‹ Le pays du soleil de minuitChapitre 118 sur 147 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

La feinif ilc Xy^liicn. — l'ne maison île refuge. — Vie ii Nystuen. — Deseente dans Valilers. — Cuslume des liabitants. — Ilosiiilalité à Vaiig. — Éiiiiuette parmi les Bôiidei-s. — Caiactèie du lionde norvégien. — Habilelé des hnnders. — Riles sacrés d'iiospilalilé. — Comment je vins il Vang. — Un Stortliingsniand. — I. 'église de Vang. — Un ecclésiastique modèle. — Travaux du pasteur delà paroisse. — Ferme de llaugen. — Comment les invités sont traités. — Naissance d'un enfant à llaugen. — Ferme de Kertrôst. — Un baptême. — Danse k Yalders. — Amis célibataires.

A une distaiico de viiigl-iiiiJili'c milles de l'éiilise de Borgmid, après une excursion romaiiti(|iie, j'arrivai à la ferme montap;neuse de Nysliien, siluée sur les bords Sdiilaires de l'Ulruvand, à il. 102 pieds audessus du niveau de la mer el près du poiiil le plus èlevè de la niule. Cet einlidil es! le hienveiiu eu hiver lorsipie, glacé el allamé, le voyageur atleint sou loit hospitalier et obtient un cordial repas, un verre de vin, une excellente tasse de café et un bon lit. Â ce moment de l'année, la foule des touristes a disparu, el, des fenêtres de la chambre chaude, on peiil jduir de la vue du lac congelé et du })aysage hivernal, avec son ciel sans nuages pendant le jour et ses étoiles scinlillanles pendant la nuit; on peut aussi voir arriver une tempête de neige et se féliciler de ces agréables quartiers, ou écouter les sifllements du vent, (jui, parfois, fait trembler les maisons et qui les renverserait, si elles n'étaient construites ])arallèlement à la vallée et selon le sens de la lenipèie.

UNE N(U'YELLE ARCADIE 453

Les étés sont très courts ici ; le grain n'arrive pas à maturité, quoique riierhe soit ahondante et qu'il y ait assez de pâturage et de foin pour nourrir on liiver beaucoup de vaches et de chevaux. Les longs et rigoureux hivers ne sont pas solitaires; car, régulièrement, les gens, dans ces endroits écartés, ont de nombreuses familles, et leurs enfants et petils-enfants en font une colonie. Le vieux Kvuit Nystuen était le progéniteur d'une kyrielle de descendants. Il a transmis la station à son lils et occupe maintenant, avec sa digne épouse, une maison où se trouvent à l'étage sujiérieur des chambres pour les invités.

Ils ont leurs plaisirs et la paresse leur est inconnue. Les femmes lissent, illeiit ei tricotent; les hommes pèchent et chassent; ils aident aux travaux de la ferme, et vont chercher du bois et du foin, quelquefois à de longues dislances.

De Xystuen, la route vers l'est descend rapidement dans Valders, au milieu d'un paysage sombre, animé par la rivière, par des bois de bouleaux, et quelques fermes. A neuf milles environ, on atteint la pointe de Vangs Mjosen, à 1494 pieds au-dessus de la mer.

Il est peu de paroisses en Scandinavie dont je me souvienne avec autant de plaisir que de celle de Vang. Je n'oublierai jamais les fermes W'Ojidal, de Tune, NerlKÔst, Kvale, Haugen, Ellingsbo, Bu, Sôyne Kattevold, Baggelhun, Kvam, Lene, Sparstad, Nordland, et autres. Chaque ferme a son nom en Scandinavie; (pielquefois elles ont été partagées soit par héritage, soit jiar d'autres causes, o\ chaque proiiriélaire bâtit une maison sur la partie qui lui appartient, mais toutes [lortent le même litre. Là où le sol est bon, il y en a un certain nombre à de courtes distances l'une de l'autre, reliées par des routes grossières et étroites, où peuvent passer les chariots.

