‹ Le pays du soleil de minuitChapitre 15 sur 147 · SUR LA BALTIQUE · texte numérisé non relu

SUR LA BALTIQUE

littéralement ourlée d'îles, dont beaucoup ne sont que de simples rochers émergeant de l'eau; quelques-unes sont grandes, cultivées ou couvertes d'arbres conifères, tandis que d'autres sont habitées par des pêcheurs.

Par une de ces belles matinées, si communes en Suéde en cette saison, je partis pour le Nord, au moment où le soleil levant dorait de ses rayons le sommet des collines. Le bateau passa devant Waxholm, qui défend les approches de Stockholm; tous les ans, on augmente ses fortifications. Les îles succédaient aux îles; la scène devint graduellement plus sauvage et le rivage plus stérile : des sapins, largement espacés, couvraient les rochers ; parfois on apercevait un moulin à vent, ou une maison de pêcheur, ou quelques vaches appartenant à une petite ferme paissant auprès de l'eau. Après avoir navig.uè quatre heures, nous prîmes par le travers de l'île d'Arholma, sur laquelle on voit un vieux sémaphore, que ses bras en saillie font ressembler à un moulin à vent. Plus loin, nous passâmes entre la terre ferme et l'île d'Aland; nous entrâmes dans le golfe de Bothnie, et peu à peu nous perdîmes de vue la terre. Notre steamer, lourdement chargé, ne faisait pas plus de dix milles à l'heure. La mer était unie comme un miroir; les vents nous arrivaient de la Suède, apportant les émanations des forêts de pins et de sapins, et des prairies; point dr houle, à peine une ride sur l'eau sombre formant un contraste singulier avec le bleu pâle du ciel. Je fus particulièrement frappé de l'absence d'oiseaux aquatiques; nous ne vîmes ni canards, ni mouettes, ni goélands. Nous voguions en droite ligne, en nous tenant éloignés des nombreuses îles (|ni constellent la côte. La Baltique et le golfe de Bothnie sont riches en poissons; le long des bords et dans quelques îles, la [lêclie est d'un grand rapport.

Notre bateau n'avait pas beaucoup de passagei's de première classe ; cela tenait probablement au petit nombre d'endroits oii nous devions toucher, et à la crainte d'être arrêtés par les glaces. Parmi les personnes qui occupaient la cabine, se trouvaient la fenime du capitaine et une jeune dame d'environ dix-huit ans, très polie et extrêmement réservée. Elle parlait un peu l'anglais et le français, revenait de Stockholm, où elle avait été à l'école, et retournait chez

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elle, au Non! luiiilaiii ; il y av;iil encore une autre dame qui voyageait avec son mari. Parmi les hommes, on complaît un jeune employé (les douanes qui se rendait à Ilaparanda pour occuper son posic pendant la saison de la navigation ; c'était un aimable et gai compagnon, aui|uel je dois encore ajouter un actein' el deux négociants.

Tous étaient très polis l'un pour l'autre et surtout pour moi. Le capitaine me présenta à sa femme et celle-ci aux deux autres dames. Ainsi que cela est habituel sur les navires, les hommes firent connaissance sans savoir comment — chose bien facile en Scandinavie, — et bientôt nous fûmes bous amis.

Les passagers dn ]»oiii étaient nombnMix. C'a toujours été une source de plaisir pour moi que d'observer ces braves gens à bord des steamers norvégiens ou suédois: car ils olïrent toutes les particularités de la vie campagnarde. Il est très rare qu'un fermier, même l'iche, prenne un |)assage de |ircmière classe; })0ui' Ini. l'argent dépensé pdui' une traversée est perdu sans reloni'. Ils s(nil toujours joyeux et contents; aucune t\{'<. convenances de la vie élégante ne les tronble; ils crient, ils sautent, ils rient, ils se bappeid sur le dos; la liberté légne dans tout ce qu'ils font, et ils s"inquiétent peu de savoir si le citadin petit-maître en serait choqué. Il y a dans leurs manières une géniale boulé el une innocente gaieté (pii font plaisir à voir. (]es gens paraissaient les jdus heureux de tous ceux qui étaient à bord; évidemment ils tenaient à voyager au meilleur marché possible, ne payant que leur passage; car ils emportaient avec eux leurs victuailles dans des cofl'res en bois ou en écoi'ce de bouleau. Leurs provisions consistaienl en hareng salé, beurre, fromage, etc., et en pain noir. Ils en avaient une sorte appelée f'f(//////,(//,n/\ |iain plus noir encore ipie le knâckebn'id et tellemcnl dnr. (|u'on éprouve de la difficulté à le manger; on le conserve des mois entiers, passé dans des perches au moyen d'un trou fait au ceidre. De temps en temps, de vieux amis ou des connaissances nouvellemeid faites se régalaient d'une bouteille de bière sur le comptoir (bar), on plus souvent d'ini verre de bivlnvin. (pi'ils liraient d'une liole soigneusement empaquetée dans leurs collVes. ou mise en snrelé dans une de leurs poches.

