‹ Le pays du soleil de minuitChapitre 22 sur 147 · AU CERCLE ARCTIQUE · texte numérisé non relu

AU CERCLE ARCTIQUE

qu'au 21 juin; après quoi, il s'en éloi<;iie lentement. Le 21 septembre, le jour et la nuit sont encore une fois égaux sur toute la terre, et, immédiatement après, le pôle nord se détourne entièrement du soleil et ne reçoit plus sa lumière qu'au mois de mars suivant. On voit ainsi que, de l'ècpiinoxe de printemps à celui d'automne, le pôle nord est dans la lumière du soleil et qu'il a un jour d'une durée de six mois. Plus le pôle nord incline vers le soleil, plus la région autour de ce pôle s'éclaire, et c'est pourquoi chaque point de cette région est, pendant vingt-(piatre heures, plus longtemps dans la lumière que dans l'obscurité, et son jour est plus long que la nuit. Plus le point est près du nord, plus longue est la durée du jour.

Consèquemment, le nombre de jours de soleil constant dépend de la latitude de l'observateur, et plus il se trouvera loin du nord, plus ce nombre sera grand. Ainsi, au pôle, ou voit le soleil pendant six mois, au cercle arctique pendant un jdur, et à la base du cap Nord, du 15 mai au V août. Au pôle, l'observateur semble être au centre d'un grand mouvement spiral du soleil, ([ui, plus biin au sud, prend la place du nord.

Nous venons de parler comme si l'observateur était de niveau avec l'horizon; mais s'il gravissait une montagne, le soleil, cela va sans dire, semblerait plus haut; et si, au lieu de faire quinze milles vers le nord, il s'élevait chaque jour de 220 pieds au-dessus du niveau de la mer, il le verrait absolument de même que s'il avait été au nord; par conséquent, si, au cercle Arctique, il se tenait à cette élévation, et qu'il eût une vue sans obstacle de l'horizon, il apercevrait le soleil un jour plus tôt. S'il grimpait à une hauteur plus grande encoi'e et qu'il ait la même vue sans obstacle, il verrait le soleil de minuit pendant plus longtemps. C'est pourquoi, de Haparanda, les touristes préfèrent aller à Avasaxa, montagne de 680 pieds au-dessus du niveau de la mer, d'où, bien qu'à 8 ou 10 milles au sud du cercle Arctique, ils peuvent voir le soleil de minuit pendant trois jours.

L'éclat de l'orbe splendide varie d'intensité, comme ceini du lever et du coucher du soleil, selon l'état d'humidité de l'atmosphère. Un jour, il sera d'un rouge foncé, teignant chaque chose d'une nuance rosée et produisant un elfet soporifére. En certains moments, les changements de couleur entre le lever et le coucher du soleil peuvent

être comparés aux variations d'un feu de charbon, brûlant d'abord avec une incandescence d'un rouge vif, puis s'évanouissant et se rallumant avec un plus grand éclat.

Il y a des jours où le soleil a un aspect pâle, blanchâtre, et ui'i l'on peut le voir pendant six on sept heures avant niiuuil. A l'approche de cette heure il devient moins éblouissant, il change graduellement en ombres plus brillantes lorsqu'il s'incline vers le point le plus bas do sa course. Son mouvemenl est très lent et, pendant quelque temps, il suit en apparence la ligne de l'horizon et semble fidre une pause comme quand le soleil atteint midi. Il est minuit. Durant quelques minutes l'éclat du lever se mêle à celui du coucher, et l'on ne peut dire leipiel prévaut; mais bientôt la lumière devient lentement et graduellement plus brillante, annonçant la naissance d'un autre jour — et parfois, avant qu'une heure se soit écoulée, le soleil apparaît si éblouissant que l'on ne peut le regarder à l'œil nu.

La grande route finit subitement au liamraii de Pirliniemi, sur les rives d'un petit lac; elle coiilinae sur le bord (qqiosé. On aperçoit quelques fermes, mais le voyageur doit faire provision d'une bonne dose de patience avant de eontiiuier son chemin ; les chevaux ont été lâchés dans les bois pour y chercher leur pâture et il faut du temps pour les retrouver. Arrivés sur le boni, nous traversâmes le lac sur un grand bateau plat qui pouvait contenir deux cliars et deux chevaux; il était gouverné par deux vieilles femmes, donl les vigoureux coups de rames prouvaient qu'elles connaissaient leur affaire ; nous mîmes dix minutes pour traverser du côté septentrional, où se trouvaient plusieurs fermes. Les bestiaux étaient pour la plupart de petite taille, mais très beaux; je remarquai aussi un su[)erbe troupeau de vingt-six vaches ])resque toutes blanches.

