé a simplement l'aspect et la couleur du sable.

« Aussi com il avient » , dit Richard de Fourni val au milieu du xin* siècle, « d'une manière de Balaine, qui est si granz que quant elle tient son dos deseure Teve, li natonier qui le voient cuident que ce soit une isle, a çou que ele a le cuir du tôt en tôt en tel manière com sablon de mer. Et de tant com li marinier vienent ariver sor li aussi com ce fust une isle, e s'i logent et demeurent vni jorz ou XV et cuisent lor viandes sor le dos a la baleine. Mais quant ele sent le feu, si plonge soi et aus el f ons de la mer * » .

Un bestiaire provençal, publié par M. Bartsch d'après

* Trésor y liv. I, part. V, ch. cxxxiii, pag. 186.

* Le Bestiaire d'amour, publié par M. Hippeau, 1859, pag. 47. Voy. aussi le Bestiaire Divin, ibid. u, s.y pag. 452.

un manuscrit du xiv* siècle, semble fournir la traduction (sinon le prototype) du passage de Fournival :

« De laBalenas'estalva que s'esquinapar sobre mar; e venon los mariniers e pesson que sia ilha, e meton se sus ab la barca e fan sus lor foc per cozer lur vianda ; car els se pesson sertamens que sia ilha, car ela a lo cuer de la color del sablon ; e cant ela sen lo foc, ela-s mou e met tôt als fons de mar* ».

Le fameux moine irlandais saint Brendan ou Brandaines, dont les merveilleuses aventures ont été comparées à celle de Sindbad, est probablement le plus ancien personnage de rOccident qui ait été exposé à un accident de ce genre. On possède des manuscrits du xi* siècle où se trouve la relation de son voyage extraordinaire à la recherche de la Terra repromissionis sanctorum : l'aventure de la Baleine y figure tout au long. On nous saura gré de reproduire le texte latin dans sa naïveté et avec son orthographe, d'après Tédition de M. JubinaP.

ce Cum autem appropinquassent ad illam insulam, stetit navis antequam portum illius potuissent obtinere. Sanctus autem Vir precepit fratribus in mare descendere et tenerenavem ex utraque parte cum funibus, donecad portum veniret ; erat enim illa insula sine herba. Silva rara erat ibi, et in litore illius nichil arène residebat. Porro fratribus in oracionibus deforis pernoctantibus, Vir Sanctus solus remanserat intus ; sciebat enim quaUs

* Bartsch ; Provenzalisches Lesebuchy pag. 166. 2 La légende latine de saint BrandàineSy publiée par Achille Jubioal,

erat insula, sed noluit indicare fratribus ne terreri potius potuissent. Mane autem facto, precepit sacerdotibu3 ut singuli missas celebrarent, et ita fecerunt. Gumque Beatus Brendanus et ipse canlasset in navi, exportaverunt carnes crudas fratres de navi ut comederent illas sale, et pisces quos secum tulerant de alia insula, posueruntque cacabum super ignem. Gum autem ministrassent ligna igni, et fervere cepisset cacabus, cepit illa insula semovere sicut unda. Fratres vero cucurrerunt ad navem, implorantes patrocinium Palris sui. Pater autem singulos illos per manus intus in navem traxit, relictisque omnibus delatis in insula illa, navim solverunt ut abirent. Porro eadem insula mersit se in Oceanum ; Jamque potuerant ignem ardentem ultra duo videre miliaria : et Sanctus Brendanus ita fratribus cepit exponere quid hoc esset : « Fratres, miramini quid hec fecit insula ? » Aiunt : a Admiramur, Pater, valde, et ingens pavor penetravit nos ». Qui dixit ad illos : « Filioli, nolite expavescere ; Deus enim révéla vit michi hac nocle sacramentum hujus rei. Insula non est ubi fuîmus, sed piscis omnium prier natancium in Oceano, et querit semper ut suam caudam jungat capiti suo ; sed non potest pre longitudine. Hic habet nomen Jasconius * . »

Plus tard, saint Brendan et ses compagnons sont encore en danger de périr et d'être dévorés par un monstre marin qui poursuit le navire en jetant des écumes par les naseaux. Mais cette bète, tuée par un autre a ingens

i Pag. 14, 15.

234 LE PATS DES ZBNDJ8.

bellua », leur fournit, au contraire, des provisions de bouche pour trois mois: «Ecce quedevorare voluit nos», dit le Saint, a ipsam devorate, et de ejus carnibus saturabimini S.

Ces légendes jouissaient au moyen &ge d'un grand crédit. Cependant quelques personnes gardaient des doutes sur les faits de cet ordre. C'est ainsi que Giraud le Cambrien, rappelant sommairement les aventures de saint Brendan, ajoute, non sans une pointe de malice : m Incredibilia nimirum videri possent, nisi quoniam credenti omnia sunt possibilia... semperque mundi extremitates novis quibusdam prodigiis poUent, tanquam in publico dignitatem observans, licentius natura ludat in privato*. »

Plusieurs écrivains arabes, en parlant du Ouâl, font une double comparaison qui a surpris un traducteur de Soléiman et lui a suggéré l'idée de faire dans le texte une correction, à mon sens inutile. « Un poisson, dit Soléiman, (sur le dos duquel il s'élevait quelque chose de) semblable à une voile de navire... Quand il rendait de l'eau par la bouche, on voyait pour ainsi dire s'élever un haut minaret'. » C'est ainsi que Reinaud traduit le passage. 11 accepte le minaret comme figurant le jet d'eau qui jaillit des évents de la baleine, mais la voile ne lui plaît point, même avec la phrase explicative qu'il a ajoutée entre parenthèses. « On suppose, dit-il, que

* Pag. 31. — > Giraldi Cambrensis Opéra, tom. V, pag. 127, 128. 3 Édit. Charton, pag. 97.

les mots voile de navire ont pu être substitués par un copiste à un mot arabe signifiant rocher.. »

On se demande pourquoi le savant orientaliste a été choqué de la comparaison. Elle n'a, ce semble, rien de déraisonnable appliquée à la nageoire caudale du cétacé, dépassant les flots lorsque Tanimal flotte à fleur d'eau. Si Ton admettait la correction, il faudrait l'introduire aussi dans maints autres passages d'écrivains arabes qui ont adopté la même expression. La double comparaison se retrouve dans VAdjâîb al-Hind, et l'auteur de cet ouvrage insiste môme sur la ressemblance avec les voiles : ce Chaque fois que le poisson souffle l'eau, on voit s'élever comme un mendr (c'est-dire la colonne d'un phare), et de loin on d\TB\\.\Q& voiles d'un, navire. Quand il joue avec sa queue et ses nageoires, on croirait voir encore ]dL voilure d'une grande embarcation^ ».

Kazouini dit aussi : « Lorsqu'il élève ses nageoires, on dirait une voile dans la mer^ jd . Et plus loin : ce Lorsque le Bdl^ dans la mer des Zendjs, élève sur les flots l'extrémité de ses nageoires, il fait l'effet de grandes voiles ; et quand il montre sa tète et souffle en rejetant l'eau, cette eau s'élève plus haut que le jet d'une flèche' ».

Il est remarquable que les deux éléments do comparaison, la colonne (ou minaret) et les voiles, se retrouvent chez les anciens naturalistes. Pline dit : « In Gallico oceano Physeter, ingentis columnx modo se atloUens,

^Merv. de V Inde, IX,pag. 12.

^ Adjdïh al'Makhl., pag. 109.

3/Wd.,pag. 123.

236 LE PATS DES ZENDJS.

altiorque navium velis diluviem quamdam eructans* » . Solin emploie des expressions analogues : a Enormes ultra molem ingentium columnarum, super antennas se navium extoUunl* y>.

On remarquera cette dernière proposition « super antennas se navium extoUunt ». Prise à la lettre par nos écrivains du moyen âge, pour qui Solin était le plus savant et le plus infaillible des auteurs, elle a pu jouer son rôle dans le développement de la légende de la Serra volante. Nous avons vu qu'Edrici donne également à sa Ghaïda deux ailes qui lui permettent d'élever sa lourde masse au-dessus des navires. Plus d'une fable est ainsi née d'une métaphore ou d'une image.

La Serra, Ghaïda ou Minchâr, marque la transition du monstre marin au monstre des airs.

Une tradition constante affirme l'existence, dans les parties les plus méridionales du pays des Zendjs, d'un oiseau gigantesque, qui de ses griffes puissantes enlève et le rhinocéros et Téléphant. Les Mille et une Nuits le nomment Rokh.