Yalilers est un des districts intérieurs les plus romauliiiues de la Norvège. Le panorama toujours changeant, qui au nord est lugubre, devient plus gai quand on descend dans Slidre et Aurdal; dans ce dernier district quelques vues sont exquises, spécialement t[uand la route gravit la pente orientale de la Tonsaasen. par une montée graduelle de plus de sepl milles. La |)arlie septentrionale de Valders est pauvre; car, de même que dans d'antres parties de la Norvège, les pierres y abondent, la bonne terre est rare, et les familles sont nombreuses; mais les pâturages de montagne sont riches, et les habitants

lirciil un moilesle revenu du prodiiil de leurs laileries. Cliaque fdis que j'allais à Yanjj, la seule chose (|ui nreiinuyàl élail de déeider à quelle ferme je rn'arrèlei-ais d'alidid, car je ne voulais pas causer de jalousie; aussi, afin de li'iir faire senlir (|ue je les aimais lous, je faisais une visite à cliaciui.

Nombreuses sont les semaines charmantes que j'ai passées dans ce séjour arcadien, où les gens semblaient rivaliser entre eux à qui rendrait leur ami Paul pbis heureux; rien n'élail trop bon pour lui. Feu importait à quel moment il arrivait : jour on nuil. toujours il était le bienvenu; on plaçait devant lui les meilleurs plats possibles. Je ne pouvais faire de visite nulle par! et obtenir la permission de me retirer, sans prendre im bol di' la il, une tasse de café, une }oetite larme de lirânvin, ou manger quelque chose. Impossible de refuser, et souvent je me suis trouvé mal à l'aise pour aviiii' Iriq) Ini et trop mangé.

Les culottes de cuir sont passées de mode, et le costume consiste aujourd'hui en une jaquette, un gilet à boulons d'argent, et des pantalons. Les parties fashionables de la toilette sont l'écharpe en laine et le chapeau de feutre rond, (pie l'on conserve siu' la léle dans la maison ou à la danse, dans l'idée que c'est plus comme il fini. Les femmes portent les robes habiluelles eu vadmal ou autre tissu léger, ou un mouchoir de couleur sur la tête.

Une des particularités du fermier norvégien, c'est que l'étiquette demande qu'un ami qui \ient le visiter ignore que l'on a fait des |iiéparalifs ]ii}ur lui. Le commensal n'est pas plus tôt assis, que le café est mis sur le feu et le manger jirépaié. Lors(]u'il voit (jue ton! va être prèi, il se lève el dil : » Adieul » sur (|uoi on le prie de rester, el, après une faible résistance, on le conduit à l'étage supérieur, ou dans une chambre voisine. Les tasses de café sont toujours remplies de façon à déborder, car autrement cela semblerait jnesipiiii.

Une autre coutume m'amusail beaucoup : c'est quand on o lire le lait ou le brânvin; le commensal refuse d'abord, en disant : << Ne le gaspillez pas pour moi ! » L'iiole insiste ])our ipi'il boive ; alors il lé sirote, et rend le bol ou le veric, en disant : « C'est trop. » Une autre démonstration a lieu, et enfin, à la troisième fois, il avale le contenu du verre.

RITES SACRES DTIOSPITAMTK 437

Le iMinde iionéjiion est vigoureux, calmo el l»rave. Sous son extérieur grossier, bat le plus noble cœur; froid extérieurement, mais facilement amené à l'autre extrême, bon pour la famille et compatissant pour ses bêtes; il faut le connaître pour l'apprécier. Il est véritablement et honnêtement pieux; ses sentiments religieux sont profonds et ont été cultivés dés sa plus tendre jeunesse. Il est rare ipie le fanatisme puisse aveugler son excellente nature et fasse de lui un bigot.