Ma conductrice, une fdle de treize ans, ne sendjlait pas avoir peur de moi, quoiqu'on ne rencontrât pas une âme sur la route et que Jûsefssohn fût loin en arrière. Je lui donnai un petit morceau de candi ; elle en fut si enchantée, qu'elle me prit par le col et m'embrassa.

Le trajet continuait d'être monotone, mais j'aimais à m'arrêter' dans les différents hameaux. A Sattajârvi, dernière station postale avant d'atteindre Pajala, jeunes et vieux m'entourèrent, et Josefssoliii linl conversation avec eux. Ils s'émerveillèrent quand ils apprirent ipi'il avait

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élé en AmiMiquo, ot, me désignant, ils s'écrieront : « Parle-lui en américain! » Puis ils demeurèrent silencieux ])our nous écouter.

Les enfants arrivèrent en foule se joindre aux précédents. Je crois cjue je n'ai jamais vu un tel rasseml)lement de beaux jeunes gens. Leur alimentation grossière parait leur convenir, car ils reluisaient de santé. Les filles ont de forts jolis noms : Ida, Kristina, Lovisa, Margarita, Eisa et Helena. Elles étaient belles avec leurs cheveux blonds, leurs yeux bleus, leur teint rosé et leur peau satinée; elles faisaient un contraste frappant avec les vieilles femmes, qui semblaient usées et portaient les traces d'un rude travail.

En Scandinavie, les fdles ne sont mises à un ouvrage fatigant qu'après leur confirmation. Leurs jeunes années se passent à l'école; mais elles se développent de bonne heure, car elles ont à remplir les devoirs du ménage, à traire, à soigner le bétail, et à travailler un peu dans les champs. Tous ces travaux tendent à leur donner de la santé et h renforcer leurs muscles. Elles sont extrêmement belles entre quinze et dix-sept ans; mais elles se fanent vite, et, dans l'âge mûr, leurs traits grossissent. Je demandai à quelques-unes si elles aimeraient d'aller en Amérique, et leur réponse était toujours un enthousiaste « Oui ! »

J'en remarquai spécialement une, nommée Kristina, d'environ seize ans, qui, en compagnie de beaucoup d'autres, me suivait partout où j'allais. On aurait pu croire que je l'attirais; elle me prenait la main, et causait avec animation. « Vondriez-vous être ma conductrice, et venir avec moi en Amérique? » lui demandai-je. « Oui! » dit-elle en fixant sur moi ses beaux yeux bleus. « Oui! » dit aussi la mère. Toutes deux disparurent soudain et je crus les avoir effrayées; elles étaient allées préparer mon dîner.

Mais une aventure m'attendait. Au moment où nous allions quitter cet endroit, je fus étonné de voir Kristina venir à moi avec toute sa fortune — un paquet de vêtements — enveloppée dans un mouchoir. Son père, sa mère, ses sœurs et ses frères se tenaient h ses côtés. Toute la population de Sattajârvi était venue pour dire adieu à la jeune fille. Elle avait revêtu ses meilleurs habits, comme si elle se mettait en voyage. Quand je montai dans le char, elle me suivit et tous s'écrièrent : <i Adieu! porte-toi bien! écris-nous, Kristina! »

— Allez-vous emmener celte fille en Amérique? me demanrla Josefssolin. La roule est trop pénible pour (pi'elle puisse nous suivre.

— Assurément non, répondis-je. Elle va nous conduire ;i Pajala.

— Non, reprit-il; ils s'attendent à ce (|ue vous alle^ la prendre avec vous en Amérique. Ne le voyez-vous jtas? loute sa famille est ici. Son père est revenu des champs; tons ceux ipii sont iirésenls lui disent adieu, et elle a ses vétemenis dans ce (laipirl. Ils uni cru (pie vous parliez sérieusement.

— Dites-leur qu'elle va me conduire, comme l'oid déjà l'ait d'autres jeunes filles, mais seulement jusqu'à Pajala; que je ne puis la prendre avec moi à travers le pays difficile oii je vais voyager, et qu'elle n'aurait ]ias la force de me suivre.

La mère se mit à pleurer; elle voulait (pie sa fille partît avec moi pour l'Amérique

— Monsieur, dit-elle, est-ce que vous obéissez à votre guide? J'en suis fâchée pour vous; vtjus n'avez point de volonlé : je vous [dains.