J'ai groupé ailleurs ' quelques passages d'un manuscrit arabe rédigé au x* siècle, relatifs à cet énorme ra-

* Hist. natur.» liv. IX, ch. m. •— 2 Polyhistor, ch. liv. 3 Comptes rendui des séances de V Académie des Sciences, 23 décembre 1872.

ANIMAUX BXTRAOHDINAIRES. 237

pace. Il ne sera pas inutile de les reproduire ici en les complétant.

« Maint patron de navire, dit Fauteur de VAdjdïb al- Hindj m'a conté qu'il a ouï dire qu'à Sofâla des Zendjs il y a des oiseaux qui saisissent une bête avec leur bec et leurs serres, l'emportent dans les airs, la laissent choir à terre pour la tuer et la briser, puis s'abattent dessus et la dévorent. Dans ce même pays des Zendjs, il en est un qui se jette sur les plus grosses tortues, les saisit, les enlève et les rejette sur quelque roche où elles se brisent. Il redescend alors et les mange. Et on assure qu'il en mange jusqu'à cinq ou six dans un jour, s'il les trouve*, jo

L'auteur ne dit pas quelle est la dimension de ces tortues; mais l'on en peut juger par une anecdote de Békri, géographe distingué du xi© siècle :

Non loin deTirqi, chez les Nègres du Niger, on trouve des tortues géantes, qui creusent sous terre des galeries où un homme pourrait circuler sans peine ^. Un soir, à la halte, un voyageur, voulant mettre ses bagages à l'abri des termites qui infestent la région, dépose deux charges de chameau sur un bloc de roche. Au matin, tout avait disparu, les ballots et le rocher. Gomment ? Des voleurs eussent emporté les bagages, mais non le roc. On examine, on cherche, et à quelques milles de là on découvre le prétendu rocher, qui n'était qu'une tortue ;

i Merveilles de rinde, XXXV, pag. 56.

2 Notices et Extr. desManuscr.y tom, XII, pag. 651.

238 LE PATS DES ZENDJS.

et la tortue avait encore sur son dos les deux charges de chameau que le voyageur y avait déposées la veille*.

C'était là une tortue terrestre. D'autre part, Kazouini parle de tortues qui vivent dans la mer, non loin des îles du Ouâq-Ouâq, où elles atteignent jusqu'à vingt aunes de circonférence, c'est-à-dire environ cinq mètres de diamètre*.

L'oiseau gigantesque de Sofâla fait sa proie, non-seulement des tortues, mais encore du géant des forêts africaines, de l'éléphant lui-même. « Ibn Lakis m'a appris que, se trouvant chez un roi des Zendjs, survint un homme qui dit au roi : <t Un oiseau (j'ai oublié le nom qu'il lui donna) s'est abattu dans la forêt ; il a saisi et mis en pièces un éléphant. On Ta capturé, d Nous allâmes sur les lieux. A notre arrivée, l'oiseau se débattait sur le sol, et l'éléphant, dont il avait mangé un quart, gisait à terre. Le roi ordonna de prendre les plumes des

^ Not. et Exlr.y tom. XII, pag, 652. Le même fait est rapporté par Léon l'Africain, qui prétend l'emprunter à Békri; mais l'anecdote prend ici une tournure plus fantaisiste. Voici le passage, d'après la traduction de Jean Temporal uBichri récite, au Livre des régions et chemins d'Afrique, comme se retrouvant en ce désert un bon homme lassé du long chemin aperçut la nuit auprès de soi une grosse pierre fort haute sur laquelle il se délibéra dormir, de peur que quelque animal ne lui méfit, et ainsi le fit comme il Tavoit proposé. Mais le matin il se trouva surpris d'une grande merveille, quand il se vit éloigné de trois milles du lieu auquel il s'étoit couché, et connut ce qu'il estimoit une pierre, être une torlue, laquelle a coutume ne déplacer de tout le jour d'un lieu, et la nuit s'en va pâturant; mais elle chemine si lentement qu'on ne s'en peut quasi apercevoir. (Descript. deV Afrique^ liv. IX, tom. II, pag. 300. 301.)

2 AdjâKh al'Makhl, pag. 109.

ailes; il y en avait douze grandes, six à chaque aile ; une de ces plumes pouvait contenir deux outres d'eau. Les gens disaient que cet oiseau avait saisi T éléphant dans ses serres ; puis, le rejetant à terre, s'était abattu sur lui. On l'avait tué à l'aide de flèches empoisonnées * . »

Lorsqu'on sait que l'outre est formée d'une peau de bœuf et contient au moins vingt litres, on peut se faire une idée de ces plumes d'une capacité double. Mais ce n'est point encore assez pour la féconde imagination arabe, a J'ai vu dans l'Inde, dit un nakhoda^ ou capitaine de navire, j'ai vu un tuyau de plume qui servait de réservoir dans la maison d'un riche marchand. On y versait de l'eau comme dans un grand vase. » — « Et moi, dit un autre, je tiens d'un matelot qui a voyagé au pays des Zendjs, que chez le roi de Sirâ (Seyoûna?), on voit une plume capable de contenir vingt-cinq outres de liquide ^.»

Citons encore le récit d'un marin de Sirâf qui, ayant fait naufrage en quelque région inconnue de l'océan Indien, arrive sur un territoire bien cultivé, planté de riz, de doura et d'autres végétaux utiles. Apercevant une hutte, il entre et y voit une sorte de réservoir. En même temps arrive un homme conduisant deux taureaux chargés de douze outres d'eau qu'il vide dans le réservoir. Le marin approche pour se désaltérer, ce II examina le réservoir et le trouva poli comme une lame d'épée ; ce n'était ni de la poterie ni du verre. Il questionna l'homme aux

» Merv. de l'Inde, GXX, pag. 150. 151. — « /Md., pag. 54.

240 LE PAYS DfiS ZENDJS.

taureaux, qui lui dit: « C'est un tuyau de plume d'oiseau ». Il n'y croyait pas ; mais l'homme, allant au réservoir, le frotta en dehors et en dedans, et le voyageur vit qu'il avait de la transparence et portait sur les deux côtés des traces de barbes de plume. Cet homme ajouta qu'il y avait des oiseaux dont les plumes étaient encore beaucoup plus grandes * . »

C'est dans l'île deQomor ou Malâi, d'après Dimichqi, et sur la partie orientale de cette grande terre qu'on recueille les plumes de Rokh, larges de plus d'un empan et demi, longues d'un qdma (environ deux mètres) ; on les exporte à Aden, où les marchands en font commerce sous le nom de <r plumes de Rokh* ».

Les voyages de Sindbad tracent du Rokh un portrait terrifiant, ce L'animal appelé Kerkédan ' (rhinocéros) emporte le plus gros éléphant sur sa corne, et le portant ainsi paît sans y prendre garde. L'éléphant meurt sur la corne, et sa graisse, fondant à l'ardeur du soleil, coule sur la tête du Kerkédan, pénètre dans ses yeux et l'aveugle, et le Kerkédan s'étend à terre sur le rivage. Alors survient l'oiseau Rokh qui l'enlève dans ses griffes avec l'éléphant et les porte tous deux à manger à ses petits. »

On connaît la terrible vengeance que le monstre emplumé tire des compagnons de Sindbad, qui s'étaient permis de briser son œuf « semblable à une haute cou-

* Merv, de Vlnde^ L, pag. 84, 85,— * Diraichqi, texte ar., pag. 161.

3 545e nuit dans le texte arabe de Boulaq, tom. lîl, pag. 16, 17 de redit, en 4 vol. Dansl'édit. en 2 vol. (tora. II, pag. 12), on lit Keikezan au lieu de Kerkédan.