Dans le caractère des hommes et des femmes, il y a une veine de sérénité el de mélancolie, résultat dû, sans doute, à la nature austère qui les environne. Les parents sont bons et indulgents pour leurs enfants, et je ne me rnj)pelle pas en avoir vu se servir envers eux d'un langage grossier, ou les frapper. Les membres d'une famille ont beau coup d'affection l'un pour l'autre, iiieu qu'ils soient réservés. Les querelles sont très rares ; même dans les fermes les plus communes, je n'ai jamais été témoin de scènes de violence entre mari et femme.

Les fermiers sont très adroits en tout genre de main-d'œuvre. Quand l'un d'eux veut bâtir une maison, ou faire une addition à sa ferme, il va dans la forêt, abat les arbres et se constitue son propre charpentier. Il sait aussi, à l'occasion, être tanneur, bourrelier, forgeron, cordonnier et meunier ; le long de la côte, il construit des bateaux et des navires, et est en outre un pêcheur expérimenté ; il est encore fabricant d'instruments de musique et de meubles, orfèvre et joaillier. Chasseur dans les montagnes, il poursuit l'ours, le renne sauvage et le ptarmigan.

Point de contrée en Europe où les rites de l'hospitalité soient considérés comme plus sacrés que chez les Scandinaves. Le voyageur est à la fois surpris et charmé de voir partout ce beau trait du caractère du peuple. Le pauvre même ne permet pas que l'on quitte sa demeure sans qu'il ail olîert (jnelque chose à manger ; refuser serait offenser sa fierté. Partout l'étranger se souvient de ces paroles de l'ancien Edda :

Celui qui vient coiuine un liùte A besoin d'eau, de serviette et d'hosiiilalité ; Failes-lui éprouver une disposition amicale ; Qu'il [)uisse parler et répondre.

Voici de quelle manière je vins la première fois à Vang. Je voya-

/,o8 LE PAYS DU SOLEII> DE MINUIT

goais sur l'im dos stonmers qui vonl de Bergen au lloi-d Sogiie. Comme d'Iialiiiinle, je m'étais mêlé au peuple et je liavardais avec les liûiider. l'eiidaiit que je dînais avec plusieurs d'enlie eux, je remarquai \\u homme ([ui nous surveillait et sur le visage duquel passait de temps eu temps un sourire de contentement. Ainsi que lui-même me l'apprit ensuite, il était charmé de voir un étranger si libre, et eu apparence si heureux dans la société de gens qui, comme lui, étaieni des hi'lnder. Au dessert, il s'approcha et me d(>manda si je n'étais pas Paul Du Chaillu ; et, sur ma réponse alïirmative, il me dil ipTil s'appelait Nils Tune, de Vang, en Valders; il ajouta qu'il était membre du Storthing et que je serais le bien accueilli à sa ferme. Il comprit que j'étais veiui pour étudier la vie domesli(pie des Scandinaves; il me dit (pi'il me présenterait ù ses voisins et ([u'il était sûr que j'aimerais les gens de Valders. J'acceptai son invitalidii, et, dés mon arrivée, je pus mapeicevdir qu'il avait favorablement ])ar!é de moi. Parloul où j'allai, je reçus, dés la première fdis. un charmant accueil.

Ails Tune avait été élu au Stmlliing |iar la po]iulalion de Valders. En Norvège, les constituants ruraux sont les libéraux, et ceux des villes les conservateurs. Il n'y a point de dnule (pi'un sentiment amer ne règne entre eux. C'est ce que j'ai recueilli dans une cnnversalinn avec les Jxjuder, donl beaiicoiq) croient qu'ils sont méprisés par les hcri-cr (seigneurs). Ouand ils me parlaient ainsi, j'essayais toujours de les détromper, mais c'était en vain. Un jour Nils, en causant de ce sujet, me ilit, avec des yeux flamboyants de colère : <( Oui, Paul, bien des gens dans les villes ci'dienl (pie mins ne valons pas mieux (pie du liélail. " .le ne mainpiai pas de lui faire des remontrances et de lui ciler des gentlemen de Christiania, qui, il lesavait, ne méprisaient par lesb('Jnder.