Qnand arriva flieure de dormir, le spectacle devint réellement

I,ES PAS^^AiiElis DK 1/ Kul I l'Aii !•; 4;î

plaisanl : ils cliorchèrcnt à se faire de la place et des lits le mieux possible, au milieu des caisses, des sacs et de toute sorte de marchandises; ils prirent des poslures liétérocjiles, qui auraient riscjué de cliiiipirr la sensihililé de gens un peu lrn|) [hikIcs. Maris et femmes, IVim-cs cl sihui's. mcnic les amoureux, durinaicnl dans les bras l'un de l'aulrc, s'inijuii'l iiil loil )ieu de ce ([iie d'aulies en (tiiui'raienl penser. Queli|ues-tnis se |)lacèrent côte à côle, se blollissani dans des coiiveriures pour avoir chaud, ou dans des coins, ou sous des prélaris. Ceux cjui étaient assez niallieureux pour n'avoir pas de cpioi se couvrir, s'endormaient juscpi'à ce (pie le froid les réveillât et les obligea! à se donner du mouvement pour se récliauiïer. Les nuils étaient glaciales, (pioitpie pendant le jour le soleil fui vraiment chaud.

Ces passagers du pont ont parfois à endurer de grandes privations, cjuand la traversée dure plusieurs jours et quand le temps est orageux , comme c'est souvent le cas à l'automne ; mais , plutôt que de payer un supplémeni, ils préfèrent être mouillés, et souffrir du froid.

J"ai toujours été frappé de la politesse des capitaines, et de tous les ofliciers à Itord des steamers norvégiens et suédois. Je crois qu'il n'existe j)as une contrée où ceux cjui commandent un vapeur de la marine marchande, montrent aulant de courtoisie et paraissent si bien élevés; ils parlent toujours une langue étrangère, généralement l'anglais , souvent le français el l'allemand , el quelquefois les trois langues. L'alTabililé de leurs manières tient probablement à ce que la plupart a|)par(iennent à la flolle ou lui ont apparlenu.

Ce qui me plaisait particulièrement, c'était de voir comme les passagers de seconde classe et du pont étaient bien traités. Chacun à bord est civil pour eux et l'on ne bouscule pas leur bagage ni rien de ce qui leur appartient. Us sont sûrs d'obtenir une léponse polie à leurs questions, et l'on ne se permet pas de termes licencieux.

La cabine, bien aménagée, était chauffée par la vapeur; tout était propre et notre couchage excessivement couforlable; il y avait un bon jiiano dans le salon. Je ne m'étonnai pas que cli npie chose fût sii convenablement tenue, car tous les domestiques à bord des sleamers de la Haltique. y compris les cuisiniers, sont du sexe féminin, el sons la surveillance d'une intendante, qui a la charge du dépar-

i>E PAY^i nr >()i,i:ii. de mixtit

fcnK^nt ru1iiiaiie\ On dit (|iii' r(>t|p cnutiinip (remployer des femmes comme servantes date du temps de Charles \ll, aidrs que ses guerres eidevèreiit la population mâle.

La salle à mander était sui' le puni, liiand avaiitai,'e pour

Navigaliiin vers le sulril de minuit.

nous qui n'avions pas ainsi l'odeur de la cuisine comme dans la cabine ; on servait trois repas par jour : — déjeuner, dîner et souper, — avec de la bière et du vin de liiiiuie qualité. Les repas n'étaient |ioinl c(uiipris dans le coùl de la traversée. La cuisine me parut lionne, le service excellent, et le tai'if 1res modéré.

A bord de ces steamers, réiiue une coutume (pii démontre la grande honnêteté du peuple. .\ la lin de chaque repas, ces messieurs écrivaient quelque chose dans un grand livre déposé dans le salon. Le second jour seulement, après avoir été aux renseignements, j'appris que tout passager devait, une fois le dîner fini, écrire son nom avec ce qu'il avait ciuisommé, et surtout les extras en vin, sodawater, café, liqueurs, bière, cigares, etc.

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