ANIMAUX EXTRAOJIDIN AIRES. 241

pôle » et de manger le petit Rokh qui était dedans. La môme aventure est rapportée par Ibn al-Ouardi, sur l'autorité d'un certain Abd er-Rahman du Maghreb. Cet Abd er-Rahman voguait vers la Chine, quand le vent le jeta sur une grande lie, où Ton débarqua pour faire du bois et de Teau. Les matelots emportaient des haches, des cordes et des outres. Et voilà qu'ils aperçoivent sur l'île une coupole immense, blanche, brillante, haute de plus de cent coudées. Il s'en approchent-. C'était un œuf de Rokh. A coups de hache, à coups de pierre et de bâton, ils l'attaquent, le brisent, et mettent à découvert le jeune Rokh, pareil à une montagne. Ils le saisissent par les plmnes des ailes : les plumes s'arrachent ; elles étaient encore imparfaitement formées. Us tuent l'oiseau et emportent des morceaux de sa chair qu'ils font cuire et qu'ils mangent. Or, parmi eux étaient des vieillards à barbe blanche ; le lendemain, ô merveille ! leur barbe se trouva d'un beau noir, et dans la suite ne grisonna plus * . Aussi disaient-ils que le bâton avec lequel on avait remué la chair du Rokh dans la marmite provenait de Ta arbre de la jeunesse * ». « Mais Dieu seul sait la vérité» . Au lever du soleil, tout le monde étant embarqué et le

^ VAdjâïb aUHind conte un fait pareil arrivé à des naufragés qui ont mangé d'un oiseau €gros comme un taureau». Le navire naufragé allait aussi en Chine, et peut-être l'histoire dlbn al-Ouardi n'est-elle qu'une variante amplifiée de celle-ci.

2 Le girofle frais, d'après Kazouini, jouit aussi de la propriété de conserver aux cheveux leur nuance et d' empocher la décrépitude (Adj. aU Makhl, pag. 111.)

navire en marche, voici que le vieux Rokh apparaît, comme un nuage immense, tenant entre ses - griffes un fragment de rocher pareil à un vaste édifice, plus gros que le navire. Parvenu au-dessus du vaisseau, il lâche le rocher. Par bonheur, le navire courait à grande vitesse, et le rocher tomba dans les flots, où il produisit une commotion épouvantable. Dieu, dit le narrateur, nous accorda le salut et nous sauva de la destruction * .

Les légendes occidentales n'ignorent pas cette histoire. Le vaisseau qui portait saint Brendan, et dont nous avons déjà rappelé Taventure avec le monstre marin Jasconius, fait aussi la fâcheuse rencontre de P oiseau Gripha, qui se donne quelquefois, paraît-il, le plaisir d'enlever les navires dans ses serres et de les laisser retomber sur des rochers où ils se brisent. Mais grâce à la miséricorde divine, ce gripha est aveuglé par un oiseau plus redoutable, et le vaisseau peut poursuivre sa marche aventureuse^.

Au milieu du xiV^ siècle, à Pépoque où Ibn Batouta traversait les mers de la Chine, les marins croyaient fermement à cette tradition d un monstre ailé menaçant les navires d'une entière destruction. Le célèbre voyageur, en route pour regagner les Indes, fut assailli par un coup de vent qui jeta sa jonque dans une mer inconnue. On erra sur

* Cité par liane; The Thousand and one Nights, tom. Il, pag. 103. Voir aussi Bochart; Hierox., tom. II, colon. 854.

^ Et nequedenques Ai ele aveulie de ses iex. . . e li caroigne devant les Frères chaï en la men. (Trad. franc, du xii* siècle, dans la public, de Jubinal précédemment citée, pag. 90 .}

cet océan durant quarante*deux jours, a Quand vint, ditil, le quarante-troisième, au lever de l'aurore, une montagne nous apparut, à vingt milles en mer environ, et le vent nous y portait. Les marins étonnés disaient : « Nous sommes loin de toute terre, on ne connaît pas de montagnes en cette mer. Si le vent nous y entraîne, c'est fait de nous ». Chacun se met en prières, invoquant Dieu et le Prophète. Les marchands font vœu de donner d'abondantes aumônes, dont le narrateur inscrit le chiffre de sa propre main sur un registre. Puis le vent se calme, et on reconnaît que le prétendu mont flotte en quelque sorte dans les airs : le jour se montre entre sa masse et la surface de la mer. Gela surprend et ne rassure pas. Les marins recommencent leurs lamentations et se font réciproquement leurs adieux. «Hélas! murmurent-ils, ce que nous prenions pour une montagne, c'est Toiseau Rokh. S'il nous aperçoit, il nous tuera. » Le monstre était alors à moins de dix milles de la jonque. Mais, par un effet de la grâce divine, un vent favorable vint à souffler, qui écarta le navire de la direction du Rokh, et nous ne vîmes, dit Técrivain, ni ne reconnûmes sa forme exacte \ Deux mois après, on arrivait à Sumatra.

C'est aussi dans la mer de Chine qu'Ibn al-Ouardi fixe le séjour ordinaire du Rokh. Là, dit-il, gît une île appelée « île du Rokh », du nom de cet oiseau énorme, extraordinaire, d'aspect effrayant, et tel qu'on dit que ses ailes ont chacune environ dix mille brasses de longueur * !

* Voyag. d'Ibn Batouta, tom. TV, pag. 365, 366.

2 Voy. Lane, Ibid, u. s., tom, ÎII. pag. 90. Bu cet endroit, le livre de

244 LE PAYS DBS ZENDJS.

Beaucoup d'auteurs arabes, et notamment les plus anciens, semblent ignorer le nom de Rokh\ peureux, le gigantesque rapace s'appelle Anqa, Maçoudi, Kazouini, n'en connaissent pas d'autre désignation,

Maçoudi en parle à peine, ne le décrit point et se borne à exprimer des doutes sur son existence : a II est souvent question de VAnqa ravisseur^ dit-il, et l'on trouve son image peinte sur les murs des bains et d'autres édifices. Cependant je n'ai rencontré personne qui pût se vanter de l'avoir vu. J'ignore l'origine des récits qu'on fait à cet égard ; peut-être est-ce simplement le nom d'un être imaginaire* .r>

Ces sages paroles n'empêchent pas le naturaliste Démiri de répéter, quatre siècles et demi plus tard, que l'Anqa pond des œufs gros comme des montagnes. Ce nom d'Anqa, notre arabe l'explique par une sorte de collier de plumes blanches qui entoure le cou {anq) de l'oiseau. Il prétend qu'Aristote a décrit l'animal, ajoutant qu'on lui fait la chasse, et que de ses ongles on fabrique de grands vases à boire*.

Le célèbre commentateur du Coran, Zamakchari, dit que Dieu créa l'Anqa au temps de Moïse, lui donna la figure humaine et quatre paires d'ailes. Cet oiseau vivait

Lane présente une curieuse gravure faite d'après une « très belle • peinture orientale. C'est une espèce de coq gigantesque portant un éléphant au bec et un autre à chaque griffe, avec cette légende : « Le Simourgh ou Rohh des Nuits Arabes » .

1 Prairies d'or, ch. xxxiii, tom. III, pag. 29. Voir aussi ch. lxii, tom. IV, pag. 10.)

2 Voy. Bochart ; Hierozoïc, tom. II, col. 852.

alors sur le territoire où devait s'élever plus tard le temple de Jérusalem ; il fut ensuite relégué en Arabie , et enfin, à la suite des malédictions de Khaled, fils de Senan, dont il avait dévoré les enfants, il fut entièrement expulsé, et sa race a disparu* .

Kazouini explique à peu près de même l'extinction de TAnqa: cet oiseau, qui emporte un éléphant comme un chat emporte une souris, voulut s'attaquer à T espèce humaine : il ravit un jeune homme nouvellement marié. Alors, à la prière du prophète Hanzhala, Dieu le relégua dans une île de l'Océan, bien au-delà de Téqualeur, à une distance où les hommes ne pénètrent jamais^.

Ce petit fait, sous la couleur légendaire que lui garde Kazouini, correspond en somme à une véritable réalité. N'est-ce pas dans les grandes îles de Thémisphère austral, à Madagascar, à la Nouvelle-Zélande, qu'on a trouvé les œufs et les squelettes de ces Épiornis, Dinornis, Harpagornis, dont la race paraît ne s'être éteinte qu'à une époque relativement récente ? Les traditions néo-zélandaises conservent le souvenir des temps peu éloignés où

* Hieroz.y II, col. 853.

^ Adjaïb al'Makhl., pag. 419. 420. Kazouini ajoute d'autres détails, où Ton recoQuait quelque chose de la légende grecque du Phénix. L'Anqa, dit-il, vit mille sept cents ans ; il se marie à l'âge de 500 ans, pond un œuf d'où sort un mâle ou une femelle. Si c'est une femelle, lorsqu'elle a grandi, la mère Anqa rassemble un grand bûcher ; le mâle frappe de son bec sur le bec de sa femelle jusqu'à ce que le feu eu jaillisse et allume le bûcher. Elle entre dans le feu et s'y consume, et la jeune femelle devient l'épouse du mâle. Si le nouveau-né est un mâle, c'est le père qui se brûle et lui cède la place. {Ibid., pag. 420.)

les gigantesques moas erraient sur leurs rivages et. tombaient sous les coups des indigènes, avides de leur chair.