Entre la grand'route et Vangs-mj(")sen se trouve la vieille église en bois, et près d'elle le presbytère avec de grands et commodes bâtiments. C'était une âme noble que le pasteur Prest Konow. Il se montrait si généreux envers les pauvivs de sa paroisse, que la ferme apiiarleiianl au bénélice de l'église ne pouvait reulreienir, lui et sa famille. Heureusement, son père, qui habitait Hergen, était riche et lui envoyait dé l'argent; mais il ne l'avait pas plus l(jt reçu, qu'il en consacrait une grande part à secourir la détresse du pauvre. Il donnait do la manière la plus silencieuse, suivant en cela le jirincipo de la religion (pi'il

UN ECCLESIASTIQUE MODELE ioO

professait; mais, de temps à aiitic, un homme reconnaissant et chargé de famille, ou une pauvre veuve ne pouvait s'empêcher de raconter ce <pie le lion pasteur avait fait pour eux; mais ils se repentaient ensuite de leur faiblesse, sachant qu'ils seraient grondés pour avoir révélé la bonne action qu'il avait faite en secret. Ce n'est point une sinécure <jue la place de pasteur dans certains districts de la Norvège, soit à, l'intérieur, soit prés de la mer. 11 est des paroisses qui sont très vastes et qui s'étendent même jusqu'à des contrées inhabitées; les hameaux étant éloignés les uns des autres ne peuvent naturellement pas entretenir un pasteur pour chaque église. C'est pourquoi des chapelles sont souvent bâties à une grande distance de l'église paroissiale et l'on ne peut y arriver que par des sentiers, ou d'étroits chemins montagneux. Un calendrier pdur l'année désigne l'époque où aura lieu le service en chaque endroit; et, qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il fasse beau ou affreux, il faut que l'ecclésiastique, à cheval ou dans sa carriole, arrive à l'église, mouillé, à moitié mort de chaleur, ou presque gelé. Il n'est pas rare qu'un pasteur soit chargé de trois ou quatre églises; le service ne peut donc y être fait qu'une fois eu trois ou (|uatre semaines, et même seulement quatre fois par an. Quand les églises sont dans le voisinage d'un fiord, il doit y aller en bateau et souvent par des temps fort mauvais. Les ecclésiastiques norvégiens sont instruits; beaucoup parlent une ou deux langues étrangères, et habituellement l'anglais. Ils sont hospitaliers et bons: dans liicii des pauvres districts, ils donnent seuls l'exemiile d'une plus liaulr civilis.ilioii, le presbytère étant un endroit où l'on peut apprendre la propreté. 11 n'est point de classe assurément dans laquelle ne se trouvent des brebis galeuses; mais, en règle générale, le clergé Scandinave est aimé et respecté.

Le digne pasteur de Vang était un zélé conservateur et ne s'accordait pas très bien avec le radical storthingsman, Nils Tune, qui était plus avancé en politique cl défendait le progrés en demandant l'abolition de lois qu'il croyait surannées, ou qu'il aurait voulu voir abrogées, entre autres quelques-unes touchant les privilèges de l'Église luthérienne.