Kiislina descendil tout en colère du véhicule et refusa de me conduire. Quand nous partîmes, la mère accabla de reproches le pauvre Josefssohn, qui n'en pouvait mais ; ils croyaient qu'il était la cause de mon refus d'emmener leur fille en Améri(|ue. Ils avaient eu des visions de fortune pour elle, mais déjà le château qu'ils avaient construit était en ruine. Cela n'empêcha pas ces bonnes gens de me prier de revenir chez eux.

Une course d'à peu près deux heures me conduisit à Pajala, dont j'ajierçus de loin le faite de l'église paroissiale doré par les rayons du soleil de minuit.

Le hameau est à 07° 10' latitude sur la rive droite de la Torne, (pi'ii domine, un peu au-dessus de la jonction de cette rivière avec la Muonio, (pii est à 330 pieds au-dessus du niveau du golfe de Bothnie.

La poi)ulaliou est d'environ loO individus, avec 25 déjiendances, 35 chevaux, 220 tètes de bétail et 600 moutons; en sorte qu'on a de la laine en abondance pour fabriquer les vêtements. On dit que l'homme le plus riche de l'endroit vaut dix mille dollars, et quelques autres possèdent de mille à (piatre mille dollars; le premier a acheté ici une assez bonne ferme, avec une habitation coid'orlable et d'antres bâtiments. Lajiaroisse compte 3525 âmes. Elle a une belle maison d'école,

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(jui fait lioniieur ;i la [u'hlc it(i|tiilali(»u de celle région seplenlrioiiale. On trouve dans cet endroit une auberge très confortable dont b's [)rix sont modérés. A cette époque de l'année, le saumon est très abondant; ce poisson, avec le délicieux pain tendre, la viande de renne sécbée ou fumée, le lait, du bon café, de l'excellent Ibé (venu sans doute de Russie) et la bière suédoise, forment le menu babituel ; tout est proprement servi et constitue un repas digne d'un roi.

Le saumon mord rarement à l'Iiameçon; aussi le prend-(in dans des nasses ou fdets placés au-dessus des rapides, ou bien dans les endroits où l'eau est courante. Pendant que j'étais à Haparanda, plusieurs bateaux en cbargeaient journellement. Cette année, le prix était considéré comme élevé : cin([ krouors pour un poids de vingt livres,tandis (pi'il y y a des années où il ne dépasse pas trois ou quatre kronors; il deviendra plus cher d'aïuiée en année, car, depuis l'introduction des steamers, on commence à exporter le poisson.

Le presbytère, où je fus reçu avec une grande obligeance, est assez vaste; tout y est scrupuleusement propre, quoique simple; les parquets en sapin n'avaient point de tapis, mais on n'y voyait pas une tache; les livres révélaient la culture d'esprit de leur propriétaire, et les journaux de Stockholm, (pi'il recevait toutes les semaines par la poste, démontraient que, même ici, les gens savaient ce ijui se |)asse dans le monde.

L'église, assez belle, a la forme d'une croix grecque. Le plafond est concave, la chaire simple, — reste de l'ancienne église. Sur l'autel, on voit un tableau représentant le Sauveur sur la croix etMarie-Magdeleine allant à lui. Le cimetière, qui n'y est pas adjacent, est environné d'un mur en pierres brutes; une porte peinte en blanc en ferme l'entrée. Le premier objet qui frappa ma vue était le cercueil d'un petit enfant posé sur la terre, couvert d'un poêle blanc ; il devait être enterré le dimanche suivant. .J'arrivai ensuite à une tombe entourée d'une grille peinte, tl'environ huit pieds carrés; au centre, on avait établi un remblai circulaire au milieu duquel était planté un rosier qu'une jeune tille arrosait. « C'est la tombe de ma mère, me dit le digne pasteur. Nous n'avons point de fossoyeur, ajouta-t-il ; les parents du défunt creusent euxmêmes sa tomlte. Dans l'ancien cimetière iei)osent les cendres de Laestadius, qui lit tant de bien eu prêchant aux Lapons contre l'ivrognerie. » En revenant chez lui, il me parla de l'Amérique et des nom-

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breuses sectes fondées en ce pays ; il apporla ensuite une bouteille de bière suédoise qui me fit grand plaisir. Quand je le iiuittai, il m'exprima l'espoir de me revoir.

— Vous serez toujours le bienvenu au presbytère.

Avant mon départ, je visitai plusieurs fermes et je fus reçu partout très amicalement. On adressa nombre de questions à Josefssohn sur mon compte, et tous s'étonnèrent de ma résolution de porter mes pas si loin de mes foyers pour satisfaire ma curiosité.

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