Les Arabes ont peu fréquenté Madagascar ; on ne saurait affirmer que leurs géographes aient formellement désigné cette grande île, ni par suite qu'ils y aient placé le séjour du Rokh ou de TAnqa. Mais Marco Polo, qui pourtant tenait toutes ses notions de la bouche de navigateurs et commerçants asiatiques, Marco Polo fait de Madagascar la vraie patrie du gigantesque oiseau :

« Et si dient... que là (à Madagascar) treuvent l'en les oiseaus grif qui y aperent en certaines saisons de Tan. Mais il dient que il ont autre façon que nous ne disons. Et ceux qui ont été là et les ont veus contèrent au dit Messire Marc Pol que il sont de tel façon comme Taigle, mais il sont grant et démesuré ; car il dient que leurs esles cuevrent bien xxx pas, et que leur pennes cuevrent et sont longues bien xii pas. Et est si fort que il prend un olifan à ses pies et le porte moult haut, et puis le laisse cheoir, et ainsi le tue et descent sus lui, et en mengue à sa voulenté.

» Et rappellent les genz de ces isles Rioc et n'a autre nom. Pourquoi je ne say se il sont autres manières d'oiseaus aussi grans ou se il sont les oiseaus grif. Mais je vous di bien que il n'ont pas la forme faite de demi-lion comme nous disons et demi oisiau ; mais moult sont de grant façon et ressemblent à aigle tout droit. Le grant Kaan envoya en ces montagnes pour savoir de ces diversités, si que ceux qui y alerent contèrent ce V»

* Édit. Pauthier, ch. clxxxv, pag. 680,

Nous reviendrons tout à l'heure sur ce mot grif^ que nous avons déjà rencontré sous la forme gripha dans la légende de saint Brendan.

Un rôle que la légende se plaît à attribuer au géant des oiseaux, c'est de contribuer au salut des naufragés en les transportant d'un lieu à un autre. C'est ainsi que Sindbad, abandonné dans une île durant son second voyage, s'attache à une des serres d'un Rokh, « serre semblable à un énorme harpon de fe'r ». L'oiseau s'élève dans les airs à des hauteurs telles que le voyageur pensait a qu'il allait se clouer dans le ciel » , puis redescend dans une vallée profonde où Sindbad reprend pied (c'est la fameuse vallée aux diamants*).

UAdjdib al'Makhloûqdt de Kazouini rapporte un fait tout pareil ^. Dans VAdjdïh al-Hind^ ce n'est plus un seul mais bien sept naufragés qui échappent à la mort par un artifice semblable : un oiseau de grande taille les tire tous, l'un après Tautre, de l'île où ils vont périr et les transporte sur le continent indien \

Benjamin de Tudèle va jusqu'à faire de cet étrange système de locomotion l'ordinaire moyen pour se tirer d'une certaine mer de Nikpha, où des tempêtes violentes jettent parfois les navires allant de Tlnde à la Chine. Cette mer est telle qu'on n'en peut sortir (sans doute faute de vent), et les voyageurs y meurent de faim après

4 Édit. Langlés, déjà citéo, pag. 480, 481. — 2 Édit. Wùstenfeld, pag. 117, W^.— '^ Merveilles de l'Inde, VIII, pag. 10, 11.

avoir épuisé leurs provisions. « Cependant les hommes ont appris l'art de se tirer de ce méchant endroit. On prend avec soi plusieurs peaux de bœuf. Si donc le vent vient à pousser le vaisseau dans la mer Glaciale ou de Nikpha, celui qui veut échapper se met dans une de ces peaux, coud cette peau on dedans de peur que l'eau n'y pénètre, ensuite se jette dans la mer au milieu de Teau ; alors quelqu'un de ces grands aigles açipéiés griffons, le voyant et croyant que c'est une bête, descend, le prend et remporte sur terre, sur quelque montagne ou vallée, pour dévorer sa proie. Alors T homme enfermé tue promptement Taigle avec son couteau ; ensuite, sortant de sa peau, il marche jusqu'à ce qu'il trouve quelque lieu habité. Plusieurs personnes », ajoute le bon narrateur, (( ont été sauvées de celte manière * » .

Ce grifiFon qu'un homme tue si aisément n'a évidemment que de lointains rapports avec le terrible Rokh ou Anqa ; en taille, il lui est aussi inférieur que le Rokh luimême au Coq de Dieu, Ce dernier est de beaucoup le plus extraordinaire de tous les bipèdes. D'après une tradition qu'on rapporte à Mahomet lui-même, le Coq de Dieu, dit Bochart, a deux ailes ornées d'émeraudes, d'escarbouches et de perles ; l'une de ces ailes s'étend vers l'Orient, l'autre vers l'Occident. La tête est sous le trône de gloire, les pieds descendent aux Enfers. Chaque matin, à la pointe du jour, il annonce l'heure de la prière, et sa voix est entendue par tous habitants de la terre et des

* Trad. Baratier, Voyag. anc. et mod.^ tom. II, pag. 208.

deux, sauf par les criminels. Et tous les coqs de la terre lui répondent * .

Les légendes persanes ont aussi leur géant emplumé : c'est le Simourgh, bien connu par la merveilleuse histoire de Zal, fils de Sam, un des épisodes les mieux contés du Chah-Namèh ^ Sam a eu un fils d'une merveilleuse beauté; son visage est vermeil, mais ses cheveux sont blancs comme la neige ^ Cette a chevelure de vieillard » excite rhorreur de Sam. Il fait porter Tenfant sur le mont Alborz qui est « près du soleil » , loin de la foule des hommes. C'est là que le Simourgh a fait son nid. L'enfant abandonné, privé de lait, tantôt crie et tantôt suce son doigt ; il est nu ; autour de lui, le sol brûlé; au-dessus, le soleil ardent. Que n'est-il fils d'une tigresse ? Elle l'aurait allaité. Les petits du Simourgh avaient faim. Le Simourgh l'enlève dans ses serres et le porte dans le nid. Et voilà que le Simourgh et ses enfants se prennent de pitié pour la charmante créature vagissante. « Ils l'environnent d'une tendresse merveilleuse». Ils lui choisissent la venaison la plus tendre pour qu'il en suce le sang. Et parmi eux grandit celui qui devait être le héros de sa nation.

1 Hierozoïc.y tom. II, col. 855.

2 Le Livre des Rois, de Pirdouci, trad. Mohl, tom. I, pag. 167 et suiv. ^ Les anciens signalaient dans Tlnde l'existence d'une race d'albinos,

les GymnèteSy qui ont la chevelure blanche dans la jeunesse el noire dans la vieillesse (Pline, liv. II, ch. ii; Solin, ch. lv, pag. 356). fUnes autres gens i a. dit Brunetlo Latini, qui maintenant qu'il naissent, lor chevol deviennent chenu et blanc, et en lor viellesce nercissent. » (Trésor y édit. Ghabaille, pag. 159.)

Le poète ne décrit guère Foiseau ; mais son nid est sur un rocher « qui s'élève jusqu'aux Pléiades et semble vouloir arracher les étoiles ». Il est immense, formé de troncs d'ébène et de sandal, et de branches d'aloès entrelacées. Le Simourgh du Chah-Namèh sort d'ailleurs du monde réel par un point : il parle ; il a une intelligence surhumaine ; il est presque de la race des Génies. On l'évoque, on l'appelle en brûlant une de ses plumes * .

L'Occident n'a pas eu de traditions particulières relatives aux oiseaux gigantesques. Ces monstres ne fréquentaient pas ou ne fréquentaient plus les régions baignées par la Méditerranée. Le Griffon des Grecs, gardien des trésors, était plus remarquable par sa conformation hybride que par sa grande taille. Élienen fait un oiseau à quatre pieds, de la grandeur du loup, avec des pattes et des griffes de lion, des plumes rouges sur la poitrine et noires sur le reste du corps ^. Aussi Marco Polo, dans le passage cité plus haut, dit-il que le grif de Madagascar n'a point la figure du griffon classique. Mais nos écrivains du moyen âge, tout en gardant le mot, ont préféré la description des Orientaux, si propre à satisfaire les imaginations, que charment surtout les merveilles les plus étrangères au monde réel.