Mes visites au presbytère étaient celles (|ni m'offraient le plus d'agrément, et le généreux pasteur aurait voulu i|ne je demeurasse plus longtemps avec lui; il ne pouvait comprendre tpie j'aimasse à vivre avec

les fermiers et partager leur nourriture. Parmi mes nombreux amis, je dois compter les gens de Haugen et de Nertrost. La maison irhahitation de Haugen avait un étage supérieur auquel on arrivait du porche par un escalier rapide comme une échelle, et ipii consistait en une grande chambre et deux petites. Ainsi que cela est toujours le cas, cette partie du bâtiment était tenue scrupuleusement propre et réservée aux invités. L'étage inférieur avait été arrangé de la même manière, <à l'exception (pie, d'une des petites chambres, on avait fait la cuisine avec une cheminée ouverte dans un coin. Les grandes chnnil)res du bas et du haut étaient chauffées par des poêles dont on se sert beaucoup dans Vang, car les bouleaux sont rares. Thomas Thomasson et sa femme Guri ne pouvaient jamais assez faire [)our moi, et leur bon vieux père, dont on lisait l'honnêteté et la débonnaireté sur la figure, pensait que rien n'était troj) bon pour moi dans Yang. Trois enfants, une servante et un domestique, complétaient le ménage. Un ]telit jardin touchait à la maison, et l'on y avait planté des groseillers et un peu de navets.

La coutume veut que le convié mange seul. Dans la chambre à lui destinée, la table est mise avec une belle nappe blanciie, des fourclietles et des cuillers d'argent; après que le repas est si'rvi, la fenunc i|ui veille sur l'invité le laisse seul et ne vient qu'une fois ou deux pciidaiit le repas pour l'engager à manger davantage. Pour quehprun ipii avait l'intention de passer quelques aunées en Scandinavie, la perspective de celte manière solitaire de manger n'était pas fort gaie; aussi, en arrivant à une ferme, après avoir obéi pendant un jour ou deux à ces procédés cérémonieux, j'insistais invariablement pdur rompre cette règle et pour manger sur la simple table en bois avec la famille et les gens de la ferme, au grand déplaisir de la maîtresse de la maison. Quand j'avais gagné ce point, il y en avait d'antres presque aussi difficiles à emporter : celui de faiie remplacer pour moi la cuiller d'argent par une autre en bois, comme le reste de la famille. Les fermiers sont très fiers de ces cuillers brûles; chaque membre de la famille a la sienne avec ses initiales gravées sur le manche. Les autres points furent de me permettre de prendre un morceau de galette au lieii d'assiette, si l'on ne se servait ])as généralement de cette dernière; de mettre ma cuiller dans le grand ])lat de grot comme les autres, et de me servir moi-même du lait caillé. Quand ce lait était trop aigre, la

UN BAPTEME NORVEGIEN /i61

femme insistait toujours pour que je prisse du lait iloux, et coin, je ne le refusais pas.

Une nuit, à Haugen, pendant que je dormais à poings fermés, je fus réveillé en sursaut par une secousse assez rude, et, en ouvrant les yeux, je vis mon ami Tliomas debout devant mon lit, tenant une chandelle d'une main, et de Taulrc une lioutcilli' et deux jtelits verres. << Paul, dit-il, vous avez sans doule entendu crierma femme, il y a quelques momenis; elle vient de mettre au monde un bel enfant. » Sans rien dire de plus, il posa la chandelle sur la table, et, remplissant les deux petits verres, il ajouta : « Célébrons l'événement en vidant nos verres. » Refuser aurait été une haute inconvenance et un grand manque d'amitié; je souhaitai donc hingue vie an nouveau-né et promptes relevailles à l'accouchée.

Lors de la naissance d'un enfant, il est de coutume que les femmes des voisins fassent cuire un [)lat de flnfJri/rnd (c'est un potage cuit avec de la crème au lieu de lait, ou un iiudding au riz) et l'apportent à la convalescente; il se produit, en ce cas, une bonne dose de rivalité entre les matrones, qui s'elîorcent de se surpasser l'une l'autre dans la qualilé et dans la (piantité du i)lai.

Nertrûst était une des meilleurs fermes de Vang. Il y avait deux maisons, l'une pour les invités el pour la garde des vêtements de la famille. John Nertrôst était un excellent garçon, un beau spécimen d'homme de Valders, lion, loyal el actif. Sa femme, Sigrid, lille d'un bonde qui demeurait à quebpies milles plus l)as dans la vallée, aiu'ail pu passer pour le modèle des ménagères, et, comme son maii, me portait beaucoup d'alfeciion. Ils ne pouvaient jamais assez faire pour moi; les peaux de mouton de mon lit étaient propres, blanches, el douces comme du duvet; ce sont d'excellentes protectrices contre les rhumatismes, ilonl je n'eus jamais le plus léger symptôme. Peu iiiq)orlait ipie mes courses eussent été courtes ou longues, je devais avoir faim à mon retour. Le malin, de bonne heui-e, étant encore au lit, on m'apportait une tasse de café. Chaque fois que je demandais un cheval, il était iirèl ; si je voulais aller quelipie part, le bon John tenait toujours à m'accomi)agiier.

Un jour, il y eut un baptême à Nertrôst, car la famille s'était accrue. Il fut suivi d'une fêle, el qn(d(pies jours avant on me recommanda

spéfialemeiit de ne pas aller l'aire de visites au loin, car on voulait m'avdir sous la niaiu. Eu semblable occasion, le pasteur et sa femme sont toujours invités, ainsi ([ue les membres des familles respectives et les amis. Ce fut un moment agréable; on sortit des armoires les plus belles porcelaines, ainsi (jue les cuillers et fourchettes d'argent; il y eut abondance de viandes, de gâteaux et de puddings.

Les gens de Valders sont de grands danseurs et experts dans le Halliiig. dont le grand exploit consiste à toucher de temps en tem|)s, avec un pied, le plafond qui, régulièrement est à neuf ]iie(ls du |ilancher. Une des danses nationales les plus caractéristi(|ues est celle du saut, dont une partie consiste pour la fille à tenir son danseur parle bout de ses doigts et de faire autour de lui une pirouette avec une telle rapidité, que sa jupe se gontle comme un ballon et se lève (pielquefois' jus(|u"au genou; mais par un adroit mouvement de la main, elle la repousse en bas. Quand oii se rend à une partie semblable, il faut renoncer à respirer librement, même si l'on ne danse pas. La chambre du bas sert de salle de danse et toujours elle est comble juscpi'à la suffocation, car on fait des invitations générales. Tous les jeunes gens et même les vieux prennent part à la fête. Une lampe, mise à l'abri de loul (langer, éclaire faiblement la salle; les chaises, tables et bancs ont été enlevés; le violoneux se tient dans un coin. Au bout de (piel(|ue temps, afin de l'engager à jouer avec plus d'entrain, la compagnie jette (|uel(pn's pièces de monnaie dans sou chapeau et une nouvelle danse recommence. La foule est ordinairement si grande, que c'est à peine s'il y a assez d'espace pour se mouvoir, et l'atmosphère devient tellenienl inlolérable, (|ne la chambre doit èlre en |iar!it' évacuée. Parfois les garçons cachent des bouteilles de brânvin, et invitent leiu's amis à venir boire à la sourdine. La fête dure presipu' toujours jusqu'au matin.

Au nombre de mes meilleurs amis célibataires, je compte Ole, Laris et John. Quand j'étais en Vang, ces bous garçons auraient été malheureux si j'avais passé un jour sans les voir. Ils avaient décidé ipie Paul ne passerait pas une journée solitaire dans leur hameau, et ils ne cessaient de dresser des i)laiis pour mon amusement : soit un diuer, soit un souper avec des demoiselles dans une de leurs fermes, ou chez un de leurs parents. Quehjuefois nous allions ramer jus(|u'à l'autre

CÉREMONIK DES FUNÉRAILLES 463

côli'' (lu l.ic, iinus [tassions iiii jour ou deux chez leurs connaissances, (lui avaient ixéparé une fête ]Jour moi. Ces trois amis poussèrent si loin leur alïedion, que, pendant tout un hiver, ils allèrent tourmenter le pasteur, simplement parce ([u'ils désiraient s'entretenir avec moi ei» anglais (juand je reviendrais l'année suivante.