« Un oiseax est », dit un Bestiaire fort ancien, a qui est apelé gripons, Phisiologes nos dist que il est en une partie des desers d'Inde abitant; et iluec conversent cist oisel. Si nos dist que ces manières d'oiseax n'issent

* Le Livre des BoiSy tom. I, pag. 276.

^ ïlipi Çw«v tStÔTvroç, liv. IV, ch. xxvii.

onques des desers, si ce n'est cose que il ne poent trover que il voelent mangier. Cil oisel sont par droite nature si fors que il prennent ben -i- buef tôt vif, et s'envolent atot, et remportent a lor pochins * . »

Un ouvrage, postérieur de plusieurs siècles, conserve au griffon sa qualité de quadrupède, tout en lui laissant celles d'un énorme rapace. « Le griffon est une beste à quatre pieds qui a les grifz si grans et si amples qu'il en enlaxet ung homme tout armé par le corps, comme un esperonnier fait un petit ayzellet. Pareillement, emporte ung cheval, ung beuf ou autre beste en volant par Taer, quand il puist mettre les grifz dessus. Le griffon a les esles si fortes que, en son vol, du seul vent qu'il envoie de ses esles il en abat un homme. Ces esles sont si grandes et si estendues quand il voile, que s'il voUoit par une ruhe, il toucheroit de ses esles aux deux coustés des ouvroers et des maisons. S'il ha les griffs grans et amples, ce n'est point de merveilles, veu qu'il ha les ongles grans comme les cornes d'un beuf. L'expérience en appert à la Saincte Chapelle à Paris d'un grif d'un petit griffoneau, qui pend au millieu de la Saincte Chapelle, attaché à une chaîne, que ung homme d'armes coupa à un petit griffon, après ce que des grans griffons eut esté présenté à ses petits griffons pour le dévorer, on désert où il avoitesté porté. Lequel trouva façon de eschapper, après ce qu'il eut fort combattu les petits ^.))

^ Bestiaire attribué à Pierre le Picard , publié par Ch. Cahier,

pag. t26. (Mélanges d'archéologie y d'histoire et de littérature, tom. II.)

2 Proprié fez des Bestes qui ont maguilude, force et pouvoir en leur

En résumé, tout rOrient a longtemps gardé la tradition d'un oiseau prodigieux, immense, nommé Pheng par la Chine, Simourgh par Tlran, Rokh ou Anqa par les peuples de langue arabe.

Primitivement répandu sur tout le continent asiatique, ce monstrueux bipède s'est vu peu à peu reléguer du continent vers les îles des mers méridionales, et notamment dans celles de la mer des Zendjs. Les œufs d'épiornis et les grands ossements fossiles découverts depuis un demi-siècle à Madagascar, à la Nouvelle-Zélande et dans plusieurs îles de l'hémisphère austral, peuvent, jusqu'à un certain point, expliquer lanaissance de lalégende. L'existence de l'oiseau gigantesque une fois admise, il est aisé de comprendre que l'imagination des matelots, troublée par les violences d'une tempête ou les terreurs d'un océan sans limites, ait cru discerner les formes du monstre dans les capricieux contours d'une nuée lointaine. Croire aux fantômes est le sûr moyen d'en apercevoir. Au reste, ce qui prouve que les Arabes n'avaient pas une foi bien vive dans l'existence de l'oiseau, c'est qu'ils disaient en proverbe : « Ami fidèle, ghoûl, anqâ, sont les noms de trois choses qui ne se trouvent ni n'existent en aucun lieu*».

brutalitez. Manusc. anonyme publié par Berger de Xivrey ; Traditions tératolog., pag. 484, 485. — La griffe conservée à la Sainte Chapelle est restée dans ce monument jusqu'au xtii» siècle. Elle a disparu à la suite d'un incendie.

* Hieroz., tom. II, col. 852. — Kazimirski; Dict. Ar,, au mot Anqâ' On disait aussi de TAnqâ qu'il était « maloûm eUism, madjhoûl eU cyi5?n», connu de nom, inconnu decorps. [Dict. persan de Richardson,)

Nous avons dit que le terme Rokh ne paraît pas ancien dans la langue arabe. Je ne serais pas éloigné de lui attribuer une origine malaise. Rouq, en malais, désigne un grand échassier et se dit aussi d'un vautour. Les Malais, dès les temps anciens, furent de hardis navigateurs ; ils fréquentaient les côtes africaines ; ils conquirent Madagascar à une époque inconnue ; et c'est justement en ces régions que les Arabes du xiii* siècle plac^ent le séjour du Rokh. Quant à Anqâ, on peut l'expliquer comme étant le féminin d'un adjectif qui désigne un animal « à long cou )) , bien que la longueur du cou n'ait jamais été donnée comme un des caractères spéciaux du Rokh. On peut aussi,- dans Tordre d'idées que nous venons d'exprimer, le rapprocher du malais angkas ou ongkasj qui signifie ce oiseau».

Enfin Simourgh en persan signifie littéralement «trente oiseaux » ; mais il pourrait se faire que la syllabe initiale si fût simplement, à l'origine, une particule dé-

Les naturalistes occidentaux de la fin du xvi« siècle ne rejettent pas formellement l'existence du Rue d'Ethiopie. Aldrovande {De avibus^ tom. I, pag. 610) donne môme une figure de l'oiseau, avis Rue imago , sans cependant en accepter l'authenticité. Ludolf et Thevenot, au siècle suivant, rapportent le récit d'un certain Bolivar qui parle de rapaces gigantesques vus par les Portugais dans leur expédition contre Sofâla ; lui-môme n'a pas eu l'oiseau sous les yeux, mais on lui en a montré des plumes dont le tuyau seul, gros comme le bras, avait bien cinq palmes de longueur. — Pour tout ce qui concerne l'histoire et l'existence réelle des oiseaux gigantesques, on peut voir divers mémoires de M. Giuseppe Bianconi, publiés dans le Recueil de VAcad. des Se, de Bologne, de 1862 à 1872 (en italien).

254 LE PATS DES Z£NDJ8.

monstrative ; et le mot Simourgh signifierait seulement « l'oiseau >, Toiseau par excellence.

Le Griffon des Grecs a reçu une attribution particulière que les Orientaux n'ont jamais donnée au Rokh ou à TAnqa : il est commis à la garde des trésors. Le Griffon gardien des trésors n'a d'autres rapports avec le géant des airs que l'assimilation établie mal à propos entre les noms des deux monstres * .

La tradition d'animaux veillant à la défense des trésors remonte à la plus haute antiquité. Eschyle les nomme « Gryphes à la bouche pointue, chiens muets de Jupiter^ ». Née sans doute dans l'Inde et la Perse, elle s'est répandue dans l' Asie-Mineure et dans la Grèce par les tapisseries babyloniennes, où le griffon étalait son bec d'aigle et ses griffes de lion. Nul n'affirmait avoir vu l'animal. Les uns le placent au Nord, vers les Scythes septentrionaux, chez les Arimaspes, qui n'ont qu'un œil; les autres aiment mieux en gratifier l'Ethiopie méridionale, a Les griffons, dit Pline, extraient l'or des cavités souterraines et le défendent avec autant d'ardeur que les

1 Les traducteurs de la Bible e i arabe (éd. de Londres, t84i) ont adopté le mot Anqâ comme équivalent de l'hébreu Pheres. que les Septante traduisent par ypit^f et la Vulgate par Gryphes. (Deutér., XIV, 12 J Lévit., XI. 13.) Le Pheres est un des oiseaux que la loi mosaH{ue interdit de manger.

^Prométh., vers 802. 803.

Arimaspes cherchent à le ravir. C'est du moins ce que racontent beaucoup d'auteurs, et, parmi les plus illustres, Hérodote et Aristée de Proconnèse * . » «Je regarde comme fabuleux, dit-il plus loin, les Pégases, oiseaux à tête de cheval, etles Griffons au.bec crochu, aux longues oreilles, attribués, les uns à la Scythie,les autres à l'Ethiopie^.» Ces oiseaux à tête de cheval nous traduisent peut-être l'impression des premiers voyageurs perdus dans les forêts de TÉthiopie, lesquels apercevant dans les branches la tête de la Girafe à si grande distance du sol, ne purent croire que cette tête fût supportée par le corps d'un quadrupède terrestre.

Au commencement du xiv* siècle, Philé, dans ses vers iambiques sur les propriétés des animaux^ adressés à Michel Paléologue, peint le Griffon comme un grand quadrupède ailé, aux griffes acérées, au cou noir, au corps blanc, à la croupe pourpre, jetant du feu par les yeux, la tête semblable à celle de l'aigle ; il habite des déserts effrayants, vers les mines d'or, métal dont il fait son nid\

Il est diflBcile de séparer ce Griffon, gardien des trésors, de la fameuse Fourmi Indienne, également établie sur les gisements de métaux précieux. La confusion que le moyen âge a faite entre ces deux animaux, en apparence si distincts, ressortira de ce qui va suivre. Si nous nous occupons ici de la Fourmi Indienne, c'est que nous

* Liv. VII, ch. II ; trad. Littré, I, pag. 280.

2 Liv. X, ch. Lxx. Ihid., tom. I, pag. 413.

3 ni/)i r/wTToç, vers 85 à 111.

256 LE PATS DES ZENDJS.

la trouvons mentionnée par les Arabes comme une des bêtes extraordinaires du pays des Zendjs.

La plus ancienne mention du monstrueux insecte se lit dans Hérodote ; et comme c*est de là que sont parties toutes les traditions subséquentes, il ne sera pas inutile de remettre le passage entier sous les yeux du lecteur :

« Il y a d'autres Indiens qui habitent au Nord», dit le vieil historien ; <c ils sont aussi les plus braves de tous les Indiens, et ce sont eux qu'on envoie chercher l'or. Il y a aux environs de leur pays des endroits que le sable rend inhabitables. On trouve dans ces déserts, et parmi ces sables, des fourmis plus petites qu'un chien, mais plus grandes qu'un renard. On en peut juger par celles qui se voient dans la ménagerie du roi de Perse, et qui viennent de ce pays, où elles ont été prises à la chasse. Ces fourmis ont la forme de celles qu'on voit en Grèce ; elles se pratiquent sous terre un logement. Pour le faire, elles poussent en haut la terre de la même manière que nos fourmis ordinaires, et le sable qu'elles élèvent est rempli d'or. On envoie les Indiens ramasser ce sable dans les déserts. Ils attellent ensemble chacun trois chameaux; ils mettent un mâle de chaque côté, et entre deux une femelle sur laquelle ils montent. Mais ils ont l'attention de ne se servir que de celles qui nourrissent et qu'ils viennent d'arracher à leurs petits encore à la mamelle... Les Indiens, ayant attelé leurs chameaux de la sorte, règlent tellement leur marche vers les lieux où est l'or qu'ils n'y arrivent et ne l'enlèvent que pendant la grande chaleur du jour, car alors l'ardeur excessive

du soleil oblige les fourmis à se cacher sous terre.,.

» Les Indiens ne sont pas plutôt arrivés sur les lieux où se trouve For qu'ils remplissent de sable les sacs de cuir qu'ils ont apportés et s'en retournent en diligence. Car, au rapport des Perses, les fourmis, averties par l'odorat, les poursuivent incontinent. Iln'est point, disentils, d'animal si vite à la course, et si les Indiens ne prenaient pas les devants pendant qu'elles se rassemblent, il ne s'en sauverait pas un seul. C'est pourquoi les chameaux mâles, ne courant pas si vite que les femelles, resteraient en arrière s'ils n'étaient point tirés ensemble et à côté d'elles. Quant aux femelles, le souvenir de leurs petits leur donne des forces. C'est ainsi, disent les Perses, que ces Indiens recueillent la plus grande partie de leur or ; celui qu'ils tirent de leurs mines est plus rare *. ï)

Dans ce récit, supprimons le nom de l'animal appelé fourmi, pour y substituer celui de quelque quadrupède fouisseur à grifiFes acérées ; assurément, l'histoire n'ofiFrira plus rien d'invraisemblable. Voyons cependant ce qu'elle est devenue en passant sous la plume de conteurs successifs.

Néarque, le lieutenant d'Alexandre, n'a jamais vu les Fourmis Indiennes telles qu'on les décrit; « mais il en a vu beaucoup de peaux apportées dans le camp macédonien », dit Arrien *. Des peaux de fourmis portées en grand nombre au camp des Grecs, cela ne se conçoit guère ; des. peaux de renard ou d'un autre animal à fourrure, ce serait autre chose.

1 Liv. III, ch. eu, traduct. Larcher. — 2 ffist, Indic.y XV.

a Mégasthène, dit encore Arrien, assure la vérité de ce qu'on rapporte au sujet des fourmis, à savoir : qu'elles extraient Tor du sol, non point pour For lui-même, mais pour se pratiquer sous terre une retraite, de même que nos petites fourmis extraient quelque peu de terre ; et celles-là étant plus grosses que des renards, creusent la terre en raison de leur taille. Cette terre est aurifère, et de là vient l'or aux Indous. Mais Mégasthène rapporte des ouï-dire; et moi, n'ayant à écrire rien de plus assuré, je laisse volontiers ce sujet des fourmis*. »

Dans les siècles voisins de notre ère, avant ou après, l'histoire des Fourmis Indiennes est partout répandue. Les écrivains grecs et latins y font allusion. Théocrite les nomme ce les fourmis opulentes*»; Properce parle de l'or qu'elles extraient des mines :

Inda cavis aurum mittit Formica metallis^.

«Que des fourmis», dit Lucien, formulant des vœux contre les riches qui traitent mal leurs convives, « que des fourmis semblables à celle de l'Inde déterrent leurs trésors pendant la nuit et les répandent parmi le peuple*! » Et dans le Songe ^ quand le Coq rappelle ses existences antérieures, et que Micylle lui demande : « Et moi, qui doncétais-je avant d'être Micylle ? — Toi, dit le Coq, tu étais une fourmi indienne, de celles qui déterrent Tor*».

Héliodore, dans ses Éthiopiques, nous montre une

1 Édit. Didot, pag. 216. ^^ IdylL, XVII. vers 106. — ' liv. III, élég. XIII, vers 5.— -• Les Saturnales, LXX, 24, trad. Talbot, tom. II, pag. 420. — * Ihid., pag. 124.

ambassade où figurent des Troglodytes portant de Vor des Fourmis^ .

Pline reproduit avec quelques variantes le récit d'Hérodote :

«Les cornes* d'une Fourmi Indienne, attachées dans le temple d'Hercule à Erythres, ont excité Tétonnement. Cette fourmi tire Tor des cavernes, dans le pays des Indiens septentrionaux appelés Dardes. Elle a la couleur du chat, la taille du loup d'Egypte. Cet or, qu'elle extrait durant l'hiver, est dérobé par les Indiens pendant les chaleurs de Tété, dont l'ardeur fait cacher les fourmis dans les terriers. Cependant, mises en émoi par l'odeur, elles accourent et souvent déchirent les voleurs, bien qu'ils s'enfuient sur des chameaux très rapides, tant sont grandes leur agilité et leur férocité, jointes à la passion de l'or» ! »

Voilà nos fourmis convaincues d'aimer l'or, comme de simples mortels. Chez les Grecs que nous a'^vons cités, abstraction faite du nom de l'animal, l'histoire n'a rien de fort extraordinaire; ici, elle commence à prendre une nuance de merveilleux. L'abréviateur de Pline, Solin, ne manque pas d'accentuer encore ce côté du récit. Avec lui, pour le coup, nous sortons du domaine de la réalité. Non-seulement la Fourmi voit ses dimensions s'accroître : elle était plus petite qu'un chien chez Hérodote, de la

* Liv. X, XXVI.

2 Uu critique a proposé de lire coriat des peaux, au lieu de cornua. On verra plus loin que la leçon cornua est fort acceptable. •^ Liv. XI, ch. XXXVI, trad. Littré, tom. I, pag. 444.

taille du chacal chez Pline ; elle atteint ici celle d'un chien énorme, «ad formam canis maximiS); de plus, * les pieds avec lesquels elle creuse les sables aurifères sont des griffes de lion, «Arenas aureas pedibus eruunt, quos léonines habent* »; enfin elles veillent attentivement sur cet or, assurément bien précieux pour elles.