Le chagrin s'introduisit aussi dans le hameau de Vang, et ces braves gens durent prendre le deuil ; car la mort avait posé sa froide main sur une vieille veuve très respectée de cet endmil.

C'est le dimanche qui est généralement alïeclé aux funérailles comme aux noces. La coutume veut que l'on garde le corps un certain iionilire de jours avant l'enterrement. Le temps de l'accomplissement des derniers rites sacrés approchant, le fds aîné de la défunte fit dans sa ferme des préparatifs pour recevoir les pleureurs, et invita des amis à la hcgrurehc (pii devait durer trois jours, proportionnellement à la fortune de la famille.

La veille de l'enterrement arrivèrent les parents et ceux qui demeuraient au loin ; le décorum le plus complet régnait et l'on mangeait en silence. Habituellement, les invités apportent ou envoient des ])rovisions, et comme la porcelaine et les ustensiles de ménage ne sont pas suffisants en de telles occasions, les voisins prêtent les leurs. Le matin des funérailles, la maison était pleine de monde; chacun avait l'air solennel et l'on ne causait (pi'à voix basse. Quand l'iieure du départ somia, tous jetèrent un dernier regard sur la défunte; alors le cercueil (de simples planches unies) fut cloué et mis sur un traîneau, quoitpi'il n'y eût point de neige par terre; on le recouvrit d'un draj» de laine noire. De nombreux véhicules suivirent le corps; caries fermiers nninlent en voilure en semblable occasion, comme marque de déférence. Quand on ariiva au cimetière, distant d'à peu prés un demimille, le curé attendait; il lut le service des trépassés et jeta trois pelletées déterre sur le cercueil, qui fut ensuite descendu dans la fosse; tous ceux qui étaient présents jetèrent de la terre dessus, et le trou fut rempli au milieu du silence le plus profond.

Tous alors retournèrent à la maison mortuaire, qui, dans cet intervalle, avait subi une métamorphose complète; on avait installé de grandes tables avec des nai)pes blanches, et elles étaient chargées de victuailles. D'abord, la i)ortion masculine de l'assemblée fut

inviléi' à prentlre un petit voiri' do lnâiiviii; puis on pronoiu-a une bénédiction et les convives s";issiienl à leurs pUices respectives; le (liner commença. Longtemps avant la brune, la majeure ]iarlie des convives était en pleine iiilarité. car on avait bu beaucun|i. On avait servi de tout avec autant d'abondance que dans une fête joyeuse et beaucoup ne dormirent pas. Le lendemain se passa à manger et à boire, et un étranger se serait cru à un banquet de noce et non à une hcijrdrfhc.

In bon fiMuiier supposa {|u"i'n Amérique nous devions faire bien autre chose en semblables occasions, le peuple y étant si riche! Quand je lui eus dit que nous ne mangions ni ne buvions rien et que nous rentrions directement chez nous après reuterrement, il s'écria : « Sontils donc si ladres dans votre pays? » L'idée que l'on allait aux funérailles sans avoir rien à manger (mi à boire, le frappa comnie une vilenie, et il tourna le dos en signe de dégoût.

Le souvenir de ma dernière visite à Vang est encore vivant en moi, et surtout celui des deux jours (|ui précédèrent mon départ. J'avais à voir tous mes amis, même au delà du lac, el je dus manger partout oii j'allai. Le dernier soir, j'étais absolument abruti; car j'avais du prendre part à trenle l'epas en deux jours, lioire Irente-ipialre lasses de café el autant île skal. Pas moyen d'y échapper; j'avais mangé chez leurs voisins. pounpH)i ne ferais-je pas de même chez eux? N'allais-je pas partir pour rAméri(|ue? ne seraient-ils pas longtenq)s sans me revoir?