Isidore de Séville copie les propres termes de Solin , mais il en adoucit le caractère de merveilleux : le chien qui sert de comparaison perd son épithète de maœimus ; les pattes redeviennent de simples pattes^ Jusque-là, le nombre de ces pattes ne joue aucun rôle. La fajaaeuse lettre d'Alexandre à Aristote, du moins dans Texemplaire qu'Albert-le-Grand eut sous les yeux, ne leur en donne que quatre*. Mais un traité anonyme: Démons tris etBelluis^ publié par Berger de Xivrey, leur en attribue six : « Sex pedes... depromunt cumquibus incredibilem auri abundtotiam'jD. La version latine du faux Gallisthène, connue

* Polihystor, ch. xxxiii, pag. 262. — « Ibid. — ^ Origin., liv. XII, ch. m, col. 1121 (dans la collection Auctores lingux laliruB, 1595).

^ a Quatuor crura habentes et ungues aduncos » , dit Albert le-Grand (De animaL, liv. XXVI), cité par Berger de Xivrey; Tératol.y pag. 261,

^ Ibid., pag. 259. Les six pattes sont aussi marquées dans la prétendue lettre du Prêtre- Jean à l'empereur de Gonstantinople Emmanuel : « In quibusdam aliis pro\ inciis nostris oriuntur formicae magnitudine catulorum, habentes vj pedes et alas quasi locustae marinse, et habent dentés extra os majores quam silvestres apri, quibus perimunt tam homines quam cetera animalia. ...» Pour donner de la couleur locale à son récit, l'auteur fait emporter l'or à dos d'éléphant, d'hippopotame, de chameau et d'autruche, « et d'autres bêtes énormes et vigoureuses » qui amènent le précieux métal dans le trésor du roi. (Voy. Der Priester Johannes, par Friedrich Zarncke. Leipsig, 1879, pag. 911.)

SOUS le titre de Aleœander deprœUiSy leur accorde généreusement une patte de plus: «Ex alia parte subito exierunt de extra formicae ad catulorum magnitudinem, habentes pedes septem et cristam quasi locustae magnse, cum dentibus majoribus ut canes, colore nigraB* ».

C'est dans les hautes régions du pays des Zendjs que Tauteur de VAdjdîb al^Hind place les fourmis gigantesques, ce II y a là des mines d'or extrêmement abondantes. Les hommes y creusent le sol pour chercher For , et quelquefois leur travail les amène dans un terrain excavé comme les fourmilières. Aussitôt il en sort une nuée de fourmis grosses comme des chats ^ qui les dévorent et les mettent en pièces * . »

«En Tannée 307 (de Thégire)», dit le même auteur, «l'émir d'Oman, Ahmed fils de Hélâl, parmi les objets qu'il portait en présent au calife Moqtadir, avait unq fourmi noire, de la grosseur d'un chat, enfermée dans une cage de fer, attachée avec une chaîne. Elle mourut en route dans les parages de Dhou-Djabala, On l'embauma et elle parvint en bon état à Bagdad, où le calife et les habitants purent la voir. Ceux qui l'avaient apportée disaient qu'on lui donnait à manger chaque jour, matin et soir, deux m,annas (près de deux kilogrammes) de viande coupée en morceaux'».

Edrici parle également de grosses fourmis qu'on trouve au pays des Nègres, près du Mont-Ghargha, non loin

« Térat, pag. 260.— 2 Merv, de l'Inde, XXXVI. pag.56.— ^ 7^,-^.

d'une ville ruinée envahie par les sables ; mais elles sont seulement de la grosseur des moineaux et servent de nourriture à de gros serpents* .

On a vu dans le récit d'Hérodote comment les Indiens s'y prennent pour recueillir For sans devenir les victimes des fourmis. Nos Bestiaires du moyen âge embellissent l'histoire de nouveaux détails. Voici le texte latin, assez bref, d'Hugues de Saint- Victor (mort en 1140), qui semble avoir servi de prototype à maint autre en langue vulgaire, en prose ou en vers :

« Dicuntur et in ^Ethiopia esse formicàe ad magnitudinem canis, quae arenas aureas pedibus eruunt, quas custodiunt ne quis auferat, auferentesque ad necem persequuntur. Sed ei qui volunt ab eis aurum erip^re, accipiunt equas cum puUis suis et famé affligunt eaà tribus diebus; deinde religant puUos earum ad littiis aquae quae currit in ter eos et formicas^, et equas agunt transaquam illam, impositis clilellis super dorsumillarùin, quae ubi vident trans flumen herbas virentes, pascunttir per campos ultra flumen. Formicae autem videntes scrinia et clitellas super dorsum earum, comportant aureas arenas in eas, volantes eas ibi recondere. Vôsjierascente autem die, postquam satiatae sunt equae et auro

^ 2« cUm., 2« sect., pag. 112. N'ayant pas le texte arabe sous les yeux, j'ignore quel est le mot que Jaubert a traduit par c moineaux » .

2 C'est le fleuve Kampylin, KafATrvXtvoç, dont parle Élien : «Les Fourmis Indiennes qui gardent l'or, ne traversent point le fleuve nommé Kampylin». Ibid. u. s. y liv. m, ch. iv.

OAustsB, audiunt pullos suos hinnientes propter famem, et ita regrediuntur ad eos cum auro multo S>.

Cette idée singulière de faire remplir les coffres d'or par les fourmis elles-mêmes sur le dos des bêtes de somme a plu aux écrivains postérieurs. Les Bestiaires reproduisent à Tenvi cette version*.

Nous ne citerons que les lignes suivantes de Brunetto Latini, qu'on peut prendre pour une traduction du passage d'Hugues de Saint- Victor :

ce Et si dient li Ethiopien que il a formis en une isle, grans comme chiennes, qui chevillent or dou sablon a lor piez, et le gardent si fièrement que nus n'en puet avoir sanz mort ; mais li païsant envoient en celle isle a paistre jumens qui aient polains, chargiëes de bons coffres; et quant les formis aperçoivent les coffres, eles mettent dedenz tout Tor, car eles cuident que ce soit leus de sauveté. Et quand vient au soir, que la jumens est bien peue et bien chargiée, et que ses sires amaine son fil de l'autre part de la rive qui henit et brait, et la jumens maintenant se flert en Taigue et s'en vient corrant et bâtant outre, o tout l'or qui est es coffres*. »

La mention la plus récente de la Fourmi Indienne se lit dans une des quatre lettres, ce si instructives et d'une

^ Hugonis de S, Victore opéra omnia, Rouen» 1648. De bestiis et aliis rébus f cap. xxix, tom. II, pag. 429.

* Voir, par exemple, le Bestiaire de Philippe de Thaun, publié car Thomas Wright (Popular treatises on science, edited from the original manuscrits) f pag. 92, 93 ; et le Bestiaire de Guillaume-le«Normand (?), publié par Gh. Cahier (Mélanges d'Archéologie, tom. II), pag. 194, 195.

3 Trésor, liv. I, part. V, ch. cxc, pag. 245.

26 i LE PAYS DUS ZBNDJS.

si belle diction )>, comme dit le comte de Saint-Priest \ écrites en latin par Augier Ghislen de Busbecq, au sujet de son ambassade en Turquie. Busbec'], né à Gomines, treize ans après la mort du célèbre historien de Louis XI, avait été envoyé en Orient comme ambassadeur de l'empereur Ferdinand, fils de Charles-Quint. Il était à Gonstantinople en 1559, lorsque le sultan Soliman reçut du chah de Perse Thamasp une ambassade accompagnée de riches présents ; Busbecq en donne le détail : tentures et tapis de Perse et de Syrie, un magnifique exemplaire du Goran, plusieurs animaux rares, parmi lesquels il était question d une Fourmi Indienne, de la taille d'un chien ordinaire, bête mauvaise et toujours prête à mordre*. Malheureusement l'ambassadeur, dont la véracité n'est point suspecte, ne fut point admis à voir ces présents royaux, et ce qu'il dit de la Fourmi Indienne n'est qu'un propos entendu et répété.

L'impression qui résulte de tous les documents européens que nous avons cités, abstraction faite des Bestiaires, où la couleur légendaire domine, c'est la réalité du fait principal rapporté par Hérodote, à savoir: que les cher-

^ Mémoires de l'Ambassade de France en Turquie^ publiés par Ch. Schefer, 1877, pag. 52.

2 « Qualem memini dictum fuisse allatam formicam indicam, mediocris cania maguitudme, mordacem admadum et sœvam. » (Voy. Berger de Xivrey, Téraiol, pag. 263, 264.)