Quand je pris congé, la mère et les lilles me tendirent des itas de laine, des gants, des mitaines, ou îles poignets et me dirent : (< l'aul, nous les avons lails pour vous, gardez-les en souveinr de nous. » Souvent mes initiales on les leurs étaient lu'odées sur ces (dijels. Quel(pies-unes me donnèrent une bague en argent, une lu'oche. ou autre témoignage d'amitié. De vieilles matrones se monrèrenl plus piatiipies : ce !>anl, direnl-(dles, lu'enez ce fromage t'I ces saucisses. » Les remontrances eussent été vaines; on ré|ioinlail toujours: .. L'Amérique est bien loin, et vous ])ouvez avoir faim pendant la route. »

Je fus profondément touché des sentiments douloureux que causa mon dép;u1. Je vis des larmes dans leurs yeux, et la

SOUVENIRS DE VANG 465

tristesse de leurs visages (Mail plus élo(|uente i|ue leurs paroles. « Paul, me direiil-ils, ne nous oubliez pas; écrivez-nous irAmérirjue. Vous serez toujours le bienvenu ici; Dieu soit avec vous sur le vaste Océan! » Et ils me serrèrent la main. Quand je (juittai le hameau, John n'était pas chez lui; mais Ole et Lars m'accompagnèrent pendant une assez longue distance, dans une tristesse presque silencieuse.

Bien des mois se sont écoulés depuis que je n'ai [)kis rien appris de Vang. — Une chose ou l'autre m'a empêché d'écrire, mais je me rappelle souvent les bons amis que j'y ai laissés; leurs excellentes figures sont toujours devant moi et j'entends résonner à mes oreilles leurs exclamations de bienvenue. .Te chérirai toujours le souvenir des jours heureux (pie j'ai passés au milieu d'eux. Bien des jeunes gens et de belles fdles se sont mariés ; de timides lilieltes sont devenues d'avenanles demoiselles; le temps, dans sa course, a amené force changements, heureux et tristes. Le bon gouverneur Wangensten, deKvam. est mort; bien touchante est la dernière lettre qu'il dicta pour moi à son fils, Iors(|u"il avait à peine la force de signer son ikuu. Il parle sans récrimination ni plainte de ses souffrances et de sa lin prochaine et ajoute : « Quoiqu'il soit probable (jue je ne serais plus IJupiand vous reviendrez ici, ne manquez pas devons arrêter à Kvam; vous v serez bien accueilli par ma famille. » Nils Tune aussi a (piitté ce nu:>n(h', et, sur sa tombe, la rancune politique a été oubliée et pardonnée; il fut honnête et incorruptible.

J'aime beaucoup à lire les lettres de mes amis de Vang. Maris, femmes, fdles el fils m'écrivent alïectueusement, et rien ne me charme plus que les missives des enfants. — Sigrid Nesln"»st, la femme de John, me mande : <( La petite Berit (leur fille) pleure parce qu'elle ne peut écrire à Paull » La petite Anna Hangen m'a envoyé, dans une lettre de son père, un cœur et une bague en perles de verre. Ole, qui s'est marié de])uis, m'écrit : " l\'ndant Christmas (Noël), nous avons eu beaucoup de réunions, dans lesquelles nous avons porté des toasts à notre ami Paul, et John a composé deux strophes que nous avons chantées ! » Je les donne ici :

Maiiileimnl, h la Noi-l, il j a de la joie, Dans le Nord, comme dans le Sud, A l'arbre de Noël et au dîner.

Ici le toast à Paul est vidé à fond.

Selon la contunie du Nord.

Un toast à Paul Du (Ihaillii :

Donnons-lui une ainialile (ille,

Qui pourra embellir sa vie;

Une heureuse nouvelle année.

Voilà ce que lui souhaitent

Lars, Ole, John, cl tmis, jeunes et vieux.

Page 1