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cheurs d'or sont exposés aux attaques d'un animal qui se terre dans les sables. C'est une méchante bête qui noordetqui déchire, de la taille d'un renard, comparaison naturelle pour un animal qui se loge sous terre. Mais pourquoi, dans cette histoire si simple, que nul ne songerait à révoquer en doute, pourquoi cette idée bizarre d'affubler le féroce animal du nom de fourmi ? Cette appellation donnée par Hérodote a été religieusement reproduite par tous les écrivains postérieurs ; mais ceux-ci ne sont pas responsables de Terreur.

L'explication naturelle de cette singularité consiste à supposer que le nom de l'animal fouisseur avait quelque rapport avec celui de la Fourmi. Ainsi qu'il arrive en pareil cas, les quelques traits de ressemblance qu'on signale entre les mœurs des deux animaux auront suflBi pour confirmer l'assimilation des noms. La question d'histoire naturelle se double d'une question de linguistique. Celle-ci est d'autant plus difiBcile à résoudre avec quelque certitude qu'on ne peut guère savoir en quelle langue l'animal était dénommé.

La région où la scène se passe est, d'après Hérodote, au nord de l'Inde; mais n'oublions pas que tout ce que raconte ici T historien grec, il le tient de la bouche des Perses. Or, la description s'accorde si bien avec celles que les Arabes présentent, quinze siècles plus tard, de la région aurifère de l'Afrique intérieure, au nord de cette Ethiopie, qui de bonne heure a aussi porté le nom d'Inde, les sables. Tardent soleil, les fourmis, tout s'y trouvant, qu'on pourrait, sans se montrer bien aventureux, voir

266 LE PATS DES ZBNDJS.

dans le récit des narrateurs perses une^ allusion aux déserts africains. Le nom des prétendues fourmis peut donc provenir de contrées fort diverses, aux langues inconnues, et dès lors la question, prise à ce point de vue, deviendrait insoluble.

Si cependant le nom que nous supposons assimilé à celui de la fourmi était d'origine perse, des hypothèses explicatives deviendraient possibles. Je me hâte d'ajouter qu'en dehors du persan du moyen âge et de notre temps, je ne sais rien des langues de l'Iran ; c'est donc à la seule langue moderne que je pourrai recourir.

Deux ordres de faits peuvent aider à comprendre la légende de la Fourmi Indienne.

D'une part, personne n'ignore que l'Asie et l'Afrique nourrissent un insecte bien connu sous le nom de Termes Belliqueux ou fourmi blanche. Les voyageurs ont l'ent fois décrit leurs prodigieuses fourmilières , au fond desquelles gît une femelle unique, énorme, qui atteint jusqu'à 15 centim. de long*. Il est fort dangereux de chercher à démolir un de ces étranges édifices : les petites bêtes, suppléant par le nombre à la faiblesse de leur taille, font un mauvais parti à l'animal qui se hasarde dans leur domaine; peu d'heures leur suffisent pour déchiqueter jusqu'aux os une gazelle ou un gnou blessé.

Ces termites (en arabe arada) foisonnent chez les Nègres

* C'est à ce névroptère que fait allusion l'auteur du Tractatus pulcherrimus de situ Inàix^ lorsqu'il dit qu'il y a dans Tlnde dés fourmis rouges de la grosseur d'une écrevisse, que le peuple mange avec délices. {Voy. Ver Priester Johannes, pag. 178.)

du Soudan, dans la région même des placers d*or. Ils y sont si nombreux et si destructeurs, dit Kazouini, que les indigènes sont contraints de se loger au sommet des grands arbres* .

D'autre part, on connaît aujourd'hui, parmi les animaux fouisseurs de TAsie et de F Afrique, plusieurs espèces de Rats-Taupes, alertes à creuser la terre, très méchants et mordant vigoureusement pour peu qu'on les irrite. Il en est une, entre autres, qui a 32 centim. de longueur et 25 centim. de circonférence". L* espèce asiatique appelée chrysochlore semble, par la nuance de sa robe, prédestinée à figurer parmi les animaux gardiens des mines d'or. De plus, un des trois doigts de son pied antérieur est entièrement enveloppé d'un ongle fouisseur d'une grosseur monstrueuse^.

Or, en persan, moûch signifie «rat», et la taupe se nomme kourmoû'Ch «rat aveugle», prononcé aussi kermoûch. Quels étaient le son et la forme d'un tel mot au temps d'Hérodote ? Tel que nous le connaissons, il semble assez voisin du nom grec de la fourmi, Mip^yj^, pour qu'un Hellène en ait pu faire la confusion. Voilà donc un animal dont les habitudes souterraines ont quelque analogie avec celles de la fourmi, et dont le nom, précisément pour une oreille étrangère, ne manque pas d'affinité avec celui de l'insecte. Serait-il bien surprenant que l'auteur du récit originaire eût entendu et transcrit Mi/D(ji>j$?

* Àthâr al'Bilâd, pag. 15. — 2 Dict. de Delerville, III, pag. 323. » Ibid., tom. VII, pag. 73.

N'insistons pas sur une conjecture dont les bases sont si fragiles. Remarquons seulement que par cette hypothèse qui fait du Myrmex d'Hérodote un Rat-Taupe de grande taille, tout s'explique : les dangers courus par les chercheurs d'or, les quatre pattes de l'animal, les peaux vues par Néarque dans le camp macédonien, et jusqu'aux cornes du temple d'Hercule ; celles-ci ne seraient autres que ces ongles fouisseurs monstrueux qui enferment comme un étui le doigt du chrysochlore.

Un allemand, le comte Valhein, a écrit, paraît-il, sur les Fourmis Indiennes, une dissertation que je n'ai point lue, mais que je vois citée par Malte-Rrun et Rerger de Xivrey* ; ce savant assimile la Fourmi d'Hérodote au Canis Corsak ou renard de Sibérie. Cette explication n'est pas dépourvue de vraisemblance : la taille , la fourrure, les habitudes nocturnes de l'animal, la coutume de se terrer, de vivre en grandes troupes dans les déserts de la Tartarie, depuis le Volga jusqu'aux Indes; toutes ces circonstances concordent admirablement avec toutes les notions sérieuses relatives à la Fourmi Indienne. Seule la question du nom resterait inexpliquée.

Je citerai pour mémoire deux interprétations, l'une de M. de Gubernatis, l'autre de M. d'Ekstein, lesquelles offrent le très grand avantage de pouvoir s'appliquer indifféremment à toutes les diflBcultés du même genre. M. d'Ekstein, découvrant un passage d'Élien où il est dit que les Fourmis nourrissaient le roi Midas endormi en

* Tératol.y pag. 264.

lui introduisant des grains de blé dans la bouche, en conclut sans effort que les Fourmis sont le double type: 1 « d'un peuple agriculteur qui récolte le blé; 2® d'un peuple marchand qui récolte Tor*.

L'explication de M. de Gubernatis n'est pas moins aisée : les fourmilières représentent le ciel du matin et du soir ; l'or est du blé ; « les fourmis séparent le grain pendant la nuit, le portent de l'Ouest à l'Est et en tirent tout ce qui est malpropre; en d'autres termes, elles nettoient le ciel en le débarrassant des onibres de la nuit •» .

Avec ce système interprétatif, il est fort inutile de se préoccuper de la tailla des fourmis et de savoir ce qu'étaient leurs peaux ou leurs cornes.

Enfin citons encore l'heureux avis de Boettiger, qui pense que les Fourmis Indiennes (aussi bien que les Griffons) ne sont que la description des broderies de certaines tapisseries indiennes vues par Gtésias à la cour du roi de Perse Artaxercès\ C'est là encore un système qui simplifie considérablement les recherches du savant et de l'historien.

Nous terminons ici notre travail. Les matières qui font l'objet de notre dernier chapitre nous permettent de le clore comme un de ces Bestiaires du moyen âge aux-

< Dans UD article sur les Légetides Brahmaniques. (Journ, Asiat»y n® de décembre 1855.) 2 Mythologie zoologique^ édit. française, tom. II, pag. 48. » Cité par Malte-Brun: Nouv, annales des Voyages, tom. II, pag. 379.

quels nous avons fait bien des emprunts, et de dire avec Gervaise :

Ici fenist li Bestiaires.

Plus n'en avoit en l'essemplaire,

Et de mentir seroit folie.

Qui plus en set plus vos en dieM

* Le Bestiaire de Gervaise (jax»^ xni* siècles), daosia Romaniaf 1872, pag. 442.

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